99. Le baiser de la traîtrise
Rys.
Les tambours résonnaient, un martèlement implacable qui emplissait l'air et faisait vibrer le sol sous les pieds de Rys. Les danseurs ipathes, vêtus de presque rien, bougeaient avec une intensité croissante, leurs gestes saccadés défiant toute grâce. Tout autour, les invités de l'Impératrice se délectaient d'un festin grotesque : des cuisses d'autruche grillées, des faisans laqués, des fruits confits arrosés de miel et des coupes débordantes de vin ambré. L'odeur du gras et des épices se mêlait à celle de la sueur et des plumes humides des danseurs, saturant l'atmosphère d'une lourdeur suffocante.
Le cœur de Rys tambourinait en écho au rythme, battant si fort qu'elle en avait la tête légère. Ses poings se serrèrent au point de s'en mordre les paumes. Kallian n'était pas là. Depuis le décès de son frère, il s'enfermait dans un mutisme glacé, érigé tel un mur entre lui et le monde, et entre lui et elle. Une part de Rys s'accrochait à l'idée que sa présence aurait peut-être suffi à la rassurer. Olympias, d'ordinaire si extravagante, brillait aussi par son absence. Mais pas Shiva Liviclès. La vipère distillait à tout va son sourire poli, masquant une menace que Rys sentait jusqu'à la moelle de ses os.
La fête battait son plein. Les conversations s'élevaient en vagues discordantes, des éclats de rire transperçaient les claquements des tambours. La salle débordait d'opulence, d'une énergie quasi dérangeante, comme si le faste et l'excès pouvaient effacer la gravité des funérailles. Comment les Égéens pouvaient-ils célébrer ainsi la mort, engloutis dans leur festin, leurs danses, leur ivresse ?
Puis, soudain, boum. Les tambours s'arrêtèrent, le silence tomba. Les danseurs s'immobilisèrent avant de s'éparpiller en un éclair, leurs plumes éclatantes flottant derrière eux. Ils s'évaporèrent hors de la pièce, pareils à des oiseaux pris de panique.
Rys expira enfin, mais sa poitrine demeurait douloureuse, arythmique.
Julia leva légèrement la main en signe de convocation. Personne ne remarquait la petite shulamite, une servante parmi des dizaines qui servaient maîtres et maîtresses. La princesse plongea ses doigts sertis de saphirs à l'intérieur du bol d'eau tiède qu'Amarys tenait, et l'esclave se demanda combien de temps durerait le cirque de Pandore.
Quelque chose clochait, Rys le savait. Elle n'avait pas voulu venir. L'ordre de sa maîtresse de l'accompagner au banquet des obsèques de l'Empereur n'avait rien d'habituel. Ces jours-ci, Julia exigeait en permanence qu'une autre servante la suive. Rys ne se réduisait à présent qu'à une cible de ses humeurs exacerbées, une ombre que la grossesse de Son Altesse rendait insupportable.
- Bonne à rien, lançait Julia d'une voix acide. J'en ai assez de tes prêchi-prêcha.
Et Rys maudissait sa propre langue, trop vive, trop franche. Pourquoi ne pouvait-elle pas se taire ? Pourquoi fallait-il qu'elle lui rappelle, encore et encore, que sa princesse glissait lentement, mais sûrement, au fond d'un gouffre d'immoralité ? Cela ne contribuait qu'à attiser la colère de Julia. Les coups pleuvaient plus souvent maintenant, brutaux, précis.
Le corps de la servante en portait les marques : des bleus qui s'estompaient avec lenteur, des douleurs sourdes que l'on n'osait plus compter. Et Kallian ? Il n'y voyait que néant. Ou peut-être qu'il voyait sans mot dire. Il errait, tourmenté au milieu de son abîme, frustré, distant, aveugle aux blessures qui ne se cachaient pourtant pas.
Ce soir, cependant, Julia s'était montrée très amène... et Amarys pressentait que sa maîtresse couvait une mystérieuse intention, en insistant sur sa présence. Alors qu'elle se dressait là, tenant le bol d'eau, les gens commencèrent à la dévisager et à chuchoter. Un frisson d'avertissement lui parcourut la nuque.
