100. Souviens-toi du Seigneur
Rys.
Chaque nuit semblait plus froide que la précédente. La cellule où elle se trouvait ne possédait ni âtre ni brasero. L'unique ouverture, une meurtrière trop haute pour qu'on puisse voir l'extérieur, laissait entrer un vent glacial. Trop étroite pour espérer s'en échapper, elle était pourtant bien assez large pour qu'Amarys sente le froid mordre sa peau. Elle ne portait que la tunique que Julia avait déchirée dans un accès de rage lors du banquet. Autant dire qu'ils auraient aussi bien pu la laisser nue. Quand on lui avait finalement tendu une camisole, elle l'avait enfilée en murmurant un remerciement, bien que les mots lui fussent restés en travers de la gorge.
Cette petite ouverture ne laissait pas seulement entrer le froid : elle portait aussi les échos du monde extérieur. Par les bruits qui s'y infiltraient, Rys tentait de deviner ce qui se passait en ville. Les légionnaires qui lui apportaient à manger ne lui adressaient jamais la parole. Elle avait tenté plusieurs fois de demander des nouvelles de sa maîtresse, en vain, ses geôliers restaient obstinément silencieux.
Alors elle priait. Oh, comme elle priait. Elle suppliait le Seigneur de lui accorder le soulagement et la délivrance. Elle demandait à haute voix que son innocence fût reconnue. Mais dans le secret de son cœur, elle formulait des prières bien plus sombres : elle implorait que ses accusateurs soient frappés de mort subite et douloureuse. Puis, rongée par la culpabilité, elle demandait le pardon pour ces pensées emplies de haine. Elle priait jusqu'à s'en mettre les genoux à vif et en sang, jusqu'à ce que sa langue, lasse et lourde, lui donne l'impression de s'étouffer.
Elle pensa à Oldric, prisonnier d'une amertume sans fin, et demanda à Dieu de l'apaiser, de le libérer de sa rancune. Elle pria pour Julia, espérant qu'elle abandonnerait le chemin de destruction qu'elle avait emprunté. Elle remercia Dieu pour Ikarus et Bérène, implorant qu'ils trouvent eux aussi la voie du Seigneur. Elle pria pour son église, pour Trophimos, les anciens, Nissah. Elle pria Dieu de faire preuve de clémence envers l'impératrice et Shiva Liviclès.
Toute les nuits, elle priait. Enfin, un soir, elle permit à son esprit de se tourner vers Kallian. Une douleur vive lui déchira le cœur, et des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues.
— Seigneur, sanglota-t-elle, tu connais les désirs de mon cœur. Tu sais ce que je souhaite. J'implore ton aide, Seigneur. Ouvre ses yeux. Fais qu'il voie la vérité. Appelle son nom, Seigneur, et inscris-le dans le Livre de Vie.
Un cri retentit au-dehors, suivi par le crépitement irrégulier d'une torche. Une voix rauque s'éleva :
— Silence là-bas !
— Le Seigneur t'a abandonnée.
— Non. Le Seigneur ne m'a pas abandonnée. Ne doute jamais dans les ténèbres de ce que Dieu t'a donné dans la lumière. Il est ici, avec moi. Il ne me quittera pas.
Ces mots, Amarys se les répétait chaque nuit, comme un dialogue entre elle et elle-même. Et chaque nuit, elle chantait. Sa voix s'élevait, tremblante mais déterminée. Puis, à bout de forces, elle replongeait dans la prière, utilisant les dernières heures des ténèbres pour demander protection et réconfort pour ceux qu'elle aimait. Pour Kallian. Et pour Julia.
Un matin, elle ne sut plus lequel, la porte de sa geôle s'ouvrit. Un jeune garde entra, le visage grave.
