~ Chapitre 17.1 ~
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Quelques heures plus tard, en pleine nuit, chez Kristofer, une soirée endiablée se déroule…
Fière de se trouver ici, aux côtés de son compagnon, Trisha arbore un sourire radieux. Aux anges, elle le remercie pour le cocktail qu’il lui prépare, devant le bar du grand salon de la pièce. Elle plane sur un nuage de bonheur.
À quelques mètres du couple, le propriétaire des lieux rit avec l’un de ses invités, met de l’eau dans son vin et accepte chez lui une rousse qu’il déteste. « Ah, Joakim, tu n’as pas intérêt à me la ramener, celle-là ! », songe-t-il avec dépit alors qu’il la regarde glousser avec son camarade.
La présence de la demoiselle étonne aussi les autres convives, car Joakim ne vient jamais accompagné.
Ils s’intriguent donc de cette étrange nouveauté, tout en se questionnant sur leur hôte qu’ils voient danser avec Shane Helms. Ces deux-là semblent rabibochés, mais l’entourage du millionnaire reste sceptique. « Combien de temps tiendront-ils ensemble, cette fois ? » se demandent-ils tous.
Derrière le bar, Trisha se colle tendrement à son compagnon pour lui susurrer des mots doux. Elle affiche un air enjoué qui perturbe les curieux.
« Comment Bauer osait-il emmener une femme là où il a déjà baisé toutes celles de la pièce ? » Ils rient tous intérieurement de ce culot décomplexé.
La rouquine n’imagine pas une seule seconde ces nombreuses railleries. Heureuse d’avoir été invitée par son homme, elle profite de sa soirée et ne le lâche pas d’une semelle, l’enlace souvent et l’embrasse régulièrement. Elle reflète un bonheur pur.
Un peu plus tard, alors qu’elle s’isole au petit coin pour se repoudrer le nez, Joakim s’assoit sur l’un des canapés rouges du salon pour souffler.
Shane arrive aussitôt dans sa direction pour le taquiner :
— À quand le mariage ?
— La ferme.
— Hey, parle mieux à celui qui est venu t’aider l’autre fois, quand tu avais des soucis avec les méchants lycéens tout pas beaux !
— Ne me chauffe pas…
— Ça va mieux, tes petites côtes d’amour toutes meurtries ?
Joakim reste silencieux, mais gratifie son interlocuteur d’un regard noir qui en dit long sur son envie de le frapper.
— T’énerves pas, petit bout, rit Shane d’un air amusé. Moi qui voulais juste te prévenir que j’ai vu quelque chose qui concerne ta douce maman…
À quelques mètres de là, Trisha revient du petit coin et remarque Kristofer dans sa cuisine, de dos, occupé à se préparer un encas. Elle grimace de dégoût et le dévisage avec mépris.
— Tu veux ma photo ? lui lance celui-ci dès qu’il se réalise observé.
— La photo d’un pauvre type collé aux basques de mon mec ? Non, merci, renvoie la jeune fille dans un air de défi.
Choqué, le millionaire se retourne vivement dans sa direction :
— Tu peux répéter ?
— Maintenant que je vois vos petites soirées, je peux analyser et comprendre votre relation : je vois une épave paumée qui s’agrippe aux mollets de mon copain, car il n’a rien d’autre dans la vie.
— Pardon ? s’étouffe à moitié Kristofer. Fais bien attention, petite pute, parce que Joakim ou pas, je peux très bien te jeter de chez moi à coup de pied dans le cul et te détruire !
Le propriétaire de la demeure serre les dents pour garder son calme. Furieux, il reprend :
— Et arrête de faire ta belle, car il n’est sorti avec toi que pour démolir ton ex… Putain, si tu savais toute l’histoire, tu ne t’en relèverais pas, pauvre fille va ! n’ose plus jamais m’adresser la parole ! C’est un conseil !
— Tu ne m’impressionnes pas, Kristofer, poursuit la demoiselle en se rapprochant de lui. Tu es peut-être le roi de ces soirées sordides et malsaines, mais à mes yeux, tu ne vaux rien. Tu n’es qu’une merde qui tente d’entrainer dans sa chute son ami. Arrête de l’appeler en permanence pour lui demander de te rejoindre, fous-lui la paix.
— Pauvre folle va… pouffe le jeune homme, choqué par sa bêtise.
Une boule se forme pourtant au fond de sa gorge, car cette idiote a visé juste sur pas mal de points…
— Je comprends que tu me détestes, ajoute-t-elle avec fierté, toi qui as pour habitude de le garder pour toi tout seul, tombe désormais sur un os !
