CATCH ME, AVA !
Le 5 novembre 2018 l’agent funéraire procéda à l’ouverture du cercueil pour l’exhumation, il était vide.
C’était parfait. Elle tira à bout portant dans le crâne du pauvre homme. Elle essuya d’un revers de main les giclures de sang qui avaient atterri sur son visage. Du sang bêta. Aucun intérêt.
— Bordel. Où es-tu William ? Putain de fils de pute !
Seul le hululement lointain d’une chouette lui répondit.
Réfléchir. Allumer une clope et s’asseoir sur un bord du cercueil. Elle avait suivi la bonne ligne pourtant. Elle en était sûre. Et son odeur flottait partout, les planches en étaient empreintes.
Elle expira et un volute bleuté s’échappa de ses lèvres.
William avait employé diverses stratégies jusqu’à présent et il n’avait eu de cesse de l’étonner. Elle aimait ça chez lui. Jusqu’à un certain point. Le cercueil vide était la goutte de trop. Elle cracha et un abominable mollard s’échoua juste devant ses Docks.
Elle jeta le mégot dans le tombeau, se leva et décida qu’il était grand temps de retrouver ce putain de fils de pute. Fuir ne servait à rien. Parcourir le monde et le temps ne servait à rien. Elle le trouverait. Où qu’il se cache. Elle avait le sens de la compétition et l’âme d’une guerrière. Elle prendrait toutes les lignes nécessaires. Elle voyagerait d’un bout à l’autre de la planète sans se lasser. William n’était pas stupide. Il savait cela. C’est pourquoi il posait des balises dans un jeu de piste sans frontière. Putain de salopard, songea-t-elle en enfourchant sa moto.
Quand elle entra dans le bar elle perçut l’odeur. Ce n’était pas tout à fait celle de William mais un sang Alpha se trouvait dans l’établissement. Elle sourit. Il suffisait de commander une bière, d’allumer une cigarette et d’attendre.
On jouait un blues des années cinquante. Elle se souvint de lui en ce temps-là, de ses yeux bleus posés sur elle. Deux voiles clairs, deux promesses tenues, deux océans immenses. Surfaces calmes, profondeurs abyssales. One scotch, one bourbon, one beer Please mister bartender listen here I ain’t here for trouble So have no fear One scotch one bourbon one beer...
— Je me doutais que c’était toi.
L’homme lui toucha l’épaule et prit place sur le tabouret à côté. Il commanda lui aussi une bière. Ses petits yeux noirs brillaient. De fines ridules creusaient son visage. Son nez légèrement épaté, cassé et sa bouche aux lèvres sèches et épaisses évoquaient le profil d’un boxeur. Il ramena ses bras musculeux devant lui et posa les coudes sur le comptoir. Son buste se tourna vers elle. Il portait une chemise bleu sombre à petits carreaux. Un tatouage, une croix, ornait le dessus de sa main gauche.
— Toujours pas trouvé alors ?
— Toujours pas capturé alors ? répliqua-t-elle en lui balançant la fumée de sa cigarette sur le visage.
— Hé non. À croire que les runner d’aujourd’hui ne sont pas aussi bons que leurs prédécesseurs.
— Tu fais chier Julian. On te l’a jamais dit ça, que tu fais chier ?
L’homme se mit à rire.
— Si, on me l’a fait remarquer une paire de fois. Allez, je te le dis tout net : je viens de le croiser ton William. Par contre, échange de bons procédés… Je te dis où et toi tu la fermes à mon sujet. Tu m’as jamais vu.
Since my baby’s been gone, everything is lost I’m on this kick and I can’t get off...
Elle avait dansé avec William sur cette musique. Plusieurs fois. Elle aimait danser avec lui, enfouir sa tête dans son cou. Le respirer. Elle espéra qu’il se planquait en 2018 car les sauts lui donnaient de fortes nausées lorsqu’ils étaient trop rapprochés.
I got to find my baby and drive her home
— Il est là, oui. Il n’a pas sauté. Tu es sur la bonne ligne. Alors ?
Elle lui tendit une main ferme qu’il serra.
— Ton score est bon, reprit Julian. Tu es dans les trois premiers je crois.
— Je suis deuxième. 647 jours. 14 sauts. 27 épreuves remportées sur 30. 8 amants si tu veux tout savoir.