— Écoute-moi, dit-il en la fixant droit dans les yeux. Tu mourras aujourd'hui. Écoute bien ce que je vais te dire, cela pourrait rendre ta fin plus rapide. Les lions affamés ne sont pas toujours féroces. Ils sont faibles, parfois craintifs, surtout quand la foule hurle. Si tu veux que ce soit rapide, tiens-toi calme. Écarte les bras. Fais des mouvements lents, montre-leur que tu es en vie et que tu ne représentes pas une menace. Si tu fais cela, ils chargeront. Ce sera fini en un instant.
Il se tut un moment, continuant de la regarder, puis ajouta :
— Ils viennent te chercher.
La Shulamite se leva.
— Que le Seigneur vous bénisse pour votre gentillesse.
Sans un mot de plus, il se détourna et quitta la cellule. Dans le couloir, d'autres prisonniers attendaient, encadrés par des gardes qui hurlaient des ordres, frappant les retardataires à coups de fouet. On les poussa dans un corridor, puis sur un escalier étroit qui les mena jusqu'aux lourdes grilles de l'arène.
Un grondement sourd, semblable au tonnerre, montait de l'autre côté. Lorsque la lumière du soleil heurta ses yeux, Amarys plissa les paupières, éblouie par le sable brillant de l'enceinte. Les grilles s'ouvrirent dans un grincement métallique.
— Avancez ! criaient les gardes en les poussant. Allez ! Plus vite !
Un fouet claqua, un prisonnier hurla de douleur et trébucha contre la condamnée. Elle le rattrapa, lui serra brièvement le bras, puis le laissa aller. Elle, sans hésiter, marcha en direction du centre de l'arène.
Après des jours d'obscurité, la lumière du soleil la fit suffoquer. Elle leva une main pour protéger ses yeux et regarda autour d'elle. Elle était dans l'arène de la Grande École. La même où Oldric avait vécu autrefois. Quelle ironie. Elle se souvenait des travaux menés pour rénover cet endroit, sans jamais imaginer qu'ils la mèneraient ici.
Des huées et des insultes pleuvaient des gradins.
— Invoque ton dieu pour te sauver ! beugla quelqu'un, déclenchant une cascade de rires moqueurs.
— Elle est trop maigre, même pour tenter un lion ! lança un autre.
Des fruits pourris, des légumes gâtés et des os rongés furent jetés sur les prisonniers.
— Envoyez les lions ! hurla la foule. Envoyez les lions !
Rys leva les yeux vers cette masse de visages déformés par la cruauté, ivres de haine et de sang. Elle bredouilla, des larmes roulant sur ses joues :
— Seigneur, aie pitié.
Un rugissement fit trembler l'air. Un frisson glacé parcourut son dos. Elle sentit sa gorge se serrer, sa bouche devenir sèche. Mais cette peur, elle la connaissait maintenant. Elle savait comment la combattre. Debout, immobile, elle continuait de l'invoquer :
— Sois avec moi maintenant. Donne-moi la force de t'honorer.
Une vague de calme l'envahit, effaçant la terreur, ne serait-ce qu'un instant.
Les grilles s'ouvrirent de nouveau, et des lions furent poussés dans l'arène. La foule hurla de joie. Les bêtes, terrifiées par le vacarme, restèrent tapies contre les murs, hésitant à avancer.
— J'ai peur, gémit un homme à côté d'elle.
La voix de sa mère résonna dans son esprit :
Souviens-toi du Seigneur.
— Oui, déclara Amarys d'une voix claire. Souviens-toi du Seigneur.
Elle s'écarta du groupe, avançant seule vers le centre de l'arène. Elle leva les bras et, tremblante, commença à chanter des louanges à Dieu. Son timbre vacillait, ses jambes flageolaient, mais elle continuait.
La foule rugit, comme enragée par sa sérénité. Les esclaves armés de lances émoussées poussèrent les fauves vers le centre de l'arène. Une lionne s'approcha d'Amarys, avançant prudemment. Toujours chantant, la serve écarta lentement les bras.
Et la bête bondit.
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