96. La chute de l'Empereur

7 minutes de lecture

Oldric.

Les appartements de l'empereur étaient enfouis au cœur même du palais.

En atteignant ces étages, les conspirateurs trouvèrent les portes conduisant à l'intérieur de l'édifice fermées par des chaînes, avec deux légionnaires postés en sentinelles.

— Troisième salle à droite, indiqua simplement l'un d'eux.

Le deuxième déverrouilla la chaîne. Alexandros et son escorte pénétrèrent dans un étroit corridor de service en brique, éclairé par des torches. Leurs pas résonnèrent sur le sol tandis qu'ils traversaient deux pièces pour entrer dans la troisième sur la droite.

Devant les portes en bois dur donnant sur les appartements de l'empereur se tenait, Oldric le reconnut tout de suite, un esclave combattant d'arène plus jeune. Ses joues et son front étaient marqués de complexes tatouages en vert et noir, d'antiques glyphes aux origines inconnues. Des inscriptions similaires couvraient son torse et ses bras ; savoir si elles arrêteraient réellement une épée ou une hache restait à prouver. Même sans cela, l'esclave paraissait redoutable : un jeune homme svelte à la musculature nerveuse, qui dominait Oldric d'un demi-pied.

— Qui va là ? lança-t-il en élevant sa longue hache sur le côté pour leur barrer le passage.

Lorsqu'il vit Alexandros et la suite de légionnaires, il l'abaissa de nouveau.

— Le messager à Kastor. Qu'est-ce que tu veux ?

— N'en déplaise à l'empereur, je dois m'entretenir avec lui.

— Il est tard.

— Il est tard, mais l'affaire est pressante.

— Je peux demander.

Le serf cogna la hampe de sa longue hache contre la porte menant aux appartements de Sa Majesté. Un judas coulissa. L'œil d'un enfant apparut. Une voix d'enfant appela à travers le vantail. L'esclave répondit. Oldric entendit le bruit d'une lourde barre qu'on retirait. La porte s'ouvrit.

— Toi seulement, précisa le garde. Les autres attendront ici.

Alors, un bruit de course se fit entendre. Le temps que le colosse n'entende les cris qui le sommaient de fermer la porte, Alexandros lui fendit l'envisage de la mâchoire à l'oreille, fit signe à Oldric de se glisser par la porte tandis que les autres légionnaires s'abattaient sur le serf.

— L'empereur ne doit pas s'enfuir, vite !

Oldric se faufila aussi vite qu'un félin.

Sombres et aveugles, cernés de toutes parts par des murs de marbre épais de huit pieds, les appartements que l'empereur avait faits siens étaient spacieux et luxueux, à l'intérieur. De fortes poutres en chêne noir soutenaient les hauts plafonds. Le sol était couvert de tapis de soie. Sur les murs étaient accrochées des tapisseries inestimables, anciennes et très fanées, dépeignant la gloire d'Égée. La plus grande figurait les derniers survivants d'une armée défaite passant sous le joug pour être enchaînés. L'arche qui menait à la chambre royale était gardée par deux amants en bois de santal, sculptés, polis et huilés. Oldric les jugea de mauvais goût, mais sans doute avaient-ils pour rôle d'exciter les sens.

Plus vite je quitterai ce pays, mieux cela vaudra.

Un brasero de fer procurait l'unique lumière. Auprès de lui se tenaient deux échansons.

— Milos est parti réveiller l'empereur, expliqua, en toute innocence, le plus âgé. Pouvons-nous vous apporter du vin, mon seigneur ?

— Non. Je vous remercie.

Il entendait des voix passer sous l'arche, venues de la chambre à coucher. L'une d'elles était celle, il la connaissait, de l'empereur.

Il fallut encore un bon moment avant que Sa Majesté Kratheus, premier de son Noble Nom, émergeât en bâillant, nouant la ceinture qui refermait sa robe de chambre. Celle-ci était en satin vert, richement ornée de perles et de fil d'argent. En dessous, l'empereur était totalement nu. C'était une bonne chose. Un homme nu se sent vulnérable et est moins enclin à des actes d'héroïsme suicidaire.

La femme qu'Oldric aperçut en train de jeter un coup d'œil par l'arche, derrière une tenture vaporeuse, était nue elle aussi, ses seins et ses hanches masqués en partie seulement par la soie qui volait. Et il ne s'agissait pas de l'impératrice Pandore.

— Un messager, bâilla Kratheus. J'espère que Kastor vient m'annoncer l'arrêt de toute cette folie. Quelle heure est-il?

— Je n'en ai aucune idée.

Kratheus poussa un soupir. Il alla vers la desserte se verser une coupe de vin, mais il n'en restait qu'un filet au fond de la carafe. Un éclair d'agacement traversa son visage.

— Qu'est-ce qui t'amène à moi à cette heure, soldat ? Des problèmes dans la cité ?

— La cité est paisible.

— Vraiment ?

Kratheus parut décontenancé.

— Pourquoi es-tu venu alors ? Quel est ton nom ?

— Mon nom ne vous sera d'aucune utilité dans la tombe, votre Majesté. Mais si vous y tenez, je me nomme Oldric, je suis un Skag d'Estanie. Votre défunt fils a décimé ma tribu et a fait de moi un esclave, il y a des lunes de cela. Puis je suis devenu Monomaque au sein de votre Grande École. Votre propriété. Mais vous n'en avez cure, j'imagine, vu le nombre de combattants que vous achetez et dilapidez comme bon vous semble. À présent, je viens récupérer votre tête.

