97. À l'aube du chaos

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Kallian.

Dans son rêve, il épousait Amarys au milieu d'un fastueux festin.

En contrebas, la populace fourmillait comme des souris aux couleurs éclatantes. De grands seigneurs et des dames altières s'étaient parés de leurs plus beaux atours pour les noces du prince. De jeunes filles s'attristaient de ce qu'il ne soit plus disponible et réclamaient une dernière fois ses faveurs, et il abaissait sur elles des sourires de prince. Jusqu'à ce qu'apparaisse la mariée, surgie d'un nuage, une couronne de santolines jaune posée sur ses boucles d'ébène. L'index pointé sur lui, elle croassa :

— Tu crois que parce que tu ne veux pas de quelque chose, tu as le droit de le détruire ?

Les grands seigneurs se mirent à le pointer du doigt à leur tour, leurs mines se défigurant de mépris. Et c'est alors seulement qu'il s'aperçut du sang qui s'écoulait sous ses pieds.

Horrifié, il essaya de reculer. Mais des pointes sorties du sol déchirèrent sa chair. Il sentit les crocs d'acier mordre ses fesses, ses jambes ensanglantées dégoulinaient de pourpre. Son pied glissa et se coinça dans une faille du sol. Plus il se débattait, plus le sol l'engloutissait, arrachant des bouchées voraces à son ventre, prélevant dans ses bras et ses jambes de si belles tranches qu'elles en devenaient rouges, luisantes et gluantes.

Et tout en bas, Amarys continuait de le pointer du doigt.

L'écho de la voix accusatrice d'Amarys retentissait encore aux oreilles de Kallian quand la sensation d'une main sur son épaule le réveilla subitement. L'espace d'un demi-battement de cœur, ce contact infime lui parut appartenir encore à son cauchemar. Il poussa un cri, incapable de réprimer un violent mouvement de recul, avant de constater qu'il ne s'agissait que d'Enoch. L'intendant, dont les doigts étaient simplement des doigts, affichait une physionomie livide qui trahissait une peur affreuse.

Kallian s'aperçut alors qu'ils n'étaient pas seuls. Des ombres se dressaient tout autour du lit, de hautes silhouettes drapées de manteaux sous lesquels scintillaient des cuirasses de bronze. Des gens en armes n'avaient rien à faire là.

— Où sont donc mes licteurs ? demanda-t-il d'une voix rauque.

Sa chambre à coucher était plongée dans les ténèbres, à l'exception du halo d'une lanterne brandie par l'un des intrus. Kallian repoussa ses cheveux embroussaillés par le sommeil et articula :

— Qu'est-ce que vous me voulez ?

Un homme pénétra dans le halo de la lanterne. Kallian s'aperçut qu'il portait un manteau bleu.

— Kastor ?

— Votre Altesse.

La voix n'était pas celle de Kastor.

— Sa Grâce Pandore m'a envoyé vous chercher.

Il le dévisagea, perplexe, tandis que l'intrus marmonnait des choses confuses, évoquant des conspirateurs, des assassins déguisés en légionnaires, et où le nom de Kratheus revenait comme une rengaine.

Je suis encore en train de rêver... Je ne me suis pas réveillé. Mon cauchemar n'est toujours pas fini.

Il abaissa son regard sur ses mains, les tourna et les retourna pour s'assurer qu'elles avaient toujours chacun de leurs doigts. Il en laissa courir une le long de son bras, découvrant sa peau cloquée par la chair de poule mais intacte. Il n'y avait pas de plaies sur ses jambes ni de blessures sous la plante de ses pieds.

Un rêve, voilà tout ce que c'était, un rêve.

Des gardes obstruaient la porte. Ils avaient des mines effarées, eux aussi.

Cela peut-il être ? s'interrogea-t-il. Cela peut-il être vrai ?

Il se leva et se laissa enfiler par Enoch une tunique par-dessus ses épaules nues. Ses doigts étaient raides et patauds.

— Sa Majesté mon frère se fait pourtant garder nuit et jour, proféra-t-il, avec le sentiment d'avoir la langue pâteuse.

Il prit une gorgée d'eau citronnée, la fit clapoter dans sa bouche pour en chasser l'amertume du sommeil, puis ajouta :

— Laissez-moi quelques minutes pour m'habiller.

Lorsqu'ils atteignirent le palais impérial, le ciel avait viré à un bleu de cobalt sombre, mais les étoiles y scintillaient encore. Toutes sauf une, songea Kallian.

L'Empereur est tombé, et les nuits seront désormais plus noires.

Il s'immobilisa un instant devant les vantaux de bronze à l'entrée, ses yeux rivés sur les taches de sang qui maculaient le sol.

— Qui l'a découvert ?

