104.4

9 minutes de lecture

Il fallait être deux pour ouvrir les portes de la volière : un pour le mécanisme de sécurité de l’intérieur, l’autre pour celui de l’extérieur. Bard maintenait celui-ci enfoncé en attendant que Yue en fît autant de son côté.

Il inspirait, expirait, soupirait, impatient ; son cœur lui martelait la poitrine et sa paume, de plus en plus moite, commençait à patiner contre le métal de la plaque.

La main de Mezmona avait laissé comme un picotement au creux de la sienne, qui se propageait progressivement à tout son corps. Il ne s’expliquait pas ce que leur rencontre provoquait chez lui. C’était une sensation dont il ne connaissait pas encore le nom, mais qu’il apprenait déjà à haïr. Ou peut-être à adorer.

Un cliquetis mécanique. Les battants de pierres pivotèrent lentement, grinçant sur leurs gonds, raclant la poussière ; les grognements en provenance des stalles se déversèrent en écho sur le dracodrome. Les officiers rassemblés dehors pour respirer le frais du début de soirée tournèrent la tête de concert, curieux, mais sans doute un peu indifférent sur les bords.

À côté de Bard, Isaac posa une question que le fabuleux n’entendit pas sous le grincement des engrenages et les battements de son cœur : il se contenta d’attraper le petit mestre par le col pour le faire reculer d’un. Yue lui aurait reproché de ne pas maintenir son frère à bonne distance de tout danger potentiel.

Il fixait les portes encore à moitié closes lorsqu’une vague de plumes déferla sous ses yeux, du rose le plus vibrant au vert le plus doux – presque bleu – en passant par toutes les couleurs les plus chaudes du crépuscule.

Un serpent ailé s’envolait en lignes sinueuses au-dessus de la draconnerie et du couvert des arbres. Sa coiffe de plumes s’étirait le long d’un corps apode au bout duquel flottait un panache rouge et doré. Sa gueule s’ouvrit largement dans un cri de rapace poussé contre le ciel, un cri qui parut avaler le soleil.

Spectacle invraisemblable.

Les fabuleux dimorphes n’étaient pas rares, mais l’immense majorité d’entre eux se transformaient en chimères de gabarit comparable à celui d’un humain. Au-delà, maintenir forme humaine devenait difficile et en changer de plus en plus délicat. À bien l’observer, le vol du serpent à plume paraissait un peu déstructuré. Cela pouvait-il venir de là ?

— Bard. Lâche-le, tu froisses ses vêtements.

Arraché à ses réflexions, Bard baissa les yeux sur une Yue renfrognée, puis sur sa main crispée sur le col de son frère adoré.

— Pardon, petit mestre, s’excusa-t-il en le libérant.

À son tour, Isaac ne parut pas l’entendre, trop absorbé par le spectacle aérien pour se soucier du reste. Il ne remarqua sa sœur que lorsqu’elle lui chassa une poussière de l’épaule dans une compulsion perfectionniste digne de son tuteur.

— Je n’avais jamais vu de dragons à plumes, lui partagea-t-il en continuant d’observer celui qui volait.

— C’est rare, admit Yue.

Elle jeta un bref coup d’œil vers le spécimen.

— Tu reconnais l’espèce ?

— Un quetzalcóatl ! s’empressa-t-il de réciter. Femelle adulte, les mâles ont beaucoup plus de plumes dorées et des cornes plus épaisses. Et les petits n’ont pas les cornes aussi longues.

Ces cornes, dorées aussi, Bard ne les avait pas remarqués avant. Longues, fines et courbes, elles disparaissaient presque sous la sorte de crinière que formait le plumage du reptile-oiseau qui circonvoluait au-dessus d’eux. Il trouva de l’élégance à cette discrétion.

— Je vois que tu as bien appris, le félicita sa sœur. Par contre, il se fait tard. Tu dois avoir des devoir à faire, on rentre à la maison.

Arraché à sa contemplation, le petit mestre protesta :

— Quoi ? Non ! je les fini, pendant que je t’attendais.

— Et tes partitions ? Tu les as révisés sans tes instruments, peut-être ? Je viens de dire qu’il était l’heure de rentrer. Bard, va chercher son sac.

Le ton sur lequel Yue s’adressa à lui apprit à Bard qu’elle lui en voulait peut-être, pour quelque obscure raison, plutôt qu’à son frère. Il signa dans le dos du petit mestre, d’une main discrète, d’un geste coupant :

Colère. Pourquoi ?

