(6) Alice
Vendredi 27 octobre 2023
Une semaine s'est écoulée depuis mon geste fou. Je ne le regrette absolument pas, j'aurais même voulu en profiter davantage. Malgré que je ne cesse d'y penser, nous n'en avons plus reparlé.
Plus les jours passent, plus nous nous rapprochons. Dès que nous nous retrouvons en présence l'un de l'autre, instinctivement, nos pas nous conduisent l'un vers l'autre. Au moment des pauses, nous nous retrouvons avec joie. Le plus souvent, je le questionne sur son travail à la caserne des pompiers de Carlan et lui sur ma recherche d'emploi qui n'aboutit pas. Pour le déjeuner, il se joint à nous, opérateurs de manèges, alors qu'avant il préférait rester dans son bureau avec le chauffage en temps frais et la climatisation en temps chaud.
Ce jour-là, la matinée se déroule sans encombre. Devant ma salade de pâtes, j'écoute pester un de mes collègues qui a dû appeler la sécurité pour un client devenu insultant et violent. Notre tracas quotidien. Je n'ai pas envie de participer à la conversation. C'est toujours la même rengaine. Sous prétexte qu'ils ont payé, les clients se croient tout permis. Le manque de respect, de politesse, de courtoisie, les insultes, les engueulades, la violence : on a droit à tout. Même les enfants s'y mettent. Le soutien de la hiérarchie envers son personnel est inexistant. Le plus souvent, elle remercie le client de la perturbation causée en lui offrant des entrées gratuites. Pour moi, c'est intolérable, révoltant. Mais bon, on ne peut pas refaire le monde.
Du coin de l'œil, j'aperçois la porte du bureau s'ouvrir. Gary sort avec son téléphone à l'oreille. Je l'observe discrètement. Comme d'habitude, dès qu'il est dans mon champ de vision, les battements de mon cœur s'accélèrent, mes poils se hérissent et en même temps mes joues deviennent brûlantes. Il raccroche puis s'avance vers notre table. Il s'assoit à moitié sur le banc. Je me déplace un peu puis le tire pour qu'il s'installe confortablement. Nos mains se frôlent, une décharge de désir s'insinue en moi. Je lutte pour ne pas entremêler mes doigts aux siens. L'ensemble de mon corps réagit à cette proximité, me mettant quelque peu mal à l'aise. Paradoxalement, je me sens en sécurité et rassurée à ses côtés. Discrètement, j'observe le moindre de ses gestes, j'entends et retiens la moindre de ses paroles. Je suis carrément dans mon monde, ne remarquant pas que la table se vide petit à petit, jusqu'à ce qu'il se lève lui même. Sans rien commander, je l'imite et lui attrape la main avant qu'il ne s'en aille. Il fouille rapidement les alentours du regard puis, en souriant, retire doucement sa main en caressant la mienne, replace une mèche de cheveux derrière mon oreille et s'en va, non sans un regard vers moi.
Je lâche une longue expiration. Sans le vouloir, j'ai retenu ma respiration et mon palpitant est à deux doigts de sortir de ma poitrine. Je m'assois de nouveau, ferme les yeux pour calmer le tout. En quelques minutes, tout revient à la normale. Un œil vers la pendule au-dessus du bureau m'indique qu'il est l'heure de la parade. Je sors mon bouquin et essaie de rentrer tant bien que mal dans l'histoire.
Avec l'ouverture du passage vers les abysses, L'après-midi se révèle calme : il n'y a pas foule devant mon manège et j'ai beaucoup de temps pour prendre le soleil. De temps à autres, un petit groupe, voire un gamin solitaire, me tire de ma rêverie pour monter dans l'attraction. Véronique, qui tient le stand de pêche aux canards, profite de ma faible activité pour demander de l'eau, car elle n'en a plus assez. En la lui apportant, déséquilibrée par le sceau, je me blesse en me rattrapant à la barrière.
Sans perdre plus de temps, je prends un mouchoir et l'appose sur ma main en appuyant fortement afin d'arrêter le saignement. Le grincement du portillon me fait relever la tête. Ma collègue revient de sa pause. En peu de mots, je lui explique ma petite aventure. Avant même qu'elle ne réplique, je prends mon sac et m'en vais en direction du poste de secours. À la porte, je tape un coup puis entre sans entendre la réponse. Un dos d'une musculature athlétique, un fessier mis en évidence par un jean serré, entrent dans mon champ de vision.
— Gary ! Qu'est-ce que tu fais là ? dis-je d'une voix surprise.
— Patrice est à la sécu spectacle. Il y a eu une urgence, donc j'ai pris sa place, explique-t-il tout en s'avançant vers moi. En quoi puis-je t'aider ?
Je retire le tissu de ma blessure puis je lui tends la main.
— Bon sang, mais qu'est-ce que tu as encore fait ? me questionne-t-il avec un ton de reproche et en m'obligeant à prendre place dans un fauteuil.
— En amenant un seau d'eau à Véronique, je me suis appuyé la main sur la barrière en bois et une vis, ou un clou, je ne sais pas, s'est planté dans ma main. Ce n'est pas de ma faute si tes collègues font mal leur travail, bafouillé-je avec énervement.
Pour simple réponse, il affiche un sourire des plus lumineux.
En seulement quelques minutes, il désinfecte la plaie puis me bande la main. Il me demande si je suis à jour dans mes vaccins. J’acquiesce positivement de la tête.
— Merci, remercié-je en me levant.
— Mais de rien, me répond-il en se lavant les mains.
Je me dirige vers la porte. Il me suit de près. Je pose ma main sur la poignée, il fait de même. Immédiatement, mes doigts se mêlent aux siens. Il se rapproche plus près de moi. Encore une fois, c'est moi qui fais le premier geste en déposant mes lèvres sur les siennes. Il se retire doucement puis plonge son regard intense dans le mien. Il verrouille la porte puis m'embrasse passionnément. Mon cœur bat la chamade. Je me laisse aller à ses doux baisers qu'il me donne dans le cou. J'en profite pour retirer la chemise de son jean et lui caresser le dos. Il me colle gentiment contre la porte. Je frisonne de plaisir quand sa main descend lentement le long de mon corps et s'attarde sur ma cuisse puis remonte pour décaler la bretelle de mon débardeur. Il embrasse mon épaule puis le haut de ma poitrine. Je déboutonne un à un les boutons de sa tenue puis je la lui enlève. Sans attendre davantage, je lui retire aussi son tee-shirt. Il fait de même avec mon haut. Il replonge ses yeux dans les miens. Cette foi-ci, j'y discerne une flamme de désir, de passion. Je lui donne un baiser langoureux. Alors qu'il s'apprête à dégrafer mon soutien-gorge, nous entendons.
« Gary pour Fabien, Gary. »
Dans une parfaite entente, un souffle de désespoir s'échappe. D'un geste agacé, il prend sa radio et répond à l'appel. Sans nous lâcher du regard, nous écoutons la demande de Fabien. Ensuite, il range l'appareil à sa place. On reste un instant front contre front, la respiration haletante.
— Je suis désolé, je dois y aller, murmure-t-il.
— Je sais.
Nous nous rhabillons et, avant de sortir, je lui dépose un léger baiser.
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