LA THÉORIE DU TOUT
Ce matin-là, très en retard, en m’engouffrant dans un taxi, j’ai découvert un portable oublié sur la banquette arrière. Enfin j’ai tout d’abord pensé que le client précédent l’avait oublié mais la suite m’apprendra que son geste était délibéré. Le téléphone était un modèle un peu différent de tout ce que j’avais pu voir auparavant et tandis que je lançais l’adresse du domicile de Sharon à destination du conducteur, je saisis l’appareil avec la plus grande circonspection. Au contact de ma peau le petit téléphone devint translucide et, surpris, je le lâchai. Pourtant il ne retomba pas sur la banquette tout de suite mais resta une bonne dizaine de secondes devant moi comme suspendu dans les airs par quelque fil de pêcheur.
J’avais passé une très mauvaise nuit, hésitant à me présenter devant Sharon, certain qu’elle me rejetterait une fois de plus. Pourtant je l’aimais, je le jure. Mais j’avais encore du mal à résister à une jolie paire d’yeux et à un sourire aux dents pleines. Je pariai donc sur une petite hallucination causée par mon cerveau en manque de sommeil. D’ailleurs le doux ronronnement du taxi m’emporta très vite vers une espèce de somnolence fiévreuse et je faillis m’endormir pour de bon.
Je sursautai lorsque le chauffeur s’écria: et voilà, vous êtes arrivés.
Je quittai le véhicule après avoir glissé le téléphone portable dans la poche de ma veste, remerciai et réglai la note, puis je parcourus avec assurance la distance me séparant de la femme de ma vie.
Nous avions conclu un pacte des plus douteux, le genre de promesse qui ne rend personne heureux du résultat. Sharon avait accepté de rester avec moi à condition que j’avoue chacun de mes écarts et je m’étais engagé à respecter sa demande. Je tenais trop à la garder auprès de moi, aussi j’avais signé sans réfléchir. Pourtant, bien que ce soit sa volonté, je sentais bien que son regard se brisait un peu plus au fur et à mesure de mes incartades. Cela me rendait triste et j’avais peur qu’elle ne supporte pas davantage ma nature. Un jour, elle me quitterait pour de bon, il n’y aurait plus de retour en arrière possible. Je le savais, rien ne changeait chez moi.
Elle m’ouvrit presque à la seconde où j’avais fait sonner le carillon. Elle se tenait là, devant moi, plus belle que la plus belle des fleurs du jardin d’Eden, seulement vêtue d’une chemise de nuit en flanelle où je percevais la pointe de ses seins.
— Entre, dit-elle. Et elle me tourna le dos sans me donner un baiser, me laissant admirer sa longue chevelure blonde encore tout emmêlée.
Elle me servit un café bien corsé et, toujours sans dire un mot, elle s’appuya contre l’évier et me fixa. Mon dieu, qu’elle est belle, pensai-je. Oui, Dieu avait été généreux avec elle, il lui avait offert une paire de jambes indescriptibles, une paire de seins ronds et pleins, une bouche aux lèvres ourlées, un teint sans défaut. C’était peut-être trop pour une seule femme et c’est ce qui me rendait fou d’elle.
— Arrête, dit-elle. Tu me fatigues.
Je baissai les yeux. Ce n’était pas la première fois qu’elle me reprochait d’avoir l’air d’un homme affamé devant un steak bien saignant quand je la regardais. Elle trouvait ça insupportable. Je la soupçonnais de connaître un peu trop ce genre d’attentions de la part de la gent masculine et ce qui aurait pu la flatter au départ était devenu au fil du temps une vraie calamité.
— Je suis venu faire un aveu, dis-je.
— Très bien.
Elle croisa les bras, attendant la suite. Et alors que j’allais lui raconter avec force détails_ c’est ce qu’elle voulait_ ma rencontre avec la jolie Angela, comment je l’avais séduite, (c’était facile car elle était fragile émotionnellement), la poche de ma veste tremblota en émettant une vibration des plus étranges.
