56.1
L’économie du Leum reposait principalement sur l’industrie du luxe. Lismel, son chef-lieu, en était le plus parfait produit : un concentré de ce que Terres Connues pouvait offrir de meilleur en termes de biens et de services. Toutes les maisons prestigieuses de l’empire y avaient leurs comptoirs, qu’elles proposassent de la gastronomie, de la haute couture, de l’ameublement, ou des corvéables.
Léopold Makara, Baron de Haut-Castel et neuvième Prince de Tjarn comptait parmi les personnalités éminentes de cette capitale. Les chefs renommés de la ville connaissaient ses préférences culinaires, les musiciens apprenaient les partitions de son enfance pour lui plaire, les cordonniers connaissaient sa pointure aussi bien que les tailleurs ses mensurations ; les maîtres d’hôtel l’appelaient le baron, sans dire d’où ni de quel nom, comme s’il n’en venait pas d’autres dans les environs. Ainsi, lorsque le baron voulait séjourner à la capitale, on s’empressait de lui préparer une suite des plus magnifiques, d’y attacher du personnel compétent pour seconder le sien, de mettre des bouquets de son fleuriste de prédilection dans les vases et de poser une boite des cigares qu’ils fumaient exclusivement – des MontEstrel – en évidence sur le buffet.
Il fallait le contenter, car son influence dans le monde du divertissement et de la plaisance lui conférait le pouvoir de faire et défaire les tendances aussi facilement que les boutons de ses chemises. Les établissements qu’il fréquentait ne pouvait qu’être de bon goût et les fournisseurs qu’il se choisissait ne pouvait qu’être fiables.
Quelques jours plus tôt s’organisait la mise en étagère des produits saisonniers de sa baronnie dans une demie douzaine de boutiques choisies. Les dérivés de ses perces-roches, dont il avait presque le monopole, se vendaient toujours à merveille, autant sinon plus que les cuirs, fourrures, plumes, cornes et autre fragments esthétiques prélevés aux chimères de sa ménagerie destinées à cette sorte d’exploitation. De cette façon, il se rappelait au souvenir public avant même de paraitre.
Le baron avait passé les murailles en milieu de matinée. Sa voiture avait été reconnue dans quelques rues, et puisque la tradition mondaine voulait qu’on se montrât souvent à pied, à Lismel, ne fut-ce que pour faire voir sa chaussure, il en était descendu avant d’arriver à destination – pour laisser la petite se dégourdir les jambes, prétextait-il.
En parfait tuteur, puisqu’il fallait bien être le parfait quelque chose, il tenait son manteau de voyage pour laisser Yue libre de courir d’une vitrine à l’autre et autour des monuments, rajustait parfois son chapeau, lui achetait, ici un sorbet, ici un souvenir, la présentait à qui s’enquérait d’elle, la représentait à qui la reconnaissait de son récent passé d’égérie de l’Héliaque. Cela donnait un nouveau relief à son image, dont il explorait encore les limites et les bienfaits mais qui le contentait assez pour le moment.
— Yue. Viens voir.
La petite se désintéressa de l’horloge astronomique qu’elle s’efforçait de lire depuis une longue minute pour revenir auprès de son tuteur. Il lui désigna le bout d’une avenue, large, bordés d’arcatures, envahie d’affiches qui pendaient en étendards à la potence des lampadaires et entre baies des immeubles. Au bout, un fragment de l’immense façade d’un amphithéâtre de dressait.
— Voilà le Médaillon. C’est là-bas qu’aura lui l’Exhibition. Il peut accueillir plus de cinquante mille spectateurs.
— Cinquante… mile… répéta-t-elle pour mieux appréhender le nombre.
Le baron comprit vite que cela ne voulait rien dire pour elle, malgré ses progrès plus significatifs en calculs qu’en lettres.
— Imagine toutes les personnes qui venaient te voir en quatre décans de spectacle sous le chapiteau de l’Héliaque. Toutes ces personnes pourraient entrer ensemble au Médaillon.
— Oh ! Est-ce que c’est pour ça qu’il y a une seule représentation ?
— C’est une façon de voir les choses, admit-il. Fais attention au chemin à partir d’ici, tu vas devoir faire beaucoup d’aller-retour entre l’amphithéâtre et l’hôtel pendant tes répétitions.
— Je vais y aller toute seule ? s’étonna-t-elle.
— Sans moi, oui ; seule, non. Tu as tes esclaves. Quant à moi. Je vais être aussi occupé que toi, pendant notre séjour.
— À quoi ?
— Une foule d’affaires ennuyeuses. Ne t’en inquiète pas.
Leur logement n’était qu’à quelques centaines de mètres de là. Malgré l’affluence, la réception s’organisait sans encombre dans le grand hall. Les clients dont on ne s’occupait pas encore patientaient dans des salons attenants où se détendaient aussi des pensionnaires établis. Ceux-là ventaient les mérites de la table, de la promenade, des bains thermaux, et d’autres avantages du séjour.
Léopold n’eut pas à attendre pour recevoir ses clefs. Ses bagages et ses gens l’avaient précédé de plusieurs heures. Ils les attendaient, répartis dans deux appartements voisins du troisième étage.
— Voilà ma porte et voici la tienne, montra-t-il dans le couloir. Comporte-toi ici comme à Haut-Castel : tu ne quittes pas ta chambre sans être présentable, tu respectes ton emploi du temps à la minute et tu n’attends pas d’avoir fait une bêtise pour venir me parler en cas de problème. Nous nous comprenons ?
— Oui, Monsieur le baron.
Il déverrouilla sa porte et reprit :
— Lave-toi la figure et change de robe. Nous avons une réservation pour dans moins d’une heure, alors dépêche-toi.
Yue se précipita à l’intérieur, ralentit en y découvrant du monde : Bard, Natacha et deux autres esclaves qu’elle connaissait moins bien. Le baron les avaient choisis pour elle : Frèn, l’elfe au nez un peu crochu qui l’accompagnait parfois à l’école, mais ne lui parlait pas souvent, et Licie, une humaine qu’elle ne connaissait que de nom mais qui, invisible entre les murs de Castel, s’occupait fréquemment de sa chambre rose. Tout quatre se tenaient debout le long d’un mur, aussi désincarnés que des lampes.
— Yue, la pressa le baron.
Ressaisie, elle alla se chercher une robe dans la penderie de la chambre et s’enferma dans le cabinet de toilette pour se préparer à ressortir. Pendant ce temps, Léopold procéda à une inspection sommaire. Il vérifia surtout que l’horloge à pendule affichait la bonne heure et qu’aucun bibelot fragile n’avait été laissé à portée de casse. Les meubles, un peu surdimensionnés pour une petite fille, devaient aussi être solidement fixés, assez pour survivre à l’escalade d’une fureteuse appliquée.
Yue reparut, changée et recoiffée, prête à être examinée à son tour. Pas de mèches folles, pas de faux plis.
— Bien. Prends ton chapeau et ta veste, tu vas m’attendre en bas. Frèn et Licie vont te suivre avec tes affaires de l’après-midi.
L’elfe et l’humaine sortirent de leur état statique pour se disposer obéir.
— Bard et Cha te rejoindront plus tard, ajouta le mestre.
Yue s’exécuta sans poser de questions. Frèn ferma la porte derrière eux. Le baron, Cha et Bard demeurèrent seuls.
Une chappe de plomb s’abattait en silence sur l’appartement. Le baron la laissa s’appesantir à dessein avant de reprendre la parole.
— J’ose espérer que vous savez ce que j’attends de vous durant ce séjour, mais par simple précaution, reprenons. Approchez.
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