— L'un des gardes, expliqua l'officier qui l'accompagnait. Un échanson est venu le prévenir, bien après que les assassins se soient enfuis.

Non, cela ne peut être. Un souverain ne saurait mourir de cette manière.

Il se sentait étrangement calme. Le souvenir lui revint du jour où il avait perdu sa première dent, alors qu'il n'était encore qu'un petit garçon. Il n'avait pas souffert, mais cette brèche soudaine dans sa mâchoire lui avait paru si étrange qu'il ne pouvait s'empêcher d'y porter sans cesse la langue. Il y avait maintenant une brèche, bien plus vaste, à la place qu'occupait son frère dans ce monde.

Ikarus. Ikarus comblera la brèche. C'est à lui que revient le trône, à présent.

Si Kratheus Valerian était bel et bien mort, alors plus personne n'était en sécurité. Plus personne... et moins que quiconque, lui. L'aigle avait chuté, et déjà les rapaces s'apprêtaient à fondre sur sa carcasse.

Devait-il réagir de façon foudroyante ? Était-ce le prélude à un assaut contre Aetherna ? Était-ce l'œuvre de Kastor ? Il ne voulait pas y croire.

Le soleil levant peignait déjà en rouge vif le sommet des colonnes, mais la nuit se blottissait encore à l'abri des remparts. Le palais, imposant et silencieux, semblait figé, comme si tous ses habitants avaient été engloutis par le sommeil, ou pire.

Quatre gardes en manteau bleu étaient postés à l'entrée du seizième étage, menant aux appartements impériaux.

— Ne laissez entrer ou sortir personne sans mon autorisation, leur ordonna-t-il.

Le ton du commandement lui venait naturellement, mais il y avait dans sa voix un acier rouillé, éraillé par la tension.

À l'intérieur, la fumée des torches irritait ses yeux, mais Kallian ne versa pas une larme. Les talons de ses sandales crissaient contre la pierre alors qu'il gravissait les marches. Deux autres gardes, drapés d'azur et d'or, se tenaient sur le palier supérieur. L'un d'eux marmonna des condoléances au passage du prince.

Kallian avait le souffle court et sentait son cœur marteler ses côtes.

Le vestibule était bondé d'individus murmurant des messes basses, comme si Kratheus dormait encore et qu'ils craignaient de le réveiller. En voyant Kallian arriver, ils s'écartèrent en silence, bredouillant des mots indistincts. Mais leurs bouches s'agitaient inutilement ; leurs paroles lui semblaient dénuées de sens, pareilles au bourdonnement d'un essaim d'insectes.

La lumière du matin s'infiltrait à travers les interstices des volets, traçant des rayures d'or sur les tapis de soie éparpillés au sol. L'impératrice Pandore était agenouillée près du lit, les mains jointes, tentant de prier, mais les mots mouraient à peine exhalés. Des gardes se tenaient autour d'un brasero renversé, où des morceaux de tapisseries avaient été brûlés.

Il lui fallut un moment pour reconnaître le corps étendu sur le lit. Les cheveux ressemblaient à ceux de son frère, mais le reste... Non. C'était quelqu'un d'autre. Un homme plus petit, plus vieux. La robe de chambre, retroussée, s'enroulait maladroitement autour de son torse, tandis que le bas de son corps restait à découvert. Un trou béant traversait son cou, d'une oreille à l'autre. Sa barbe était raide de sang séché, et un énorme caillot coagulait encore au creux de sa poitrine.

Une puanteur nauséabonde s'échappait du cadavre, forçant Kallian à froncer le nez.

Devrais-je fondre en larmes et m'arracher les cheveux ? Ou bien me montrer imperturbable ? Pleuriez-vous souvent, mon frère ? Aviez-vous pleuré notre père ?

Il se souvenait à peine de leur père, qu'il n'avait connu qu'enfant. Mais Kratheus et Ikarus, eux, étaient déjà des hommes faits.

Le prince sentit ses ongles s'enfoncer dans ses paumes.

— Comment avez-vous pu le laisser dans un pareil état ? gronda-t-il. Il s'agit de l'Empereur d'Égée, l'un des plus grands hommes à avoir foulé cette terre, le représentant des dieux  ! Il doit être baigné et revêtu comme il sied à son rang. Faites immédiatement parvenir un message à mon frère Ikarus.

Il se tourna vers les gardes.

— Okk, ramène le Grand Oracle. C'est à lui qu'il incombe de s'occuper de Sa Majesté. Où est l'archonte ? Qui garde la princesse Olympias ?

— L'archonte l'a déjà vu, Votre Altesse, répondit Okk. Il est venu, il a vu... et il est reparti.