Sharon marqua un étonnement non feint, décroisa tous ses membres et tendit un index en direction du bruit incessant. Je levai les paumes de mes mains vers le plafond en signe d’incompréhension.
— Ah, je crois que je sais, fis-je en me souvenant de ma découverte fortuite sur la banquette du taxi. J’avais complètement oublié. Regarde ce que j’ai trouvé.
Et je sortis le téléphone. Il devint aussitôt translucide à mon contact mais ne s’arrêta pas pour autant de vibrer ni de produire ce son désagréable. Intriguée, Sharon s’approcha et me prit la main. Une mèche de cheveux blonds tomba sur mon avant-bras et l’odeur douce de sa peau s’infiltra dans mes narines.
— Je n’ai jamais vu un téléphone de ce genre, dit-elle. Où l’as-tu trouvé?
— Dans le taxi qui m’a amené chez toi.
— Il doit coûter une fortune. Peut-être devrions-nous en informer la compagnie de taxi pour qu’elle le remette à son propriétaire.
— Oui, peut-être… On peut aussi attendre un peu avant de le rendre, juste pour voir quelles sont toutes ses fonctionnalités.
Sharon n’aurait jamais eu l’indécence de faire une telle proposition. Cela flirtait avec la malhonnêteté, cependant, venant de moi, elle avait la possibilité de faire semblant d’hésiter.
— Je ne sais pas… Donnons-nous un délai alors, veux-tu? Disons… Demain matin. Oui, c’est ça, gardons-le jusqu’à demain matin, ce sera amusant, ensuite nous appellerons la compagnie.
— Parfait, ça me va. Je dirai que j’avais complètement oublié ma trouvaille et puis voilà.
Sharon se pencha vers moi et m’embrassa. J’eus tout de suite l’idée d’abandonner l’appareil dans un coin pour pouvoir enlever à ma femme cette chemise qui nous séparait.
— Donne-le moi, dit-elle en m’embrassant encore.
Le téléphone passa de ma main à la sienne et dès qu’il eut touché la peau de Sharon et bien… Sharon disparut. Une seconde auparavant, une femme aux allures de déesse grecque était sur le point de me faire l’amour et hop! Plus personne. Comment était-ce possible? Le portable flottait devant moi, l’air innocent. Il me narguait, j’en étais sûr! Il me sembla même entendre un ricanement lointain…
— Sharon!
Je me levai précipitamment et parcourus en hâte toute la maison mais point de Sharon. Je n’avais pas rêvé, ma femme avait disparu sous mes yeux. Je frissonnai. J’avais bel et bien assisté à un évènement impossible sur le plan matériel, j’étais témoin d’une aberration scientifique. Mon esprit cartésien ne pouvait pas supporter le choc. Je fus pris de vertige et dus me raccrocher à la rampe de l’escalier pour éviter de m’écrouler. Je crus même faire une attaque, mais non. C’était seulement mon cœur amoureux qui hurlait.
Je réalisai qu’il fallait absolument que je retrouve le propriétaire de cet appareil de malheur si je voulais avoir une chance de récupérer Sharon. Et tandis que je composai le numéro de la compagnie de taxi, j’observai le portable étrange qui gisait sur la table de la cuisine. Je n’aurais pu l’affirmer cependant il me semblait qu’il luisait d’une manière plus vive qu’auparavant. Et sa partie inférieure se soulevait à peine pour retrouver sa forme initiale et ce, de manière régulière. Si c’était un organisme vivant, pensai-je, j’aurais juré qu’il s’agit là d’amplitude respiratoire.
Mon interlocuteur m’assura qu’un employé viendrait dans l’heure prendre possession de l’appareil et me renseignerait sur son origine.
— Très bien, dis-je, alors j’attends. Ne vous trompez pas sur l’adresse, c’est important.