Julia attrapa une serviette et essuya délicatement ses mains.
- Sais-tu ce que tu fais, Julia ?
La vipère, à ses côtés, feignait une nonchalance qu'elle était loin de ressentir.
- Pandore nous regarde comme si nous avions amené la peste au sein de sa maison. L'Impératrice semble ne pas aimer ta servante. Peut-être devrais-tu la renvoyer sur-le-champ.
- Non, répondit Julia en levant son chef, fixant droit dans les yeux d'Amarys.
Un rictus se dessina sur ses lèvres.
- Non, Rys va rester ici.
- Prépare-toi, donc. Sa Grâce arrive, et a l'air profondément offensée. Si tu veux bien m'excuser, ma chère, je vais partager un ragot à Camunus et te laisser t'expliquer en compagnie de notre hôte.
Les invités devinrent silencieux tandis que Sa Grâce se dirigeait vers Julia. Elle stupéfiait, drapée de sa robe noire parsemée de gouttelettes de rubis et d'émeraudes. Sa tiare, qui maintenait un fin voile de deuil lui couvrant la face, scintillait au moindre mouvement.
- Pose le bol, Amarys, et verse-moi du vin, ordonna Julia.
Rys sentit l'aura de la souveraine sans lever la tête ; la répulsion qui en émanait pouvait se couper au couteau. Sa gorge s'assécha, et son buste se comprima tel un oiseau piégé. Elle lança une supplique muette à Julia, implorante. En vain : sa maîtresse souriait à son hôte en guise de salut.
- Ma tante, vous dressez une table des plus impressionnantes.
Pandore ignora ses flatteries et scruta avec dégoût Amarys.
- De quelle race est ton esclave ?
- Shulamite, répondit la jeune princesse, et les personnes à proximité se turent.
Fronçant les sourcils, Julia demanda avec une innocence apparente :
- Quelque chose ne va pas ?
- Les shulamites sont des meurtriers. Ils ont assiégé la tour d'Antonia à Tel-Sayadin et ont massacré des soldats égéens.
C'était la guerre. Comment pouvez-vous défendre votre pays lorsqu'il est envahi par un peuple étranger, sinon en les tuant ?
- Oh, Votre Grâce, pépia Julia, vous m'en voyez désolée. Je ne savais pas.
- Dommage, répliqua la souveraine, ses iris vert aigre toujours rivés sur la servante. Des chiens enragés, tous autant qu'ils sont. La progéniture des scorpions. Mon cher époux aurait dû les exterminer de la surface de la terre.
La princesse se redressa et posa une paume glacée sur sa servante.
- Amarys n'est pas de cette engeance. Elle est loyale envers moi, et envers Aetherna.
- Pensez-vous ? Peut-être êtes-vous trop naïve pour comprendre la trahison de son peuple. L'avez-vous testée ?
- Testée ?
- Est-ce que votre servante adore au temple de Calanthe ?
- Non, répondit Julia lentement, comme si l'aveu la faisait réfléchir.
- A-t-elle brûlé de l'encens pour la dépouille de l'Empereur ?
- Pas publiquement, dit Julia, et le cœur d'Amarys se serra à ces mots.
Il sembla que sa supplication fut perçue, car sa maîtresse la toisa, et c'est à cet instant qu'Amarys comprit. Julia l'avait amenée ici délibérément.
- Testez-la à votre guise, ma tante, approuva-t-elle d'un ton suave, un éclat sombre brillant dans ses prunelles bleues.
- Et si elle refuse de proclamer Kratheus en tant que dieu ?
- Alors faites d'elle ce qu'il vous plaira.
Aussitôt, Pandore claqua des doigts, et deux gardes s'approchèrent de chaque côté de Rys.
- Placez-la au centre, afin que tout le monde puisse voir.
Les gardes attrapèrent les bras de la servante, qui suivit sans résister. Ils la placèrent au centre du sol de marbre, là où les danseurs s'étaient produits, et la firent face à Pandore.