— Ferme la, petite conne ! cingle-t-il. Tu penses réellement avoir une quelconque importance pour lui ? Laisse-moi rire ! Tu ne sais rien de lui, tu ignores de quoi il est capable, tu n’es que son jouet. Tu me fais pitié. Tu penses être de notre monde, de SON monde, mais tu n’es qu’un pantin. Un vide-couilles. Sache que, si je souhaite qu’il te jette de sa vie, il le fera sans hésiter ni même se retourner.
— Chiche.
— Tu n’auras bientôt plus que tes yeux pour pleurer, alors continues de l’idéaliser, ça n’en sera que plus jouissif lorsqu’il t’ouvrira enfin les yeux ! Tu tomberas de haut, ma belle, et ne t’en relèveras pas.
— Pourtant, si je suis encore là aujourd’hui, c’est bien que tu n’as pas réellement les moyens de nous faire rompre ! N’est-ce pas ? s’amuse fièrement Trisha. Je sais que tu as essayé, j’ai vu certains de tes messages. Tu lui as demandé de me virer, avec un smiley de con qui rigole ! Et pourtant, je suis toujours là, avec la ferme intention de le protéger de toi !
Elle termine sa phrase en tournant les talons pour revenir vers son petit ami.
Son iPhone sonne soudain alors qu’elle arrive près du canapé où elle le constate encore assis.
— Oui ? Oh, Noah, salut !
Joakim se fige lorsqu’elle prononce ce prénom. D’un bond, il se relève et lui mime quelques signes de main qui semblent exprimer un « non ».
— Oui ! Oui ! Euh… non, en vérité, euh… balbutie-t-elle dans une tentative d’interpréter les signaux brouillons de son homme.
— À demain, bye, lui renvoie son interlocuteur avant de raccrocher.
Le Driferz blond n’a pas besoin d’en entendre plus et souffre de réaliser sa présence aux côtés de son binôme, quand lui, son frère de cœur, n’a jamais été ainsi intégré à cette vie secrète, réservée à l’élite…
Dès la fin de son appel, la rouquine s’assoit timidement près de son compagnon, qui la gronde pour sa maladresse devant son cousin ! Honteuse, elle balaie la pièce du regard et remarque que certaines convives se moquent de leur petite dispute…
— Je ne pouvais pas savoir ! Excuse-moi, minaude-t-elle l’air penaud. Je suis vraiment désolée…
— Tais-toi, tu en as assez fait. Faudra que j’arrange tout ça demain. Après tout, il faut que j’assume de t’avoir amené ici. Fait chier, merde.
Joakim bouillonne, furieux de ne pas avoir anticipé cet appel. Lui qui planifie tout d’habitude a commis une erreur à cause d’une tierce personne, ce soir !
À cause d’elle !
Comme le dit si bien la citation : « L’enfer, c’est les autres ! »
À quelques mètres, Kristofer jubile devant le couple en froid.
*
Pendant ce temps, une soirée en famille anime la maison Beckers, car Pierre, l’aîné de Noah, s’est empressé de venir diner avec les siens ! Il est de passage à LA !
Ce fan de Nirvana amoureux de ses lunettes de soleil — pour le look qu’elles lui proposent — ne se rattache pas aux Beckers par les liens du sang : il fut récupéré suite à l’assassinat tragique de son ancien parent.
Malgré cela, il a toujours figuré un membre de cette famille à part entière et il ne pourra jamais se considérer comme autre chose que cela. Sans ses adoptants, il a conscience que son existence aurait été moins dorée. Il éprouve donc pour eux une infinie gratitude.
Noah reste son petit frère de cœur. Il l’observe d’un regard affectueux alors qu’il se confectionne un cocktail derrière le bar du salon.
Pierre a bien changé, au fil des années. Passant d’un garçonnet introverti, studieux et timide, à tout l’inverse. Durant son adolescence, il ne pointait jamais le dernier pour faire les quatre cents coups, mais sans jamais tomber dans la délinquance — traumatisme d’enfance oblige. Divorcé depuis peu, sa fille de sept ans habite avec sa mère et il la voit dès qu’il retourne à Los Angeles.
Cela le pèse parfois, mais il accepte le choix de son ex-épouse de ne pas vouloir de son quotidien. Écrivain nomade, il n’arrive jamais à rester plus de six mois dans la même ville et a besoin de découvrir constamment de nouveaux horizons afin de se nourrir de toujours plus d’expériences.
Après un départ plutôt difficile dans la vie, son éclosion a eu lieu à la puberté : il troquait ses lunettes rondes pour des lentilles et réalisait son potentiel de séduction. Il commençait alors à semer derrière lui de nombreux cœurs brisés…
D’un naturel optimiste, il croit en l’amour véritable et sait qu’un jour, il reviendra définitivement sur L.A pour refaire sa demande auprès de son unique coup de foudre.