Je coupai la communication et jetai un œil par la fenêtre. J’aurais aimé que la personne des taxis soit déjà là et surtout: qu’on me rende ma déesse faite femme. Elle me manquait terriblement et l’idée que je pourrais ne plus jamais la revoir me nouait la gorge. Etait-ce de ma faute? Avait-elle été punie pour toutes mes inconséquences? Etait-ce un châtiment? Ces pensées ne firent que passer pour disparaître bien loin. Je ne croyais en rien et encore moins en une quelconque justice divine. Le carillon de la porte principale se fit entendre. Je lançai un regard des plus meurtriers au téléphone maudit, l’exhortant à rester bien sage là il où il se trouvait, et tout en me faisant la réflexion que je commençais à devenir fou, je m’empressai d’aller ouvrir.
— Bonjour monsieur, je suis envoyé par mon employeur pour venir chercher un objet trouvé par vos soins dans l’un de nos véhicules. Le mien, en l’occurrence.
Je reconnus en effet le petit homme moustachu qui se tenait devant moi. Ses yeux noirs, protégés par d’épaisses lunettes carrées, me fixaient avec malice. Le contraste entre nos deux apparences physiques était frappant et si ce n’est cette légère répugnance que je ressentis en sa présence, j’aurais eu pitié de lui. Ce mouvement de rejet que je réussis à contenir n’était pourtant pas dû à sa plastique mais bien à ce qui se dégageait de lui. Dans le taxi, je n’y avais pas prêté attention, j’avais fait fait peu cas de sa personne. Il n’était que l’individu payé pour me conduire en toute sécurité du point A au point B. Mais maintenant qu’il se trouvait en face de moi, je constatai qu’il ne m’inspirait aucune confiance.
Je m’effaçai pour lui permettre d’entrer. Nous nous retrouvâmes tous deux dans la cuisine, à fixer l’objet qui m’avait obéi et n’avait pas quitté la table sur laquelle il reposait. Le petit homme ne parut pas surpris de voir le téléphone briller et changer de forme.
— Je n’avais jamais rien rencontré de tel, dis-je. On dirait que ça respire, c’est insensé, vous ne trouvez pas?
L’homme, sans s’émouvoir me répondit:
— Il respire, monsieur, je vous le confirme. Et il vient tout juste d’absorber de l’énergie. Qui était-ce?
Je m’affaissai devant autant d’arrogance et fut contraint de m’asseoir. Il savait. Je compris que si l’engin s’était trouvé sur la banquette arrière de sa voiture, cela n’était aucunement dû au hasard. Personne n’avait perdu ce téléphone. Le petit homme sournois l’avais placé là exprès pour que quelqu’un s’en empare. Mais pourquoi? C’est tout ce que j’eus la force de lui demander. Et en même temps, au milieu de tout mon désarroi, apparut une lueur d’espoir. S’il savait tout à propos de cet incroyable portable, il pourrait peut-être ramener Sharon. Je levai la tête vers lui, mais juste un peu, car moi assis et lui debout, seulement quelques centimètres de hauteur nous séparaient. Il perçut mon projet car ses affreux petits yeux noirs de souris se mirent à briller et sa bouche esquissa un sourire asymétrique pour se dissiper aussitôt.
— Ne soyez pas si pressé monsieur. Nous avons à parler d’abord. Comme vous l’avez deviné, ce téléphone m’appartient. Et je ne vous tiendrais pas davantage en haleine. Il n’est pas simplement un objet qui rend de menus services. Il vit. Et il existe depuis bien plus longtemps que la découverte d’Edison. Il appartient à ma famille depuis… En réalité je n’en sais rien mais cela fait une éternité.
— Je vous remercie de ces précisions, le coupai-je. Votre téléphone a, semble-t-il, avalé ma femme. Je vous prie d’avoir l’obligeance de me la rendre. Elle m’est très précieuse.
L’homme lissa sa moustache tout en levant les yeux au plafond.
— Je crains que cela ne soit pas possible. Cet appareil ne rend pas ce qu’il absorbe, tout au plus il le digère. Ce n’est pas comme un distributeur qui rendrait la monnaie, voyez-vous. Il est bien plus complexe.
— Allons, vous allez me rendre ma femme!
Le petit homme à face de rongeur haussa les épaules.
