13.2

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 Tindashek lui sembla être un ange tombé du ciel. Le petit, mine bien reposée, se jeta à son cou et mitrailla les picots de sa barbe de baisers. Nyny, quant à lui, manqua de le faire tomber, tant il se pressait fort contre ses jambes.

 Une fois les embrassades achevées, le dehik chargé de les accompagner s’adressa à Pratha :

“Sa Majesté demande à vous voir, Sire.”

 Pratha sentit des fourmillements remonter le long de son dos. Il hocha vaguement de la tête et s’éloigna en direction du Palais Octogonal.

 Tindashek fut proprement stupéfait de retrouver la belle Jarapour dans un tel état. C’était comme si la ville, joyau d’élégance la veille, s’était roulée dans un tas de ronces, avait laissé son maquillage couler jusqu’à devenir une peinture affreuse. La fumée, la poussière, le sang et le plasma avaient recouvert sa peau dorée d’une épaisse couche de crasse.

 Pratha tenta vainement de lui faire détourner le regard lorsqu’il apercevait des corps, mais ce fut inutile. L’enfant avait déjà tout compris.

 Partout, alors que Pratha plaçait ses mains sur les yeux du petit, il avait l’impression de retrouver le visage de Modshi sur ceux des cadavres. Des Modshi, par dizaines, occupaient les rues, l’écume aux lèvres.

 Ils criaient, dès que le chevalier croisait leurs regards : “Traître !”

 À bout de nerfs, aussi accéléra-t-il le pas jusqu’au Palais.

 Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cour, une petite délégation de peaux-d’or était guidée par le Général Chaturmaza vers la porte principale.

 Tout autour, Chevaliers de l’Ordre Skritt et piquiers étaient plantés à intervalles réguliers comme des pins rougeoyants.

 Turpa apparut depuis l’un des angles du Palais et se précipita à la rencontre de son collègue.

“Pratha ! Content de te revoir ! fit-il. Tu as réussi à te reposer ?”

 L’intéressé fit une moue qui voulait tout dire. Turpa sourit, soupira, et déclara, en abaissant la voix :

“Dis, garde-le pour toi… Le Prince et Oddhi sont en train de signer un sacré traité.

  • Oddhi ?” demanda Pratha.

 Son esprit s’éclaircit.

“Un type rasé de près, yeux verts ? Bien habillé ?

  • Eh ben, qui d’autre ? répliqua le vieux chevalier.
  • Depuis quand les nationalistes traitent avec nous ?
  • Depuis que Bhagttat a montré qu’il était seul capable de bouter les blancs, voyons.”

Seul capable, seul capable… c’est vite dit, pensa Pratha.

 Il eut envie d’évoquer les parpaings explosifs et la quantité astronomique d’armes sorties des usines apshewaraises, la flotte gentiment prêtée pour l’assaut sur le port, les laboratoires cachés dans la Dépression de Vilağfa ; il se retint de le faire, de peur que cela agaçât son interlocuteur.

“Et qu’est-ce qu’on négocie, au juste ?

  • Shh… mumura Turpa. Dis, gamin, y’a plein de jouets à l’intérieur, ça te dit de voir ça ?
  • Oh, oui !” s’écria Tindashek.

 Le vétéran lança un regard convenu à son collègue et s’engagea vers la porte ouest du Palais.

 L’endroit était encore sens dessus dessous. Les meubles vautrés au milieu des couloirs avaient été déplacés sans cérémonie ; les tas de bois éclatés, les tapisseries cramées entassées dans des coins à l’ombre.

 Pratha, Turpa, Tindashek et Nyny atteignirent rapidement le troisième étage et les salles de jeu des enfants du Grand Duc. Parmi les étages du Palais, c’était celui qui avait été le plus préservé des combats.

  Face aux automates de toutes formes : chevaux, petits soldats, personnages articulés, fusils à lumière, mais également à une maison de poupées plus grande que bien des huttes installées dans les faubourgs de Samsharadh, Tindashek n’eut pas besoin de se faire prier deux fois.

 Il abandonna dans l’instant les deux chevaliers à leurs discussions.

“Du thé ? proposa Turpa.

  • Volontiers. Noir si possible.
  • Je vais faire un tour dans les cuisines, je reviens.”

 Pratha observa son protégé se battre contre des ennemis imaginaires, accompagné du vaillant bolsabak. La capacité du canidé à se projeter dans ces batailles fictives surprit Pratha. Après un instant, le gamin disparut dans la maison de poupées tandis que Turpa revenait chargé d’une sorte de grande théière conique.

