88.Dommages collatéraux (2/2)

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Oldric.

Le toucher d'une paume calleuse le ramena à la réalité.
— On dirait qu'il transpire, constata Pugnax.
— Bon retour parmi nous, s'exclama son compagnon. Quel dur à cuire !

Il parlait comme le type qui l'avait recousu. Un allopathe ?
L'Estanien ouvrit les yeux et se retrouva allongé sur un lit de fortune. Deux silhouettes le surplombaient, telles des spectres. Le sol en pierre lui rappelait sa cellule.
— Où suis-je ? demanda-t-il faiblement.

Des souvenirs confus réapparurent : l'arène ensoleillée, le sable brûlant, les briques écroulées, son compatriote Bructère qui se tenait là. Il revoyait des scènes défiler, identiques aux visions lors de son rituel de succession. Les contours des événements avaient été effacés, ne laissant derrière que des bribes de couleurs et de sons.
Combien de temps s'était écoulé depuis ?
On avait ramené les couvertures sur lui, recouvert sa jambe de bandages. Des fourmillements aigus lui parcouraient les côtes et la mâchoire.

Le jeunot lui présenta une tasse.
— Avale.
— Huh... ?
— Ce n'est que de l'eau.

Il obéit. Revigoré, il tenta de se redresser.
— Ne bouge pas, blondinet, intima fermement le praticien. Tu ne ferais que rouvrir tes blessures. Ton mollet guérit bien, compte tenu de la durée pendant laquelle il a été trempé. Je craignais de t'amputer !
— Qui... Qui êtes-vous ?

Il regarda Pugnax d'un air interrogateur.
— Le vieux briscard...

Pugnax afficha un sourire édenté.
— Tu ne le croiras peut-être pas, mais je suis heureux de te retrouver en un seul morceau.

Un élancement lui rappela sa chute dans les canalisations. L'humidité après la fournaise. Un entremêlement horrible de feu et d'eau.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? Où suis-je ? Qui est cet Égéen ?

La dernière question sonnait comme une insulte. Le concerné fronça les sourcils.
— D'abord, un merci de m'avoir sauvé la vie ne ferait pas de mal. Ensuite, l'Égéen se nomme Markos Alexandros Navalnor. Alex pour les intimes. Et j'espère que toi et moi allons devenir très, très intimes.

Il gloussa devant l'expression confuse d'Oldric.
— Pug ne plaisantait pas, tes grimaces atteignent des sommets !

Pugnax se joignit au rire.
— Il te mime souvent de ces gueules d'enterrement ! Ha... Si seulement Bammon était là pour voir !

La poitrine d'Oldric se serra.
— Bammon ! Où est-il ?
— Je crains que Kratheus n'ait exécuté Bam, annonça sobrement Alexandros.

La nouvelle le toucha plus profondément qu'il ne voulait l'admettre. Son cœur s'enfonça au creux de son abdomen. Cela ne se pouvait. Cependant, l'expression sinistre du vieux monomaque certifiait que c'était le cas.

Bammon. Mort.

Le choc et le chagrin l'agitèrent, submergé par l'angoisse soudaine qui s'emparait de lui.
— Aucun plan ne se déroule sans heurts, ajouta Alexandros, même pour Sa Majesté. Dommages collatéraux.

Oldric essaya de se lever, ses membres inférieurs protestèrent vivement. Pugnax posa une main sur son épaule.
— Doucement, mon garçon. Respire. Écoute ce qu'Alex a à dire, c'est important.

L'Égéen joignit les mains, entrelaçant ses doigts tel un étau. Il se courba en avant et appuya ses coudes sur ses cuisses. Une lucarne à proximité filtrait des rayons solaires qui conféraient à ses pupilles des chatoiements de verdures.
— Tu connais déjà Pug. D'accord. Pug et Bam ont été chargés de recruter des guerriers en colère comme toi afin d'intégrer l'armée de Sa Majesté. Bam ne cessait de pavoiser au sujet de tes capacités, du coup, notre Empereur tient à t'avoir.

Le jeunot lança une œillade au vieil aubergiste.
— Au fait, Pug, qui a eu l'idée stupide de l'opposer au Shulamite ? Je croyais que Bam avait une certaine influence sur la carte des combats.
Pugnax se frotta la nuque, embarrassé.
— Il n'avait pas réussi à trouver un adversaire digne de ce nom, alors...
— Ah ! Celui-là était une perle ! J'avais parié cinq aigles d'or sur lui. Pourvu qu'il repose auprès du Seigneur...

D'un geste, Alexandros ramena ses cheveux en arrière, puis se tourna vers son patient.
— Vois-tu, je sers l'Empereur, et l'Empereur a de grands projets auxquels il souhaite que tu participes.