— Monsieur, soyez raisonnable. Rasseyez-vous et écoutez cette histoire. C’est tout ce que je peux faire pour vous. Ce téléphone est autonome et n’obéit à personne, même pas à moi qui pourtant en suis le propriétaire actuel. J’en suis simplement le dépositaire, le gardien si vous préférez. Et vous êtes responsable de ce qui est arrivée à votre femme. Oui, souvenez-vous: vous vous êtes engouffré dans mon taxi sans demander quoi que ce soit. En agissant ainsi vous avez bouleversé mes projets. J’attendais une cliente, Mlle Doherty Hannah. Elle m’avait fait demandé mais elle n’a pas eu le temps de s’avancer que vous refermiez la portière. Vous lui avez soufflé son taxi, monsieur, et vous m’avez soufflé son énergie… Ah, je vois que vous commencez à saisir. C’est très bien. Vous avez touché plusieurs fois ce portable et il ne vous a pas fait disparaître. Il n’avale que des personnes de sexe féminin, de préférence adulte et d’énergie positive.
Il ne put réprimer un petit rire et je me retins de justesse de lui exploser la mâchoire.
— Comme je vous le disais tout à l’heure, cet appareil existe depuis des temps anciens. On lui a donné au début un nom signifiant récipient creux ou quelque chose comme ça. Veuillez m’excuser pour mon manque de précision, j’ai une fâcheuse tendance à ne retenir que les grandes lignes, et c’est valable pour tous les sujets… Si on ajoute à cette notion de réceptacle creux, donc susceptible de recevoir et de contenir… Disons pour les anciens la chair et le sang… On peut faire la comparaison avec un utérus qui accepterait en son creux un futur être humain… Vous voyez les similitudes?
— Attendez, mais que me racontez-vous là? Vous me dites que ce téléphone n’est rien moins que le Graal?
Je faillis m’étouffer en prononçant ce nom. Je ne croyais en rien, je le répète, aussi il me sembla que ce coup du destin m’étais adressé comme une provocation. J’imaginai un dieu colérique et vengeur, vexé que je l’ignore et que je savoure tous les plaisirs de la chair sans crainte de son jugement. Et bien ce dieu n’avait aucune imagination et il était pathétique. Avec tous les pouvoirs qu’il était censé avoir, il n’avait rien trouvé de mieux que de désintégrer Sharon.
— Oui, vous avez raison, il s’agit bien du Graal. Il prend une forme différente suivant les époques qu’il traverse mais il demeure ce récipient creux, cette corne d’abondance. Sauf qu’il n’est pas magique ni investi de pouvoirs religieux. Et oui, le sang et la chair du Christ y furent bel et bien recueillis. Mais la science ne pouvait pas expliquer le fonctionnement du Graal en ces temps obscurs. Ni aujourd’hui d’ailleurs. Ma famille et moi devons encore attendre environ deux cents ans avant que la théorie du tout ne devienne autre chose qu’une théorie. Et veuillez me croire, c’est dur. Cet engin est vorace, il lui faut une femme toutes les semaines… Bon, il faut que j’y aille monsieur, . Au plaisir!
Il récupéra son portable et quitta les lieux. J’avais perdu Sharon pour toujours. Mon Graal à moi avait toujours été là, à ma portée. Je n’avais pas eu besoin de partir dans une quête longue et périlleuse pour le trouver. J’avais agi à l’inverse, j’avais maltraité mon Graal, je l’avais négligé, prenant pour acquis son existence à mes côtés. Et je l’avais perdu pour l’éternité.
Le carillon sonna. Que pouvait bien me vouloir encore cet affreux petit homme? Car c’était encore lui, je l’aurais juré! J’ouvris la porte à grand fracas :
— Quoi? Que voulez-vous donc encore?
Un homme se tenait là, un peu effrayé par mon accueil hostile. Il se risqua à un bonjour extrêmement courtois et se présenta comme l’employé envoyé par la compagnie de taxis. Il agita sous mon nez sa carte professionnelle.
— Que me dites-vous là? Je… Mais enfin… Oh! Bon sang!
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