- Apportez le sceptre.
Les convives se rapprochèrent, mus par la curiosité. Ils chuchotaient entre eux. Certains riaient doucement. Le sceptre fut apporté et déposé devant la shulamite : un aigle d'or monté sur du chêne, que le défunt souverain arborait lors de ses obsèques, ainsi qu'un fin roseau. Rys savait qu'il lui suffirait de proclamer Kratheus comme un dieu, d'embrasser le rapace, ensuite de jeter le roseau dans un brasero, et sa vie serait épargnée.
- Voyez comme elle hésite, dit Pandore, et la promesse effrayante de son timbre fit trembler Amarys.
Seigneur, tu connais mon cœur. Tu sais que je t'aime. Aide-moi.
- Prends le sceptre, Amarys, commanda Julia.
La servante tendit la main, tremblante, saisit le roseau et le plaça au creux de la flamme.
Ô Dieu, aide-moi.
Et une Parole vint, la remplissant.
Je suis le Seigneur ton Dieu, et il n'y en a pas d'autre.
Elle retira sa main du roseau et le contempla se recroqueviller et noircir sous la chaleur du feu. Des murmures d'indignation se levèrent.
Amarys porta sa paume sur sa poitrine et ferma ses paupières.
Seigneur, pardonne-moi, susurra-t-elle, honteuse d'avoir cédé à la peur. Ne m'abandonne pas.
- Prends le sceptre !
Amarys releva la tête et regarda Julia.
- Le Seigneur, il est Dieu, et il n'y en a pas d'autre, dit-elle simplement et clairement.
Sidérés et furieux, l'assistance se mit à parler en même temps.
- Frappez-la, ordonna Pandore, et l'un des licteurs la frappa violemment sur la joue.
- Kratheus est dieu, tonna la princesse. Dis-le !
Seul le silence lui répondit.
- Ne vous l'avais-je pas dit ? ricana l'impératrice.
- Elle le dira. Je l'obligerai.
Julia s'approcha de son esclave et la gifla.
- Dis les mots. Dis-les ou meurs !
- Je crois que le Messie est le Fils du Dieu vivant, rétorqua Amarys.
- Une chrétienne ! s'exclama quelqu'un.
Une seconde claque atterrit sur la pommette de la rebelle.
- L'empereur est dieu !
Rys observa Julia à travers un brouillard de larmes, le visage marqué par la douleur, le cœur brisé.
- Ma princesse... pourquoi ?
Était-ce ainsi que le Messie s'était senti lorsqu'il avait été trahi par un baiser ?
Et soudain, tout devint clair. Les reproches constants, la frustration grandissante, les exigences toujours plus insatiables. La perte d'Oldric, qu'elle avait cru pouvoir combler, pesait encore sur Son Altesse, la consumant à petit feu. Elle semblait enfermée dans un cercle vicieux, incapable de se satisfaire de ce qu'elle possédait, sans cesse en quête de ce qui lui échappait. Rys, avec ses paroles sur le contentement, la joie et un bonheur en apparence inaccessible, n'avait fait qu'attiser ce feu. Elle comprit alors, avec un chagrin écrasant : rien de ce qu'elle dirait ou ferait ne pourrait jamais combler Julia. Et cette prise de conscience l'accabla d'une désolation illimitée.
Julia hurla d'une voix inhumaine avant de se précipiter sur Amarys. Les licteurs, surpris par cette violence soudaine, s'écartèrent pour éviter de se trouver sur son chemin. Les poings s'abattirent sans relâche sur le visage et le corps de la jeune fille. Amarys encaissa chaque coup sans émettre un son ni lever une main pour se protéger. Finalement, Son Altesse interrompit son assaut lorsque le corps de sa servante s'affaissa, inerte, à même le sol.
- Elle vous appartient, ma tante, cracha-t-elle en la frappant du pied dans le flanc.
Les traits de l'impératrice s'illuminèrent d'une cruelle satisfaction.
- Relevez-la et emmenez-la à Sertès, ordonna-t-elle à ses gardes. Et dites-lui d'affamer les lions.
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