Au cours de la soirée et pendant une partie de baby-foot digestive après le diner, il titille avec son père le plus jeune de la maison qui semble bien seul ce soir, « sans sa moitié ». La boutade ne cible pas Amy et Noah en pique aussitôt un far de honte, irrité que les siens se moquent de son amitié avec son cousin. Il leur en veut presque pour ces railleries puériles et agaçantes.
Pourtant, et malgré ce qu’il pense, ses proches ne plaisantent pas ainsi pour l’humilier publiquement. Ils souhaitent au contraire le voir s’endurcir face à l’ingratitude de certains…
Leur manigance fait mouche. Touché, Noah se réalise ridicule dans son rôle d’amant transi aux côtés de celui qui le considère comme la dernière roue de son carrosse…
Il décide donc que dès le lendemain, ses relations changeront. Il se le promet à lui-même avec assurance, tandis que son grand frère lui ébouriffe affectueusement les cheveux…
*
Pendant ce temps, à l'extérieur de la maison de Kristofer, Joakim interpelle sa petite amie afin que celle-ci grimpe sur sa moto pour qu'il puisse la ramener chez elle. La soirée est terminée.
— Tu grimpes aujourd'hui ou dans trois mois ? râle le jeune Bauer avec impatience.
— J'arrive pas à avoir Amy, soupire Trisha en rangeant son téléphone portable dans son sac à main.
— Un mal pour un bien. Ça ne fera pas de mal à ton QI.
— Sois pas méchant, elle va pas très bien en ce moment, soupire la jeune fille en s'installant derrière lui.
— Tu m'en diras tant, raille Joakim en démarrant sa moto en trombe.
— Je suis inquiète pour elle, car quand elle est ainsi, c'est qu'elle n'est pas loin de recommencer à se laisser aller à la dérive. Tu n'as pas connu cette époque, toi…
— Et je ne connaitrais jamais rien de cette folle ! Et toi, arrête d'être empathique avec ceux qui ne le méritent pas.
*
Le désintérêt de son compagnon pour son binôme n’atteint pas Trisha, qui craint de voir sa meilleure amie dégringoler de nouveau, car dès que la vie ne lui sourit plus, celle-ci a souvent tendance à se laisser aller — comme sa mère depuis de nombreuses années.
En effet, depuis le décès de son époux, Morgan Wills est tombée dans l’alcoolisme et ne s’occupe quasi plus de sa progéniture ou d’elle-même, malgré un héritage conséquent — rapidement dilapidé — ou divers emprunts bancaires.
Sa fille, son Amy aux cheveux aussi dorés que les siens, n’incarne plus la prunelle de ses yeux depuis longtemps. Elle la remarque à peine, à présent, entre deux soirées ou cuites.
Après la mort de son âme sœur, la femme brisée par un destin qu’elle considère injuste a décidé de ne plus se préoccuper de rien à part de son propre plaisir. Elle en a besoin, pour survivre. Elle doit se remettre de la disparition de sa moitié. Elle perdit ainsi tous ses amis, car aucun ne trouvait correcte sa façon de rebondir au drame. Personne ne pouvait tolérer ce comportement de la part d’un adulte. Tous l’insultent désormais, la jugent immature de se laisser aller alors que son rôle de mère lui exige plus de résilience. Son nom symbolise la honte pour eux. L’incarnation de l’abdication.
Face à ces médisances, à sa déchéance, Morgan se morfond et persévère dans ses folies sans se soucier de rien. Elle souhaite les continuer jusqu’à son dernier soupir, l’overdose de trop.
Il lui suffit de faire preuve de patience en attendant l’échéance… En profitant au maximum de la vie et de ses plaisirs jusqu’à ce que vienne son heure.
Pourtant, et malgré le fait qu’elle semble avoir baissé complètement les bras, il arrive à Morgan de culpabiliser parfois pour celle livrée à elle-même. Elle hausse cependant très vite les épaules lorsqu’elle se souvient que sa progéniture a tout de même dix-huit ans ! Ou dix-sept. Elle hésite.
« Sa grande fille peut désormais subvenir à ses besoins ! Ils sont coriaces, chez les Wills ! » a-t-elle toujours pensé. Voilà pourquoi elle a toujours pris soin de rester, aux yeux de la loi, une génitrice décente afin d'éviter qu’elle finisse en foyer. Seul leur entourage proche sait qu’elle manque à tous ses devoirs et qu’Amy se bat au quotidien, sans sourciller et sans figures parentales. Morgan ne s’inquiète pas.
Ainsi, la blondinette se retrouve délaissée depuis le décès de son père et sous ses airs enjoués de lycéenne extravertie, elle dissimule sa dépression et tente d’avancer vers un avenir qu’elle ignore comment construire.
Elle donnerait n’importe quoi pour posséder une famille, elle aussi !
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