 Il la déposa sur la table de dinette, servit deux tasses, et déclara :

“Ça doit être un impérial qui a laissé ça.

  • Effectivement, ça ne me dit rien du tout.
  • Tiens, tu parles rébéen toi, non ? Je t’ai vu discuter avec ceux qui nous accompagnent.
  • Je me débrouille”, souffla Pratha.

 Le thé était sacrément bon. Un peu fort, vaguement amer, quelques notes de gingembre : tout ce que le chevalier préférait.

“Oh, allons, pas de fausse modestie entre nous, sourit Turpa. Tiens, ouvre le couvercle et regarde à l’intérieur, y’a un machin d’écrit.”

 Pratha s’exécuta. Une vapeur parfumée, rappelant vaguement la rose, enveloppa ses narines.

“Sharika falafsafam Shamlawtom, roq ala-sraki-tessehayi.

  • C’est de la jolie musique pour mes oreilles, je vais pas dire le contraire, mais j’y comprends rien.
  • Compagnie de porcelaine… vaissellerie, de Chamlaoute. Année quarante-neuf.
  • Moi qui espérais que ça nous apprenne le nom de ce machin… N’empêche, c’est drôlement pratique.”

 Turpa avala une grande gorgée de thé, jeta un œil à la maison de poupées, dans laquelle Tindashek débattait avec un ami imaginaire, et reprit :

“Quand tout ce foutoir sera terminé… J’inscrirai mon gosse à des cours de rébéen.

  • Drôle d’investissement. Et puis, il a quel âge, ton gosse ?
  • Ha, tu me donnes combien, Pratha ?
  • Je… préfère pas répondre.
  • Ohlà, n’aie pas peur de me vexer. Je suis pas une gonzesse, moi.
  • Eh bien, si je dois deviner… Je dirais que la retraite n’est plus très loin.
  • Ça c’est sûr ! Mais tu tournes autour du pot ; c’est à force de trop traîner avec le Prince.”

 La simple évocation fit rejaillir l’image de Modshi dans sa tête. Pratha eut un mouvement de recul, comme un petit sursaut, mais reprit rapidement son calme.

“J’ai quarante ans, tout rond.”

 Pratha écarquilla les yeux, scruta attentivement les extrémités enneigées, sur la barbe de Turpa, les sillons creusés un peu partout sur son visage comme s’il s’était agi d’un morceau de bois gravé par un artiste.

“Rajna aimait la guerre, expliqua le vétéran. Il avait dédié une partie des Étoiles de l’Ombre à la création de casus belli foireux, tellement il y était accro. Les campagnes, ça a tendance à faire blanchir le poil. Je peux te dire que si notre pays tient debout, ça tient du miracle. J’ai servi quoi… quinze ans pour le Vieux Roi ? Je ne compte plus le nombre de fois où son goût du canon a failli nous envoyer dans le précipice. Non seulement, avec lui, j’ai pris l’habitude de considérer chaque nuit comme la dernière, mais en plus, j’avais fini par accepter de gaspiller ma vie pour des campagnes inutiles. Bhagttat, c’est pas pareil. Il sait pourquoi il guerroie. De son pater, il a gardé cette détermination à avaler des montagnes, il a hérité de sa puissance de calcul. Mais ses gènes ont refusé de prendre son sang-chaud. C’est même tout l’inverse. Pour la première fois de ma vie, je sais pourquoi je prends le fusil. Pourquoi je charcute des gus avec qui j’aurais pu être ami dans une autre existence. Parce que c’est pas juste une retraite confortable – quoique terrain, maisonnette, rente à faire jaser les autres fassent plaisir – que je cherche. Cette fois, tout ce merdier a du sens.

  • Quel sens, Turpa ? grogna Pratha.
  • Hm… Écoute, je suis désolé pour ce qui lui est arrivé. Et je suis pas le seul. T’as bien dû voir que le Prince non plus, ça l’a pas réjoui.
  • Qu’est-ce que t’en sais ?
  • Oh, mon ami ! Je connaissais le Prince qu’il se planquait encore dans les jupes de sa mère. Même s’il se la joue Masqué des Marais, je sais reconnaître sa mine quand ça ne va pas.
  • Supposons que tu aies raison…
  • J’ai raison.”

 Pratha ne releva pas la chose. Il se contenta de finir sa tasse, se racler la gorge, et reprendre :

“En quoi est-ce que ça m’oblige à le pardonner ?

  • Ça ne t’oblige en rien. Bhagttat n’est pas idiot, je te parle franchement. Il sait que tu as envie de l’étriper.”