Le sourcil gauche de Yue tressaillit, presque imperceptiblement, ce que Bard traduisit par : Tu oses me poser la question ? Lorsqu’elle se passait de mot pour lui ordonner de se taire – à plus forte raison depuis qu’elle se colorait les cheveux et les yeux en noir – Bard lui trouvait un air de famille terrifiant avec sa grand-mère biologique. Il se réservait la comparaison pour un jour où il se sentirait particulièrement vindicatif.

Vite, signa-t-elle pour le rappeler à son ordre.

Le serpent à plumes finissait sa parade aérienne en se rapprochant doucement du sol. Ses ailes se replièrent à la seconde où il atterrit, se confondant au reste de son pennage et rendant sa juste envergure à la créature ; effectivement petite pour l’espèce, sans doute trop pour être montée.

Le dragon rampait étonnamment vite. Sa course vers de le capitaine arracha des exclamations de surprise aux officiers près desquels il serpenta en approchant du capitaine.

Yue se plaça devant Isaac dans une attitude protectrice, presque agressive, que Bard trouva très excessive avant de se rappeler un détail important sur les quetzalcóatls : leur régime alimentaire. À en croire les annales de l’ordre, ils se nourrissaient exclusivement de chair humaine.

La menace ne plana pas longtemps, cependant. Dans une suite de contorsion spasmodique qui répandît des plumes sur le drome, Mezmona reprit forme humaine. Presque. Ses ailes ne redevinrent pas des bras. Elle les garda enroulées autour d’elle-même comme une robe colorée dont les plumes les plus longues dessinait une corole à ses pieds.

Bard la détailla de bas en en haut. Le picotement né du contact de leurs mains se raviva. Il déglutit, car Mezmona souriait et le regardait en souriant ; et que son sourire avait l’éclat blanc des perles de sucre sur une pâtisserie de son enfance. Il remarquait tout juste qu’elle portait la frange. Une frange très courte de cheveux très noirs qui peinait à dissimuler l’esquisse d’écailles au-dessus de ses sourcils.

— Alors ? Je m’en sors comment ? Je précise que je n’ai été opérée que l’année dernière, alors je vole encore un peu dans tous les sens… le capitaine dit que j’ai l’air d’une mouche désorientée.

— Je confirme que tu voles de travers, intervint Yue. Les bases sont à revoir absolument. J’espère que tu ne te sers pas de ta forme draconique en situation réelle, ce serait stupide et dangereux.

Le visage de Mezmona se déstructura.

— Oui, je… je sais, je… m’entraine… encore.

Yue l’ignora pour rappeler son monde à l’ordre ; le sac, les devoirs, les partitions…

Mezmona les retint le temps d’une proposition : Son unité fréquentait beaucoup dans un petit débit de boisson de l’est de l’archipel. Ce pouvait être endroit propice aux conversations qu’ils n’avaient plus le temps d’avoir.

— J’ai beaucoup de travail, déclina Yue. Ce ne sera pas possible.

— Ah, dommage, fit Mezmona qui n’avait pas l’air attristée pour deux sous. Et toi ? demanda-t-elle spécifiquement à Bard.

— Mon esclave ne peut pas avoir moins de travail que moi, asséna Yue à sa place. Merci, mais c’est non.



Aucune voie carrossable menait directement au domaine de Yue. Le trajet depuis la caserne centrale devait se finir à pied, à dos de dragon ou en barque.

La voie des airs, plus rapide, l’emportait toujours lorsque Yue rentrait seule. Avec Isaac, tout se compliquait. D’une part, sa sœur refusait catégoriquement de le faire voler, de l’autre, Isaac souffrait d’une peur panique de l’eau qui le rendait nerveux jusque dans les baignoires trop profondes. Pour autant, marcher dans la nuit noire près d’une heure n’enchantait ni le frère ni la sœur, aussi un compromis l’emporta-t-il ce soir-là.

Pour supporter le trajet par voie des eaux, le petit mestre avala un somnifère pendant qu’ils traversaient en diligence mécanique le pont vers leur île. Bard l’en sortit endormi et le porta jusqu’à la rive, l’allongeait au fond de leur embarcation et, pendant que Yue veillait sur ses rêves en lui caressant les cheveux, le fabuleux rama.

Leur vie à trois pouvait se résumer à ceci : la volonté de Yue pour loi, le bien d’Isaac pour objectif, Bard pour outils. Ce rôle lui convenait la plupart du temps. Obéir sans beaucoup réfléchir s’avérait plus facile à mesure que Yue gagnait en maturité ; ce qui ne l’empêchait pas, des soirs comme celui-ci, de la trouver insupportable.

— Et donc, jeta-il entre deux coups de rame, tu peux me dire quel travail urgent et abondant nous empêche d’avoir une vie sociale, actuellement ?