L’homme aux petits yeux noirs posa sa chope vide sur le comptoir. Son regard se perdit dans les vapeurs et fumées. Au fond de la salle quatre hommes faisaient une partie de billard. Il les observa un instant mais déjà il ne les voyait plus. Au-delà des corps, à travers l’invisibilité de l’air étouffé par les brumes toxiques, Julian s’éleva dans des pensées circulaires. La femme ralluma une énième cigarette. Ses longs cheveux raides et noirs tombaient drus sur son dos. Il émanait de son enveloppe un paradoxe. Corps frêle et menu respirant à plein poumons, à plein cœur une énergie brute. Du feu.
— À quoi ça sert tout ça ? demanda Julian. Tu crois que ça a encore du sens ? Et ensuite, quand tu auras gagné, que feras-tu ? Tu continueras ta vie et voilà tout. L’ennui et la routine reviendront très vite. Tu prendras d’autres amants, tu regarderas d’autres films et tu boiras d’autres bières avec d’autres sangs, quels qu’ils soient. Je sais de quoi je parle. J’ai quelques années de plus que toi. Plus rien ne m’étonne. Plus rien ne me surprend. C’est ça le véritable problème au fond. J’ai tout. Et tout le temps…
Ils avaient commandé une autre bière. Le barman posa deux nouvelles chopes bien pleines et bien mousseuses devant eux.
— Te plains pas Julian. Ne renie pas ta chance. Tout le monde aimerait être à ta place.
Elle porta la boisson à ses lèvres. Elle avait soif. De vivre. Encore. Toujours. Pour l’instant. Julian n’était finalement qu’un de ces putains de rabat-joie obligés de saper le moral des plus jeunes.
— Je me plains pas. Ne crois pas ça. J’ai eu de la chance, tu as raison. Mais c’est terminé aujourd’hui. Je passe mon temps à attendre. Mais je ne sais même plus ce que j’attends. Je joue le jeu pourtant. Je suis fair-play. Je ne suis pas en colère. Je ne ressens aucun sentiment d’injustice. Tout cela est tellement loin de moi désormais. Je ne trouve plus aucun intérêt à tout ça. Je participe pour vous les jeunes. Pour vous amuser. Tu vois, j’ai fini par me lasser de ce genre de choses. D’où ma question. Que feras-tu une fois que tu auras gagné ?
— Après avoir baisé William tu veux dire ? Je recommencerai. Sache que je me lasserai jamais de ce fils de chien.
Amos Milburn enchaîna avec Hold me baby.
La femme fixait le sang Alpha d’un air crane, sa cigarette coincée entre les lèvres. Il remarqua que son vernis à ongle carmin était tout écaillé.
— C’est une des meilleures réponses qu’on m’ait jamais faites.
— Merci pour le compliment. Dis-moi où il est. Que je gagne et qu’on en finisse. Tu vois Julian, 647 jours c’est long quand on est jeune.
Elle rit à sa blague. Lui ne riait pas. Il avait été comme elle autrefois. Innocent. Arrogant. La vie lui offrait une telle abondance! Chaque journée apportait son lot de richesses et de plaisirs. Puis les journées étaient devenues des mois, des années. Des décennies. Le poids du temps avait commencé à peser. Vieillir se résumait à une accumulation de souvenirs quand son corps et son esprit demeuraient alertes. Elle comprendrait plus tard. Elle n’en était qu’aux prémisses. Il avait lui aussi connu cette excitation à vivre l’impunité absolue et ce sentiment de puissance croissant. Il s’était comparé aux dieux de l’Olympe au départ. Bon sang quelle prétention ! Son opinion s’était modifiée au fur et à mesure qu’il dégringolait la montagne. La bénédiction avait pris le visage d’une damnation sournoise, chichement vêtue d’appâts rouge et or. Combien de meurtres perpétrés pour se sentir vivant ? Il avait arrêté les comptes au bout de deux cents cadavres. La jouissance de prendre la vie sans devoir régler la note n’avait duré qu’un temps.
Quand elle était entrée dans le bar, son odeur mélangée à celle de la poudre et du sang frais ne lui avait pas échappé. Il se souvenait de cet état d’ébriété semi-permanent, cette aptitude à jouir de tout, à dépasser les limites. Et d’en sortir indemne. Invariablement. Quoique… L’illusion ne durait qu’un temps. Un temps très long à échelle de vie humaine, certes. Mais tout de même… Julian avait fini par se demander ce que signifiait être humain. Lui ne se percevait plus comme un dieu ni comme un homme.
Une coquille vide.
Elle comprendrait plus tard. Tous comprenaient plus tard.
Sans désir point de salut.