Ses doigts se liaient et se déliaient invariablement.
— Ce qui s'est passé au Grand Théâtron ne constituait qu'un début. Sa Majesté n'est pas très heureuse que la flambée ait rasé la moitié de la cité. Hélas, je ne mesure pas l'étendue de mon génie ! À Tel-Sayaddin, la substance n'était pas parvenue à maturité, mais à Aetherna... Aetherna l'a raffinée ! L'insalubrité et l'étroitesse des rues y ont grandement contribué...

Oldric repensa aux restes d'argile qui avaient entaillé sa chair. La réminiscence demeurait si vive... Sa peau s'était embrasée en brèves, toutefois terribles secondes. Les points s'alignèrent soudain avec une lucidité étonnante.
— C'est toi qui as déclenché les incendies ?

Face au ton accusateur, Alexandros se contenta de hausser les épaules.
— L'Empereur a besoin de chaos s'il veut accomplir ses desseins. Quelques vies perdues ne valent rien, comparées à la gloire du nouvel empire.

Les cris résonnaient encore à ses oreilles. Des hurlements déchirants lorsque la faucheuse avait exhalé son haleine de flammes, dévastant tout sur son passage. Malgré ses efforts pour chasser ces sonorités sanglantes de son esprit, Oldric savait qu'elles ne le quitteraient jamais.
— De toute façon, continua le médecin, il ne s'agissait que d'envoyer un message.
— Tu n'étais pas non plus censé te battre en premier lors de la cérémonie de clôture, compléta Pugnax. Or, le pote de Damianos voulait se venger, et sa patience arrivait à son terme. Si tu étais passé en dernier, rien de tout cela ne serait arrivé.

Le dos d'Oldric se raidit.
— Si j'étais passé en dernier, j'aurais péri calciné dans une cellule en dessous de l'arène.

Dehors, le vent griffait les murs, unique bruit au sein de la silencieuse pièce.

Une pléthore d'interrogations le taraudait.
— Pourquoi moi ? questionna-t-il. Pourquoi votre Empereur m'accorde-t-il de l'importance ?
— Nous voyons un potentiel en toi, répliqua l'Égéen. De la force, de la détermination. Et surtout, tu es un esclave, ce qui signifie que tu ne dois d'allégeance à personne ici. Sa Majesté te croit apte à... soutenir sa cause.

Alexandros porta un ongle à sa bouche et commença à le ronger avec avidité, ses dents déchirant la kératine durcie tel un affamé.
— Pauvre blondinet, coincé au mauvais endroit au mauvais moment ! N'empêche, te voilà remis sur pied ! J'ai l'intention d'amender la bourde que j'ai commise.
— Je ne comprends pas, je ne comprends rien. Que voulez-vous ?
— T'offrir la liberté, évidemment ! La possibilité de replanter les arbres de ta forêt natale ! Rétablir ta tribu du feuillage !
— Ne te moque pas de moi, s'énerva Oldric. Qu'est-ce que tu veux vraiment ?

Alexandros soupira.
— Ta coopération. Il existe des forces à l'œuvre qui dépassent ton entendement, des sphères que même moi, je ne saisis pas en intégralité. Sauf que nous partageons un objectif commun : mettre fin au régime de Kratheus.

Un soupçon de supplication planait sur son faciès.
— Vas-tu m'aider ? Ou bien préfères-tu continuer à jouer au boucher le reste de ta vie jusqu'à ce qu'on t'accroche un collier d'ivoire autour du cou ? Combien de victimes faudra-t-il pour ce faire ? Deux cents ? Trois cents ? Sa Majesté n'en demande qu'une. Qu'en dis-tu ?

Oldric considéra la proposition. Il se méfiait de cet inconnu aux intentions obscures, quoiqu'appâté. D'une part, il ne se sentait loyal envers quiconque. D'autre part, il ne souhaitait pas servir de pion dans les jeux de ceux qui s'estimaient ses maîtres. Le prix offert paraissait moins onéreux, mais ce souverain tiendrait-il parole ? Qu'est-ce qui garantissait que la nouvelle laisse de chien ne se montrerait pas pire que la précédente ?

Le sentiment d'impuissance le rongea de l'intérieur. Que ne pouvait-il suivre la petite voix qui lui soufflait la dangereuse, mais ô si tentante option : se libérer lui-même des chaînes qui l'enserraient et prendre enfin les rênes de son destin.

Au bout d'un instant, il se résolut.
— Que vais-je devoir faire ?

Pugnax sourit et tapota son épaule.
— Pour l'instant, gamin, tu fais ce que tu fais le mieux : tu survis. Et quand le moment viendra, tu frapperas.
— Et si je refuse ? demanda Oldric avec prudence.

Alexandros laissa échapper un ricanement.
— Écoute-moi bien, blondinet. D'une manière ou d'une autre, Aetherna tombera. C'est à toi de décider de quel côté tu veux être le jour du jugement. Et n'ose pas croire qu'il y aura un juste-milieu. Nul ne franchira ces remparts sains et saufs s'il n'est du côté de Sa Majesté choisie par Dieu.

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