 Pratha leva un sourcil.

“Non, je ne lis pas encore les psychés, fit Turpa, amusé. Ce que je veux faire rentrer dans ton petit crâne, c’est qu’il n’a pas fait ça de gaieté de cœur. Modshi, aurait pu tout bonnement faire foirer notre mission.

  • Il ne pouvait pas simplement, je sais pas moi… L’envoyer en prison quelque temps, pour l’exemple ?!” s’écria Pratha, larme à l’œil.

 Ses mains tremblaient sur la tasse. Turpa lui lança un regard paternel, le resservit, et reprit :

“Très bien. Imaginons que Bhagttat se soit contenté, comme tu dis, de l’envoyer en prison quelque temps. Déjà, penses-tu qu’il dispose d’assez d’hommes pour en gaspiller à la surveillance de prisonniers ?

  • Pardon ?
  • Eh bien, pourquoi cette exécution collective, ce matin ? Je ne te parle pas d’un point de vue propagandiste. Tout simplement parce qu’on a beau avoir gagné une bataille, la guerre n’est toujours pas remportée. Ça s’est joué de peu ; si le Yapshir avait décidé de faire feu sur la ville, je ne suis pas sûr qu’on aurait pu se tenir ici à discuter aujourd’hui.”

 La retraite mystérieuse du titan de fer avait en effet surpris nombre de Djahmaratis. Beaucoup l’avaient attribué au fait que les Jays de l’Empire gardaient, au fond d’eux, l’espoir d’un jour reconquérir Jarapour.

“Bhagttat n’a pas les moyens de faire des prisonniers. Et, tu sais, mes années de service m’ont transmis une conviction : en temps de chaos, un prisonnier en appelle un autre. Si Bhagttat avait dû épargner Modshi, il aurait aussi dû épargner toute une ribambelle d’éléments indisciplinés, et, au bout du compte, l’armée entière se serait effondrée sur elle-même.”

 Pratha fut incapable de répondre. Les prunelles ambrées de son interlocuteur ne le lâchaient plus.

“Ce n’est pas ce que ton ami aurait voulu, ajouta le vieux chevalier. Dis, Pratha, tu sais pourquoi les nationalistes ont été incapables de libérer leur terre ?

  • Eh bien, c’est simple : parce qu’ils manquaient de ressources.”

 Turpa rit à voix basse.

“Allons, à d’autres. Combien d’armées suréquipées, en supériorité numérique écrasante, se sont faites vaincre par des tribus armées de lances-pierre ? Bon, je reconnais que je force le trait, mais tu vois où je veux en venir.

  • Donc, si ça n’est pas à cause du manque de matériel…
  • Leur inaptitude est venue d’un manque d’organisation. Du fait que chaque cellule entreprenait des actions de manière quasi-autonome. Si bien que certaines se marchaient sur les pieds, ou ne se venaient pas en aide aux moments cruciaux de la campagne de libération.
  • Oddhi ne contrôle pas ses propres hommes ? demanda Pratha, sceptique.
  • Bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu crois, cet imbécile ne contrôle rien !
  • Alors, dans ce cas, qu’est-ce qu’il est venu faire au Palais ?
  • Oui, oui, c’est là où je voulais en venir, songea Turpa. Bhagttat et lui signent en ce moment-même un traité d’union.
  • Si Oddhi ne contrôle rien, alors je ne vois pas en quoi c’est nécessaire.
  • Au contraire, les deux ont tout à y gagner. Oddhi peut regagner ses palais, sa vie d’avant…
  • Et Bhagttat ?
  • Il obtient une jolie main de princesse.”

 Pratha manqua de recracher son thé.

“Tu es sûr de ton info ?

  • Sûr de chez sûr, c’est Jahan qui me l’a dit. Pour avoir un traité d’union, eh bien, ne faut-il pas une union en premier lieu ?”

 Ainsi, Pratha comprit ce qui avait retenu si longtemps Bhagttat de prendre une épouse. Le célibat de sa sœur, Ghulab, commença aussi à faire sens. Il se demanda à quel aristocrate Bhagttat la réservait.

“Aujourd’hui, on assiste à la fin de la Principauté du Djahmarat ! s’exclama Turpa. En tout cas, sous cette appellation. Faisons place au Djahmarat-Et-Jarapour.

  • Très inspiré, souffla Pratha.
  • Ne te plains pas, ça aurait pu être pire. Je ne sais pas si tu as déjà vu le vrai nom du Völkat d’Apshewar, mais ça a de quoi noircir une demi-page.”

