98. Expiation
Rys.
La litière descendait lentement la pente du mont menant au Grand Temple de Neptolemos. En tête, deux membres de la Garde Impériale chevauchaient des chevaux blancs, leurs capes céruléennes trempées par la bruine, pendouillant lamentablement dans leur dos. Derrière eux marchaient cinquante gardes, leurs manteaux bleus et or étincelant faiblement sous le ciel gris.
Amarys, assise à l'intérieur, observait en silence le maigre attroupement à l'approche du Grand Temple. Les marmoréennes somptuosités de l'édifice couronnaient la colline, mais la foule était loin d'être à la hauteur des attentes. La place était surtout occupée par une mer de légionnaires immobiles. Quelques curieux à la mine inquiète se tenaient à distance.
Peut-être viendra-t-il davantage de monde après, songea Amarys en s'extirpant du véhicule.
Le paysage alentour était désolé, enveloppé d'une brume dense qui avalait les contours des collines voisines. Au loin pouvait encore s'observer les décombres de l'arène. Les pins se dressaient comme des spectres, leurs branches chargées mimables gouttelettes qui s'écrasaient sur le sol.
Seules devaient être admises à l'office du matin la famille impériale et sa suite. Il y aurait un second office l'après-midi pour le vulgaire, puis les prières du soir seraient ouvertes à tous. Cela signifiait que les Valerian devraient revenir, une perspective qui ne semblait ravir personne.
— Une damnée corvée, avait vertement exprimé Julia. Mais je me dois de consoler ma pauvre cousine.
Amarys soupçonnait sa maîtresse de se nourrir secrètement du chagrin d'Olympias. Julia montrait cette habileté insidieuse à tordre ses mots selon les circonstances : un sourire compassé pouvait s'effacer en une pique mordante au détour d'une phrase, comme lorsqu'elle avait consolé Olympias en évoquant des souvenirs qui la blessaient profondément. Pourtant, cette satisfaction qu'elle tirait de la souffrance d'Olympias n'était pas injustifiée. Olympias, par le passé, n'avait-elle pas semblé se délecter des malheurs de sa cousine, notamment lors de son mariage avec Nikanor de Philippos, qui avait fait de Julia la risée de la cour ?
Elle aurait été tellement plus heureuse avec lui, et loin de cette ville.
Talonnant sa maîtresse, Amarys traversa le perron du temple et pénétra dans une salle éclairée par des globes de verre multicolores sertis de plomb. Le Grand Oracle marchait lentement, s'appuyant sur un bâton surmonté d'une sphère en or. Autour de lui, sept oracles en robes argentées évoluaient comme des fantômes.
Julia portait une robe de laine noire brodée d'or, si splendide qu'elle semblait presque indécente pour un deuil. Elle avait fait coudre une réplique à Amarys, mais plus modeste, bien que suffisamment élégante pour attirer l'attention.
— Hors de question que tu portes tes vieilles loques aux funérailles de Sa Majesté mon oncle, avait-elle décrété.
Le cortège franchit les portes intérieures pour accéder au cœur caverneux du temple, un espace où les vastes nefs convergeaient sous une coupole impressionnante. Les piliers s'ornaient de reliefs et de mosaïques épatants, qui représentaient les épopées guerrières de Neptolemos.
À droite et à gauche, les hautes et puissantes seigneuries conviées à la cérémonie s'agenouillèrent sur le passage de Julia, dans une synchronisation parfaite, mais froide. Amarys se mit à penser à Berene et Ikarus, dont la santé fragile les avait dispensés d'assister aux obsèques. Le Vieux Prince avait sommé sa fille de quitter la ville et de les rejoindre sur-le-champ, sans succès, car Julia n'en avait pas fait cas, bien déterminée à ne pas retourner sous le joug parental.
La dépouille de Kratheus Valerian reposait sur un catafalque de marbre à degrés, sous une majestueuse coupole de verre. Le corps était recouvert d'un immense linceul frappé de l'aigle doré égéen, symbole de l'Empire. Une effigie d'aigle en or monté sur un sceptre de chêne lui barrait la poitrine, et ses mains parsemées d'anneaux de saphir en étreignaient la poignée. Debout à son chevet, Son Altesse Kallian, flanqué d'un garde, semblait taillé dans la pierre. Il portait un manteau à capuchon noir niellé de fils d'or, et ses cheveux d'encre, dont il ne prenait manifestement plus soin, lui balayaient les épaules. Le chaume qui lui tapissait les joues et le menton donnait à sa physionomie un air malotru.
Amarys brûlait d'aller le voir, de lui parler, de lui offrir une parole de consolation. Hélas, chaque pas qu'elle tentait d'imaginer vers lui se heurtait à une barrière insurmontable : le souvenir de cette matinée où il avait failli briser ce qu'elle avait de plus précieux. La froideur qu'il émanait désormais semblait s'être durcie au point de devenir infranchissable. Ses yeux se remplirent de larmes.
— Pleure en silence, lui intima Julia d'une voix acérée. Je ne veux pas d'une braillarde à mes côtés tandis que tout le peuple et Olympias nous regardent.