Yue ne leva que brièvement les yeux vers lui avant de se reconcentrer sur son frère.

— Réparer le toit, débroussailler la cour, ranger le bazar sans nom qui s’accumule dans la remise… prétexta-t-elle.

— Tu as dit que tu engagerais des ouvriers pour les travaux de la maison.

Par ailleurs, l’affaire aurait déjà été réglée si Yue se méfiait moins des inconnus, mais cela, Bard s’abstint de le lui rappeler.

— Si tu n’es pas content, trouve-toi une autre mestresse.

Bard donna un coup de rame un rien trop fort. Leur barque tangua dans la poussée, secouant l’indifférence feinte de Yue au point de lui faire lever les yeux une seconde fois, plus longtemps.

— Je vais être claire. Tu n’as plus le droit de parler à cette fille sans ma permission explicite. Si tu te sers de tes jours de congés pour essayer de la voir, je te les retirerai. Si tu trouves un moyen détourné de le faire quand même, je trouverai un moyen détourné de t’en empêcher. Ce n’est pas un jeu auquel tu peux gagner.

— Je n’ai pas l’intention de jouer au moindre jeu contre toi. Je veux seulement comprendre ce qui te contrarie à ce point.

— Tu n’en as aucune idée ? Sérieusement ?

Le bruit de l’eau fendue et de la faune nocturne meubla quelques instants de silence.

— Tu as un genre, non ? poursuivit Yue. Brune, exubérante, un peu plus âgée…

— Pardon ?

— Tu as le droit d’avoir autant d’amis que tu veux. Par contre, hors de question qu’il y ait une autre Natacha.

Forcément. Malgré ses excuses, malgré le temps, malgré sa loyauté et sa dévotion, d’une façon ou d’une autre, tout revenait à Natcha et à leur fugue. Bard se sentit stupide de ne pas l’avoir compris plus tôt, mais aussi humilié de devoir se justifier une énième fois.

— J’aimais Natacha et j’ai fait une erreur !

— Justement, Mezmona est beaucoup plus jolie, et je crois que tu vas redevenir stupide si tu la revois à moitié nue.

Bard se sentit encore plus insulté que si Yue venait de lui cracher au visage.

— Natacha n’avait rien à envier à personne, s’insurgea-t-il, et Mezmona n’a rien de particulier non plus. Pourquoi elle te pose problème plus que les autres ?

— Toi, pourquoi mon interdiction te pose problème ? Si elle n’a rien de particulier alors tant mieux. Je me fais des idées et tu n’auras aucun mal à faire ce que je t’ordonne.

— Ce qui me pose problème, c’est que…

— Ma question était rhétorique, l’arrêta Yue. Tais-toi et concentre-toi sur ce que tu fais.

Malgré l’indignation qui lui battait le tempes, Bard dut se résigner. Les désaccords entre Yue et lui ne se réglaient pas autrement et celui-ci ne valait effectivement pas la peine de lancer une révolution. Yue réaliserait son erreur tôt ou tard, l’admettrait ou non ; attendre restait la solution de facilité. Alors Bard ramait, avec force, sans brusquerie, pressé d’arriver à leur ruine de foyer.

Contrairement aux parents qu’elle boudait au nom de ses caprices d’indépendance, Yue apercevait parfois le fond de ses coffres et l’état de sa nouvelle propriété en témoignait. Rachetée à un vieillard désargenté qui manquait de moyens et d’énergie pour l’entretenir, la maison grinçait, fuitait, s’écroulait par endroit, le tout sous une végétation agressive. Yue et Isaac vivaient entre les trois seules pièces habitables du bâtiment principal en attendant travaux.

Quant à Bard, il logeait au sommet d’une tour de pierre érigée à flanc de falaise. Avant cela, il avait partagé une dépendance avec Murmure, le seul autre domestique de Yue. La haute silhouette de celui-ci brandissait une lanterne près du ponton d’amarrage au bout de leur traversé. L’éclat de la flamme lui creusait les rides et soulignait la courbe de ses cornes d’un liseré d’ambre.

Il s’inclina en offrant sa main à Yue pour l’aider à descendre. Lorsqu’elle débarqua, Bard remarqua que ses cheveux venaient de reprendre leur blanc d’origine.

— Monte Isaac dans sa chambre, ordonna-t-elle.

Ses contours disparurent bientôt entre les herbes folles. Au fond de la barque, le sommeil du petit mestre chancelait. Bard s’empressa de l’éloigner de la rivière avant qu’il ne s’éveillât pour de bon.

Annotations

Vous aimez lire Ana F. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0