 Les deux chevaliers continuèrent à discuter jusqu’à vider l’espèce de théière rébéenne, puis ils quittèrent le salon de jeu du Palais.

 Les trois jours suivants, Pratha ne sut trouver Vartajj, ni le Prince. Chaque fois qu’il demandait à les voir, on lui disait qu’ils supervisaient les futures rénovations d’un quartier différent.

 Pratha avait sous-estimé l’ampleur des dégâts. En effet, le port avait été relativement épargné, mais d’autres parties de la ville, plus proche des murailles, étaient réduites à l’état de décombres.

 Une ribambelle d’architectes et d’industriels à l'ambition dévorante s’étaient battus pour que leurs plans, tous plus farfelus les uns que les autres, soient retenus par le Prince et l’état-major.

 Parmi eux, l’édification d’un temple à Eshev, tout recouvert de vitraux et de tuiles multicolores, à la silhouette arrondie, avait fait parler dans les journaux.

 Pratha profita d’un repos bien mérité, alterna entre visites chez les Bingapi - la rue dans laquelle se trouvait leur villa n’avait vu que de rares affrontements -, chez le Saheba Lokad et d’autres membres de la bourgeoisie qu’il avait rallié à la cause, et temps passé auprès des Rébéens.

 Ces derniers étaient les seuls à accepter de parler de Modshi. Peu à peu, ils avaient allégé Pratha du poids de sa mort.

 Après six mois à se promener en vêtements d’ouvrier ou de marin, l’étroitesse de son uniforme le mettait quelque peu mal à l’aise. Sa consommation excessive d’alcool avait fini par faire naître, au-dessus de ses abdominaux, une bedaine résistante à la braguette et à la ceinture.

 Le matin de la célébration, il avait songé qu’il lui faudrait se remettre à la course à pied.

 Avec une dextérité moindre que celle de sa Vartajj, il avait tenté de se débarrasser de la barbe qui ceignait son visage. S’était abondamment parfumé, avait plaqué ses cheveux avec de la cire.

 Il s’était trouvé beau.

 Partout, dans les rues encore maculées, on avait dressé des guirlandes et sorti des icônes en bois parfumé. Des stands, gérés par les militaires, offraient aux populations confiseries, produits de la mer, boissons fruitées. Dessus, d’énormes bannières djahmaraties étaient pendues aux murs.

 Tout doucement, dans ces lumières orangées et ces odeurs de nourriture, dans l’atmosphère de fête qui s’était emparée des rues, la ville se remettait de ses blessures.

 Bourgeois et mendiants, prêtres et prostituées, vétérans abîmés et éphèbes à la peau fraîche se partageaient les rues. Mieux, ils se regardaient. Pour la première fois, ils entonnaient les mêmes chants, mangeaient le même pain, remplissaient leurs verres dans les mêmes futs de bière.

 C’était comme si, après l’amoncellement, des jours durant, de nuages noirs au-dessus de la ville, avait fini par relâcher sa précieuse pluie.

 Pratha, les Rébéens et quelques chevaliers dont Turpa entreprirent une tournée des bars. Le Soleil n’avait pas encore eu le temps de se coucher que, déjà, nombre d’entre eux étaient ivres.

 Ainsi, l’esprit échauffé par l’alcool et la camaraderie, cette troupe de joyeux soldats déboucha sur la place des Héros vers vingt heures.

 Le Prince avait déjà commencé son allocution.

 Pratha remarqua un visage familier, sur sa gauche. Il plissa les yeux, examina cette mine au nez aquilin, à la peau dorée comme le blé, aux yeux d’ébène.

“Eh mais, c’est l’ambassa…”

 Une claque dans son dos lui intima l’ordre de parler moins fort. C’était Turpa.

“Je l’connais, c’est tout, grogna Pratha. Kurat İrsi, je l’ai rencontré à Samsharadh.

  • Je sais, souffla Turpa, de son haleine qui empestait la bière et le poisson.
  • Y’est très gentil.
  • Je sais. Tss, écoute Sa Majesté.”

 Pratha fit mine d’obtempérer. Les paroles de Bhagttat s’échouaient autour de lui sans qu’il y prêtât la moindre attention. Non, il était trop content de revoir l’ambassadeur, après tout ce temps. D’une certaine manière, il l’avait assimilé à l’époque où tout allait pour le mieux. Il avait envie de voir comment cet homme avait évolué - bien que la paix relative en Apshewar lui eût certainement évité de connaître ses difficultés -.

 Il eut envie de se frayer un chemin, d’aller lui parler, mais un reste de raison l’en empêcha.

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