104.3
☼
L’unité du capitaine Zyanya Xoconen n’avait pas attendu les officiers de la protection civil pour fêter leur retour sur l’archipel. Marins dans l’âme avant d’être draconniers, ils devaient leur premier verre à leurs confrères de la base navale et il aurait été impolis de ne pas prendre les trois suivants dans la foulée avant de partir pour la caserne centrale.
La marche en dégrisa un peu certains, en assoiffa d’autres – claironner à tue-tête n’aidait pas à économiser sa salive – et fit vomir quelques cœurs fragiles qui allaient devoir trinquer à l’eau en arrivant à destination.
Zyanya riait autant de ses subordonnés qu’avec eux, elle qui avait bu le plus mais chancelait le moins, forte d’une longue et riche expérience. De temps à autre, elle leur jetait une parole d’encouragement par-dessus l’épaule au rythme de la ritournelle qu’ils écorchaient tous en cœur et s’assurait de n’avoir perdu personne en route.
Quelques traînards, toujours les mêmes, ralentissaient perpétuellement la file. À l’opposé, malgré les caisses qu’une mauvaise main aux cartes lui valait de porter, son lieutenant marchait en tête, au coude à coude avec elle. Plus que marcher, il courrait presque. Les bouteilles s’entrechoquaient avec fracas au creux de ses bras.
— Pressé de revoir ta petite copine ? le taquina Zyanya. J’espère que ses beaux yeux valent le prix de ce que tu bringuebale dans tous les sens.
— Ça va, capitaine, râla-t-il. J’suis sobre, moi.
— Et il a plus de copine, railla une voix avinée derrière eux.
— Celle-là aussi, elle t’a plaquée ? s’esclaffa le capitaine. Comment elle a fait ? T’étais même pas là pour la décevoir !
— Personne ne m’a plaqué, démentit-il. On s’est juste embrouillés par parce qu’elle a mal pris un compliment.
— Lequel, qu’on rigole ?
— Vous riez déjà assez, non ? Bonjour la camaraderie…
Les étendards de la protection civile se mêlaient progressivement aux branches qui bordaient la route. Le pavage régularisait, la pente du relief se structurait en séries d’escaliers dont l’ascension mit les jambes, les poumons et la bonne humeur à rude épreuve.
Une brochette d’officiers les attendait au bout de la route, en rang d’oignon, comme les enfants sages qu’ils étaient comparés à leurs homologues. Quelques accolades détendirent l’atmosphère. Les vieilles connaissances rattrapèrent le temps perdu, les inconnus se rencontrèrent et ceux qui n’avaient pas encore eu l’occasion de visiter la caserne centrale eurent le droit à une visite guidée avant la grande réunion au mess.
Les efforts de présentations de Taliesin ne survécurent pas longtemps au première bouteilles débouchonnées et les tables déplacées s’organisèrent autour d’activités de groupes hétéroclites au milieu desquels la hiérarchie s’effaçait presque. Récits de voyage à peine exagéré d’un côté, jeux d’argent de l’autre ; les affamés près des plats, les assoiffés près des fûts, les timides collés aux murs ; le lieutenant Cizin Netli, perdu au milieu de tous à chercher sa belle, et le capitaine Xoconen, adossé à l’embrasure de la porte, surveillant ses oilles du coin de l’œil en sirotant son rhum.
Retardataire inhabituel, le commandant Hatlal Ixik arriva longtemps après ses hommes, et d’humeur aussi tiède que le verre de limonade qu’il se servit avant de s’écrouler sur une chaise près du capitaine Xoconen.
Hatlal et Zyanya se connaissaient déjà à l’époque où la caserne centrale n’était qu’un relais et la base navale un projet. Leur rencontre remontait à plus loin que la naissance de beaucoup de leurs recrues, ce dont ils plaisantaient souvent.
— Tes marmots t’ont épuisé ? devina Zyanya. ‘Ont pas voulu faire la sieste, aujourd’hui ?
— Je me suis absenté une matinée, et à mon retour, j’ai un capitaine en écharpe.
— Saya ?
— Rafèl.
— Ouh…
Elle consola – et le nargua – d’une petite tape sur l’épaule.
— ‘L’a fait comment ?
— Longue histoire.
Puisqu’il ne la racontait pas spontanément, Zyanya s’avisa de changer de sujet, parler d’un peu de tout, de beaucoup de rien, mais surtout de leur dernier échange de lettre.
— Où est-ce que tu les caches, ton petit prodige et son dragon ?
Il scruta la salle à leur recherche. Zyanya en profita pour rappeler à l’ordre un de ses subalternes qui paraissait sur le point d’en venir aux mains avec un autre.
— Ils sont probablement dans un endroit calme, peut-être dans le bureau de la petite.