Cette réponse fit bouillonner une colère presque inexprimable en Kallian. Il brûlait d'hurler. Alors qu'Okk s'éloignait à la recherche du Grand Oracle, Pandore sembla émerger de sa torpeur.

Elle se rua vers lui.

— Nous allons les trouver, hein ? Nous allons trouver les meurtriers ? Ils étaient combien ? Il y en avait sûrement plusieurs ! Jamais un homme seul n'aurait pu tuer mon cher mari !

L'impératrice avait l'air exténué.

— Quels qu'ils soient, répondit Kallian, les coupables pourraient bien être encore tapis dans l'épaisseur des murs. Ce palais est un véritable labyrinthe.

Il imagina un instant les tueurs, insidieux, rôdant entre deux parois de maçonnerie comme des rats monstrueux.

Non. Tu perds la tête à force de te laisser envahir par ces pensées.

— Battez les murailles avec des marteaux ! vociféra Pandore. Détruisez les colonnes, s'il le faut. Je veux qu'on les retrouve. Quels qu'ils soient. Je veux qu'on les tue !

Kallian la pressa dans ses bras, une main enserrant fermement ses reins. Le soleil matinal jouait dans les mèches cuivrées de ses cheveux. L'espace d'un instant, il ressentit une brève envie d'attirer son visage vers le sien pour déposer un baiser sur ses lèvres. Mais cette impulsion s'effaça aussitôt, chassée par une vision obsédante : une cascade de cheveux d'ébène et des yeux ambrés qui vinrent brouiller sa pensée.

— Tu es son héritier, lui chuchota-t-elle. C'est à nous d'achever son œuvre. Tu dois prendre la place de Kratheus en tant qu'empereur. Tu t'en rends compte, maintenant. Ikarus n'est qu'un vieillard décrépit. Mais toi et moi...

Il desserra soudain leur étreinte, la repoussant presque violemment.

— Quelle mauvaise plaisanterie, ma belle-sœur. Ne me demande pas de gouverner.

La rebuffade claqua dans l'air, audible par tous : gardes, échansons, serviteurs, esclaves. Le palais entier serait au courant d'ici la tombée de la nuit. Le visage de Pandore s'empourpra sous l'effet de la colère.

— Gouverner ? lâcha-t-elle, un sourire glacé au coin des lèvres. Ai-je parlé de gouverner ? Première nouvelle ! Tu crois que je laisserais un tripoteur d'esclaves gouverner à mes côtés ?

Les yeux de Kallian s'écarquillèrent, un mélange d'étonnement et de stupeur. Pandore savourait cette victoire : toutes les oreilles étaient désormais à l'affût.

— Oui, je suis au courant pour toi et ta petite Shulamite. Tu es tombé bien bas. Moi, je gouvernerai, jusqu'à ce qu'Olympias engendre un fils.

— Je ne sais qui plaindre le plus, rétorqua le prince. Ta fille, ou Égée.

La gifle partit avant qu'il ne puisse s'y attendre. Il tenta de lever le bras pour parer le coup, mais sa rapidité fut insuffisante : cinq marques rouges fleurirent sur sa joue.

Le claquement résonna dans la pièce, faisant bondir l'assistance sur ses pieds. Au même moment, le Grand Oracle apparut à l'entrée des appartements.

— Que les dieux maudissent ce jour ! s'écria-t-il. Mais je vous en prie, Vos Splendeurs, l'Empereur repose ici même, mort. Ayez la décence d'aller vider vos querelles dehors.

Kallian baissa la tête, un air contrit sur le visage.

— Veuillez nous pardonner, dit-il. Ma belle-sœur est si malade de chagrin qu'elle en oublie elle-même ses manières.

Il se détourna brusquement, la démarche raide, le dos droit. Chaque pas semblait peser une tonne, comme si le poids des regards braqués sur lui l'écrasait un peu plus. Lorsqu'il atteignit le seuil, il accéléra, bousculant presque un serviteur maladroit qui portait un plateau.

La chaleur oppressante de la pièce avait laissé ses tempes perlées de sueur. Il traversa les couloirs aux parois de marbre glacé sans se retourner. Une pensée hurlait dans sa tête : J'étouffe. La puanteur du sang, le regard accusateur de Pandore, l'écho du claquement encore vibrant dans ses oreilles... Tout cela formait un étau insupportable.

Lorsqu'il atteignit une galerie ouverte, le vent du matin lui caressa enfin le visage. L'air frais s'infiltra dans ses poumons avec une telle intensité qu'il dut s'agripper à une colonne pour retrouver son souffle. Ses doigts tremblants effleurèrent le bas-relief sculpté : des aigles s'élançant dans le ciel. Un ciel qui s'assombrissait déjà, pensa-t-il, comme si le monde tout entier pleurait la chute de l'Empereur.

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