Rys épongea ses joues d'un revers de la main. Derrière, les sept oracles élevèrent leurs bras en une invocation solennelle, appelant Neptolemos à juger l'Empereur en toute équité. Dans les croyances égéennes, un Empereur n'était pas jugé par le vulgaire dieu de la mort, mais par Neptolemos, dieu de la guerre. Mais Amarys savait, au fond de son cœur, que seul le Seigneur pouvait juger avec une véritable justice. Elle chuchota une prière pour l'âme de Sa Majesté, implorant la clémence et le pardon divins, même si elle doutait que les prêtres ici présents comprissent la portée de la véritable miséricorde.
Lorsque les oracles eurent terminé, une soixantaine de prêtresses s'avancèrent, formant un arc devant l'autel, et entonnèrent un chant plaintif. Les sons s'élevaient, emplissant la vaste coupole. Debout, Julia se tortillait d'impatience, et même la serve commençait à avoir mal aux genoux.
Amarys jeta une œillade vers Kallian. Il restait immobile, figé comme une statue, refusant, obstiné, de se retourner. Agenouillée avec sa fille non loin, l'Impératrice Pandore était l'ombre d'elle-même, les épaules affaissées, ses traits déformés par une sourde aigreur à chaque fois qu'elle fixait le prince.
Enfin, les chants cessèrent. Julia pivota avec soulagement, et la foule commença à s'éparpiller dans un bourdonnement de conversations basses. Rys suivit sa maîtresse dans la salle d'entrée, où l'assistance se regroupait comme un essaim de mouches autour de l'Impératrice. Chacun était plus empressé que l'autre pour offrir des condoléances et murmurer des mots creux.
La petite princesse finit par être projetée face à sa tante.
— Juliatheia, ma très chère, j'espère te voir au banquet des funérailles, rappela Sa Grâce d'un ton plat.
— Bien sûr, ma tante, répondit Julia avec un hochement enthousiaste. Je n'y manquerai pas.
Mais la souveraine ne se retira pas tout de suite. Son regard s'attarda sur Amarys, la transperçant d'une étrange émotion.
— Ton esclave ? demanda-t-elle soudainement.
Julia acquiesça.
— Amarys. Une servante dévouée, crut-elle bon d'ajouter.
Rys s'inclina. Les lèvres de Sa Grâce s'ourlèrent d'un imperceptible rictus, tandis que ses prunelles d'émeraudes s'appesantirent sur elle durant d'interminables secondes. Finalement, dans un silence oppressant, elle tourna sur elle-même avec une lenteur calculée et s'éloigna. La serve resta figée, le souffle court, comme si le Temple avait perdu tout son oxygène. Olympias demeurait en retrait.
— Chère cousine, commença Julia avec un sourire feint, je suis si heureuse de te voir en pleine forme, malgré tout. Si tu as besoin de quoi que ce soit...
Avec ses joues creuses, son teint crayeux et ses cheveux bruns rêches, Olympias avait une mine plus déconfite que le défunt à l'intérieur, qui ajoutait à ses dix-huit ans des décennies supplémentaires.
— Je t'en remercie, dit-elle d'une voix aussi ténue que les brins de paille qui lui servaient désormais de crinière.
Amarys se surprit à regretter la fougue qui la caractérisait naguère.
— Tu dois pourtant être si accablée par la douleur, reprit Julia en déployant un mouchoir brodé qu'elle pressa contre ses propres yeux. Oh, si tu savais comme nous pleurons tous cette perte... Mais tu dois rester forte. Ta mère a tant besoin de toi.
La princesse brune esquissa un faible sourire, une grimace presque douloureuse.
— Ma mère... Oui, elle a besoin de moi, murmura-t-elle avant de se tourner brusquement vers Amarys.
Qui baissa la tête, troublée par le regard intense que lui jetait la jeune femme.
— Oncle Kallian...
Julia et Amarys se raidirent de conserve, une ombre de contrariété passant sur les traits la maitresse.
— Quoi, Oncle Kallian ?
— Cela fait des jours qu'il veille ainsi sur la dépouille de père. Il faut lui dire de se reposer.
Elle lui prit inopinément la main.
—Le feras-tu, Julia ?
La demande sortie de nulle part décontenança la cousine. Julia plissa les paupières, tandis qu'un éclat trouble passa dans son regard, trahissant un agacement mal contenu.
— Heu... D'accord...
Olympias opina misérablement du chef. Ses yeux brillaient de larmes contenues, des yeux d'enfant dans un visage de vieillarde.
—Il est temps d'expier nos péchés, chère cousine. Peut-être les dieux nous épargnent-ils en vue de l'accomplissement de quelques desseins. Les dieux ou...
Elle jeta à nouveau ce regard étrange vers Rys, qui glaça l'échine de la serve. Julia ne manquait pas d'adresser maints reproches à sa parente, et sa dévotion toute neuve n'était nullement faite pour la charmer. Elle retira sa main d'un geste presque trop brusque.
—Il ne saurait y avoir d'expiation sans repos préalable, cousinette. Et il semble que toi aussi tu en manques cruellement. Accorde-toi quelques siestes et un peu de vin.
Et là-dessus, la petite princesse abandonna Olympias.
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