13.3

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 Bhagttat poursuivit un quart d’heure durant son allocution, à la fin de laquelle on entonna l’hymne du Djahmarat, suivi de celui de Jarapour.

 Pratha, qui commençait à décuver, sentit une douce chaleur remonter le long de son corps tandis qu’il chantait avec ses camarades.

 C’était comme si la foule entière avait fusionné, ne formant plus qu’un seul et même peuple.

 Après le chant, vint le temps de profiter d’un bon repas, apporté sur des tables tractées par des éléphants. Une pluie de pétales de fleurs tombait du haut des palanquins, recouvrant les traces de sang séché.

 Pratha dégusta quantité de plats somptueux en compagnie des Rébéens et des chevaliers. Il en vint à oublier les malheurs qui l’avaient accablé ces derniers temps et apprécia la légèreté qui s’était emparée de son esprit.

 Il dansa, rit, but, tira quelques inspirations sur la pipe de Turpa, puis il accompagna le vieux chevalier, lorsque celui-ci lui suggéra d’aller prendre l’air sur le port.

 Les deux hommes s’assirent sur des rochers face à la mer. Le vieux chevalier ouvrit sa braguette.

“J’ai un truc à te faire goûter, déclara-t-il, un jet d’urine partant de son sexe jusqu’à l’écume en contrebas.”

 Il referma son pantalon, saisit un petit contenant en céramique et un flacon rempli d’une substance dorée et pâteuse.

“Qu’est-ce que c’est ? demanda Pratha.

  • Sheer en a trouvé dans le grenier à yapian du qaïd du quartier des orfèvres.”

 Turpa retira la corde qui scellait le couvercle du contenant en céramique et le tourna vers Pratha. L’intérieur, mal éclairé par un lampadaire à un tronc derrière eux, sur le quai, contenait une sorte de purée marronnasse à l’odeur de pain rassis.

 Le vieux chevalier prit deux morceaux de charbon qu’il plaça en croix sur le rocher, dégaina une allumette et alluma un petit feu. Il posa le contenant en céramique, enduisit son couteau de guerre de pâte dorée, et laissa le tout couler à l’intérieur. Bientôt, une odeur mielleuse se conjugua à celle du charbon.

“Je… je préfère pas toucher au yapian, bredouilla Pratha.

  • Allons, allons, je sais. Moi non plus, je touche pas à ces conneries ; pas envie de perdre la guerre ou de me faire couper les couilles pour si peu. Non, ça…”

 Turpa jeta un regard dans le ciel voilé, le posa sur la seule étoile qu’on pouvait y distinguer, et dit :

“Ça t’endort pas. Ça ouvre des portes. Un jour, à Samsharadh, j’ai rencontré un type, un Effreçois du Boitigor, qui avait participé à la Guerre des Duchés. Il avait mal choisi son camp, et, après le bazar, il a dû s’exiler.”

 Un doux parfum de miel chaud se mélangeait à celui du sel marin. L’espace d’un instant, Pratha retrouva le visage du Grand Qalam dans celui du vieux chevalier devant lui.

“Ça ne l’a pas empêché de faire fortune chez nous. Il m’avait parlé d’une attaque, un jour, que son commandant avait voulu lancer sur un village de péquenots, planqué dans la pampa. Le commandant croyait - à juste titre - que les paysans planquaient des opposants. L’histoire aurait dû commencer à l’aube et se terminer en début d’après-midi. Propre, rapide, tu vois le genre.”

 Par à-coups délicats, Turpa mélangeait la mixture. Il souffla sur le charbon.

“Il avait eu tout faux. Les paysans s’étaient gavés de cette pâte, et leur avaient foncé dessus comme des ours en colère. Le type n’avait jamais vu ça. De justesse, lui et quelques gars ont réussi à s’enfuir. Tiens ça va être prêt.”

 Turpa enduisit son couteau de pâte et lécha longuement la lame, sans détourner son attention de Pratha.

 Ce dernier, un instant hésitant, se résolut à y goûter à son tour.

 C’était farineux, avec des accents métalliques. Pas mauvais. Pas spécialement bon non plus.

 Au départ, il ne sentit rien. Vingt minutes passèrent, au cours desquelles les deux militaires échangèrent sur leur vécu.

 Et puis, Pratha commença à sentir des fourmillements sur le bout de ses doigts et de ses pieds. Ses tourments s’estompèrent peu à peu, laissant la place à de la sérénité. Il eut l’impression, plus qu’après n’importe quelle prière, que le cosmos et lui étaient unifiés. Chaque courant d’énergie spatiale qui s’abattait sur les étoiles s’abattait aussi sur sa peau. La lumière du lampadaire sembla se distordre, puis se diviser. Chaque parcelle de peau, de roche, de ciel, se parait de couleurs nouvelles.

 Turpa devint entièrement silencieux.

 Pratha prit une profonde inspiration et s’allongea sur le rocher.

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