Julian se pencha vers la jeune femme et lui glissa quelques mots au creux de l’oreille. Elle serra sa chope un peu plus fort. Ce fut le moment que choisit le jazzman pour jouer son solo au piano. Hold me baby...
***
Elle roulait trop vite. Au risque de se foutre en l’air. Cela n’avait aucune importance. Elle ne mourrait jamais. Elle se réparerait en un rien de temps. Julian crachait dans la soupe avec ses faux airs de multiséculaire blasé.
Le jour commençait à poindre, les rayons du soleil léchaient l’horizon avec gourmandise. Au détour d’une colline, la mer apparut. Il est là, songea-t-elle, il m’attend. Sur la plage. Il déclare forfait. Il ne veut plus jouer. C’est qu’il ne m’aime plus alors.
647 jours sans lui.
Elle gara la moto et descendit sur la plage. La silhouette de William se découpait dans l’azur immense. Son odeur se mêlait à l’air iodé. La mer s’offrait derrière lui dans un camaïeu de bleus magnétiques. William, les mains enfouies dans les poches de son blazer, ne la quittait pas des yeux tandis qu’elle s’avançait vers lui. Un sourire discret errait sur son visage. Une petite brise mutine joua avec leurs cheveux. Elle ramena une longue mèche brune et raide derrière son oreille. Elle s’arrêta face à lui et il déposa un baiser sur ses lèvres.
— Bonjour, dit-il.
Le soleil éclairait maintenant tout à fait la surface mouvante des eaux salées. Une mouette survola l’onde, bientôt imitée par ses congénères. L’espace paisible et souverain, entrecoupé parfois de cris ailés, s’étendait au-delà de toutes les lignes. Ligne de dentelle mousseuse à chaque vague agonisante se fondant dans le sable compact, là, juste devant leurs pieds. Première ligne irrégulière : délimitation entre solides et liquides. Au loin, là où le soleil poursuivait son ascension royale, s’étalait la ligne d’horizon, inatteignable illusionniste donnant naissance à toutes ces lignes d’eau dansantes et trébuchantes, se poursuivant voire se rattrapant en cascades houleuses de rires tonitruants. Une ligne verticale flottait comme un nuage de lait au-dessus de la mer. Quelques mouettes s’étaient approchées. L’une d’elle cria. Rien ne se produisit. Rien que le silence de l’iode dans les cheveux emmêlés de la femme. Elle trembla. Elle avait perdu. William enserra sa taille, caressa ses cheveux et désigna la mer d’un geste de la main.
— Regarde. L’immensité.
— Oui, dit-elle. Je comprends maintenant. Ce salopard de Julian avait raison.
Elle se serra contre son amour.
— Nous avons l’éternité. Nous avons le temps. Nous avons tout. Pourtant le moment viendra où plus rien ne nous fera tressaillir.
— Et je ne veux pas de ça pour toi. Je refuse de te voir t’éteindre un jour.
— Tu vas me quitter alors ?
— Jamais. Mais tu te trompes. Nous n’avons pas tout.
— Je ne veux pas de leur mort. Je suis une sang Alpha. Qu’ils la gardent leur mort et que grand bien leur fasse.
— Je n’en veux pas non plus. Nous avons le temps, oui, mais le temps n’existe pas. Je refuse de te voir t’éteindre un jour, répéta-t-il.
Il fixait toujours l’horizon. Puis il leva les yeux vers les profondeurs infinies du ciel. La ligne verticale. Même les mouettes en avaient peur et la contournaient. Aucun des rares immortels pris d’un excès de témérité ou de fanfaronnade n’était jamais revenu après avoir emprunté une de ces abominables lignes couleur de lait.
— Regarde. L’immensité.
Et tandis qu’elle tendait vers lui un visage empreint d’effroi, William ajouta calmement :
— Transversalité du temps. À ce jour aucun sang Alpha n’est retourné sur Terre après l’avoir quittée. Je sens que tu frissonnes. C’est bien. C’est ce que je voulais. Les mortels sont bien plus courageux que nous. Pourquoi, à ton avis ?
Elle ne répondit rien. Il changeait les règles du jeu. William le stratège. Elle aimait ce putain d’enfoiré. Tous ses jurons restèrent coincés dans sa gorge. Nouée.
Il s’écarta, plongea son regard bleu une dernière fois dans le sien puis il s’éloigna. Elle fixa un instant la trace de ses pas dans le sable mouillé. Les pas indiquaient que son amour éternel se dirigeait vers une nouvelle ligne, une de ces lignes dont nul sang Alpha n’était jamais revenu. La partie continuait.
— Ava, attrape-moi !
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