— La petite a un bureau ?
— Quand on est du Silence, on a besoin d’un endroit qu’on peut fermer à clef. Et Yue… Yue travaille bien, mais elle s’intègre mal, alors disons qu’elle s’y cache un peu, aussi.
— Timide ?
— Pas exactement.
Zyanya entendit à son ton que cet état de fait le fatiguait, peut-être plus que son affaire de bras cassé. Ce sentiment résonna en elle, assez pour lui faire jeter les yeux au fond son verre vide, puis vers sa protégée de longue date, affalée au bout d’une table.
— Mez était pas facile à quinze ans non plus. J’aimerais te dire que ça s’arrange, mais moi j’attends encore.
Un groupe d’officiers sortait prendre l’air tandis qu’un entrait. Sans l’avoir jamais vue avant, Zyanya identifia celle dont elle déplorait l’absence plus tôt. Au-delà de sa petite taille, tout chez Yue transpirait la sévérité d’une éducation aristocratique et militaire, appliqué avec le rigorisme obstiné d’une enfant encore trop jeune.
La plupart des ordres de l’armée impériale acceptait les recrues dès l’âge de douze ans, mais de fait, cas extrêmes mis à part, en plus d’être rares dans les rangs, les moins de seize ans restaient longtemps sans-grade et affectés à des tâches subalternes. Le Silence créait la plupart des exceptions, mais savoir cela ne rendait pas l’idée d’un officier aussi jeune moins étrange.
Son second, un jeune homme de haute stature, la suivait à trois pas dans une attitude méticuleusement effacée et, entre eux, un garçon plus grand qu’elle et plus petit que lui ouvrait de grands yeux curieux en avançant à petits pas mal assurés. Ils s’acapèrent un bout de table vers lequel fusèrent quelques œillades. Le fabuleux tira les chaises, mais resta debout. Si Yue paraissait effectivement indifférente, lui donnait l’impression d’avoir l’âme hors du corps.
— Sacré personnage, commenta le capitaine.
— Je sais. Tu devrais aller secouer Mez maintenant, ils vont sûrement partir tôt.
Zyanya suivit son conseil après un détour pour se resservir à boire et quelques bonjours. Toujours affalée sur son bout de table, Mezmona eut besoin d’un coup de coude et d’un éclat de voix pour revenir dans la Réalité.
— Mez !
La dormeuse se redressa d’un bloc.
— Oui, Capitaine ! jeta-t-elle, confuse.
— Faut dormir la nuit, un peu ! râla Zyanya. Vise par là-bas, le grand debout dans le coin, là, à côté de la fille toute blanche qu’a les longs cheveux noirs. Va.
Encore un peu hébétée, Mezmona suivi le regard du capitaine jusqu’à repérer celui qu’elle désignait. Son cœur s’emballa, chassant tout ce qui restait sa somnolence. Elle comprit.
— Quoi, c’est lui ?
— Tu veux que ce soit qui ?
— Et… vous êtes sûre que…
Le capitaine la poussa du pied, coupant court à toutes ses velléités.
— Va, je t’ai dit. Si t’as des questions, pose-les-lui, pas à moi.
Non sans darder à sa supérieure un regard courroucé par-dessus l’épaule, Mezmona s’éloigna, pleine d’appréhension mais aussi d’excitation, ignorant ceux qui la saluait autant que ceux qu’elle bousculait par mégarde, et dont les exclamations fusaient sur son passage. Sa traversée du mess bondé lui parut interminable. Son impatience dut se voir, car sa cible leva les yeux vers elle bien avant qu’elle n’atteignît sa tablée.
Ses yeux avaient l’éclat du feu et lui donnèrent subitement chaud. Elle se l’était imaginé plus humain et moins adulte. Leurs quatre ans d’écart ne paraissaient finalement pas et ce constat lui fit reconsidérer ce qu’elle attendant de cette rencontre.
Mezmona se souvenait avoir réfléchit à ce qu’elle lui dirait en le rencontrant, mais pas de ce qu’elle avait décidé au bout du compte.
Trop tard.
Une fois campée devant lui, elle lui tendit la main pour l’inviter à la serrer.
— Tu dois être Bard. Je suis Mezmona ! Ravi de te rencontrer.
Le fabuleux resta interdit de longues secondes et Mezmona se délecta de la question qui naquit dans ses yeux brûlants. Elle écarta les doigts comme pour mieux montrer ses griffes dorées.
— Elles te font peur ? le taquina-t-elle.
Bard leva mécaniquement sa propre main, griffue aussi, et incrustée de fines écailles à l’éclat irisée. Sa poigne était rugueuse, agréablement tiède.
— Il paraît que tu es un dragon. Moi aussi, j’en suis un. Je te montre ?
☼

Annotations