La coupe de vin de Kratheus lui glissa entre les doigts, rebondit sur le tapis et roula au sol. C'est seulement alors que l'empereur parut remarquer qu'Oldric portait cuirasse et glaive.
— Que... pourquoi... comment osez-vous...

Sa Majesté Kratheus recula d'un pas, regarda autour de lui, affolé. Oldric tira son épée du fourreau. Le fil tranchant intercepta la lumière du brasero, se mua en une ligne de feu orange.

— Ajax ! hurla-t-il, trébuchant en un mouvement de recul vers sa chambre à coucher. Ajax ! Ajax !

Oldric entendit une porte s'ouvrir quelque part à sa gauche. Il se retourna à temps pour voir le dénommé Ajax émerger de derrière une tapisserie. Il se mouvait avec lenteur, encore engourdi de sommeil, mais il avait en main une immense lame recourbée. Une arme de taille, conçue pour permettre à un cavalier d'infliger de longues et profondes coupures. Une arme meurtrière contre des ennemis à demi nus, dans l'arène ou sur le champ de bataille. Mais ici, dans un espace confiné, la dimension de la lame jouait contre son porteur.

— Je suis venu pour Kratheus, annonça le Monomaque. Jette ton acier et écarte-toi, et il ne sera pas nécessaire que tu en pâtisses.

Ajax s'esclaffa.
— Jeunot, je vais te dévorer le cœur.

Les deux hommes étaient de taille équivalente, mais Ajax était plus lourd de trente livres et plus vieux, avec une peau pâle, des yeux morts et une crête de cheveux raides brun-roux qui lui courait du front à la base de la nuque.

— Alors, approche, lui répondit Oldric.

Et Ajax approcha.

Pour la première fois de toute la journée, l'Estanien se sentit assuré. Voilà ce pour quoi je suis fait. La danse, la douce chanson de l'acier, une épée à la main et un ennemi face à moi.

L'Égéen était vif, d'une vivacité foudroyante, aussi rapide que n'importe quel adversaire qu'Oldric avait affronté. Dans ses grandes mains, la lame courbe devenait une image floue et chuintante, un orage d'acier qui semblait attaquer de tous côtés à la fois. La plupart des coups visaient sa tête. Ajax n'était pas un imbécile. Sans son heaume, Oldric serait particulièrement vulnérable au-dessus du cou.

Il bloqua calmement les attaques, son glaive cueillant chaque coup de taille pour le dévier. Les lames sonnèrent et sonnèrent encore. Oldric battit en retraite. Au bord de son champ de vision, il vit les échansons qui observaient avec des yeux aussi grands et aussi blancs que des œufs de poule. Ajax sacra et changea un coup porté haut en coup bas, trompant pour une fois la lame de l'Estanien, avec pour seul résultat de voir sa lame déraper sans effet sur une grève d'acier blanc. La réplique d'Oldric trouva l'épaule gauche du combattant, fendant le lin fin pour mordre la chair au-dessous. Sa tunique jaune commença à virer au rose, puis au rouge.

— Pleutre, lâcha Ajax, se mouvant selon un cercle.

Oldric tourna avec lui.
— Le pleutre va te tuer.

Le licteur attaqua de nouveau, en criant cette fois-ci, comme si le bruit pouvait abattre son ennemi, quand l'acier y avait échoué. La courbe frappa bas, haut, encore bas.

Le Monomaque bloqua les coups vers sa tête et laissa sa cuirasse parer le reste, tandis que sa propre lame ouvrait la joue du combattant de l'œil à la bouche, puis lui dessinait une entaille crue et rouge en travers de la poitrine. Le sang coula des blessures d'Ajax. Cela sembla seulement l'exciter davantage. De sa main libre, il saisit le brasero pour le renverser, répandant braises et charbons ardents aux pieds d'Oldric, qui les franchit d'un bond. Ajax frappa au bras et le toucha, mais la lame courbe ne put qu'ébrécher l'airain dur.

— Crève, cracha le licteur.

Mais alors qu'il levait son arme, la pointe frôla une des tentures du mur et s'y prit. C'était la seule occasion dont Oldric eût besoin. D'un coup en taille, il ouvrit le ventre de son adversaire, para la lame courbe qui se dégageait, puis acheva le licteur d'un rapide coup d'estoc au cœur tandis que les entrailles du combattant glissaient hors de lui comme une nichée d'anguilles grasses. Le sang et les viscères tachèrent les tapis de soie de l'empereur.

L'Estanien recula d'un pas. L'épée dans sa main était rouge sur la moitié de sa longueur. Çà et là, les tapis avaient commencé à charbonner aux endroits où étaient tombées quelques braises éparses.

Il essuya son glaive à un rideau pour la nettoyer et pénétra à grands pas dans la chambre à coucher, où il trouva Kratheus Valerian, premier de son nom, caché et gémissant derrière une tenture.

— Épargnez-moi, supplia-t-il. Je ne veux pas mourir.

— Rares sont ceux qui le veulent, déclara Oldric avec un calme presque surnaturel. Mais tous les hommes meurent quand même.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Nono NMZ ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0