101. Derniers souffles

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Kallian.

Julia se plaqua un sourire sur le visage et lança des raisins à Kallian.

— Tu es vraiment un insupportable taquin, mon oncle, dit-elle en s'étirant avec nonchalance.

— Refuserais-je un appel aussi poignant de ma chère petite nièce bien-aimée ? répliqua-t-il.

Il s'appuya confortablement contre le dossier de son fauteuil, un pied posé sur un petit tabouret.

— Tu avais l'air désespéré de passer du temps avec moi.

— Qui d'autre me fait rire comme toi ? répondit la princesse avant de claquer des doigts.

— Du nerf, Zaya, lança-t-elle à sa nouvelle servante, qui se remit aussitôt à agiter le grand éventail.

Kallian esquissa un léger sourire, son attention glissant brièvement sur la silhouette élancée de la jeune fille.

— Une nouvelle acquisition ?

— Elle est jolie, n'est-ce pas ? demanda Julia. Bien plus qu'Amarys, ajouta-t-elle en l'observant à la dérobée.

Kallian émit un ricanement froid et détourna les yeux, les portant sur les monomaques qui défilaient devant les spectateurs. Il ne voulait pas penser à Rys aujourd'hui. S'il était venu assister aux jeux, c'était pour oublier. La violence et le sang versé lui offriraient une catharsis bienvenue pour apaiser sa frustration accumulée.

— Capito et Secundus combattent aujourd'hui, fit-il remarquer, conscient que Julia le dévisageait, pensive.

Cela l'intriguait.

— En effet. Qui gagnera, à ton avis ?

— Secundus.

— Oh, mais il est tellement ennuyeux ! Il traîne dans l'arène comme un vieux taureau fatigué.

— Cette lenteur est ce qui le garde en vie, rétorqua Kallian. Il attend son moment pour frapper.

La cérémonie d'ouverture achevée, les chars quittèrent l'arène dans un grondement de roues. Les trompettes, qui annonçaient le début des festivités, résonnèrent. La clameur de la foule monta, houleuse, avide, vibrante, prête à éclater dans un tourbillon de cris et de parades effervescentes.

Kallian se leva, ce qui fit se redresser sa nièce.

— Où vas-tu ?

— Acheter du vin, répondit-il en lorgnant le ciel sans nuages.

— Il fait déjà chaud. Les auvents ne serviront pas à grand-chose.

— J'ai du vin, et du meilleur. Ne pars pas. Les jeux commencent.

— Il n'y a rien d'intéressant au début, bouda le prince. Juste quelques criminels jetés aux lions. On a largement le temps avant que les vrais combats ne commencent.

— Assieds-toi, Kallian. Tu n'as presque pas parlé à ta nièce, lança une voix derrière, perçante et glaciale comme la lame d'un couteau.

L'Impératrice surgit de l'arrière de la tribune, flanquée de la perfide Shiva Liviclès. La vipère se tortillait tel un prédateur aux aguets, ses pupilles brillants de malice. Vêtue de noir de pied en cap, Sa Grâce avait l'apparence d'un spectre, ses vêtements se fondant presque dans l'ombre, tandis que la lumière du jour semblait l'esquiver, lui conférant une aura lugubre et irréelle.

— Primus peut aller chercher ce dont nous avons besoin, n'est-ce pas, Primus ? dit Pandore, d'un ton à la fois doux et menaçant.

— Bien sûr, Votre Majesté. Tout ce que vous désirez, répondit l'esclave Primus avec une servilité impeccable.

— Assied-toi, Kallian, insista Julia, tapotant le siège près d'elle. S'il te plaît. Cela fait si longtemps que nous n'avons pas assisté aux jeux ensemble. Ce n'est jamais aussi amusant qu'avec toi. Tu as toujours su anticiper ce qui allait arriver, toujours remarqué des détails qui m'échappaient.

Kallian s'assit à contrecœur à côté de sa nièce, sentant les iris vert acide de l'Impératrice, qui s'installait à l'écart, lui râcler le dos. Un sourire canaille flottait sur ses lèvres écarlates. Une tension sourde emplit l'air, telle une corde trop tendue prête à rompre.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Julia ? demanda Kallian.

— Rien, sauf que... je voudrais que les choses redeviennent comme avant, dit-elle d'une voix basse. Je veux revenir à ce que nous étions avant que j'épouse Nikanor, avant que quiconque ne s'immisce entre nous. Tu te souviens de la première fois que tu m'as emmenée aux jeux, Kallian ? J'étais tellement excitée, comme une enfant. Tu te moquais de moi parce que j'étais trop sensible.

Sa mine se tordit en une expression mélancolique.

— Tu t'en es remise assez vite, fit-il remarquer.

— Oui, et tu étais fier de moi. Tu avais dit que j'étais une vraie Égéenne. Tu t'en souviens ?

— Je m'en souviens.

— Les choses redeviendront comme avant, mon oncle. Je te le promets. Après aujourd'hui, nous oublierons tout ce qui s'est passé entre-temps. Nous oublierons tous ceux qui nous ont fait du mal.

Fronçant légèrement les sourcils, Kallian effleura sa joue du bout des doigts. Derrière lui, l'Impératrice restait silencieuse, sa présence pesante comme une enclume. Chaque geste autour d'elle semblait être dicté par sa volonté. Son parfum capiteux envahissait l'espace, et ses épaules se dressaient comme si elle attendait un faux pas pour frapper.

Le prince pensa à Ostorios et à ce monomaque fugitif, Oldric. Ce dernier avait profité du chaos qui avait suivi la mort de l'Empereur pour s'enfuir avec une dizaine d'esclaves. Julia n'évoquait jamais ni l'un ni l'autre, mais Kallian savait que tous deux avaient laissé des blessures profondes, des cicatrices invisibles qu'elle dissimulait, même à lui.

— Est-ce que tu m'aimes, Kallian ? interrogea Julia, ses iris rivés aux siens avec une intensité troublante.

— Bien sûr que je t'aime, répondit-il.

Mais pas comme avant, elle le savait. L'expression de Kallian se ferma, marquée par une douleur qu'il ne parvenait pas à dissimuler. Tout cela allait changer, elle le prétendait. Bientôt, le passé et leurs blessures s'effaceraient... Vraiment ? Comment ?

Julia pressa la paume de son oncle contre la sienne.

— Tu as toujours été la seule personne sur laquelle je pouvais compter. Tu étais le seul dont je savais qu'il m'aimerait, quoi que je fasse. Et puis d'autres se sont interposés et tout a changé. On les a laissés s'immiscer. On n'aurait jamais dû faire ça.

— Je n'ai jamais cessé de t'aimer, Julia, admit-il, mais la silhouette de Pandore le dérangeait.

Pourquoi Julia voulait-elle avoir cette conversation ici, sous le regard attentif de la garce et de la vipère ?

— Peut-être que tu n'as pas cessé, mais les choses ont changé entre nous. Les gens les ont fait changer. Parfois, je voyais la façon dont tu me regardais, comme si tu ne me reconnaissais plus. Mais tu me connais, Kallian. Aussi bien que tu te connais toi-même. Nous sommes si semblables, comme deux pois dans une cosse. Or, toi, tu as oublié.

Sa main, froide et ferme, serrait la sienne.

— Qu'est-ce qui ne va pas, Julia ? demanda-t-il de nouveau, inquiet.

— Absolument rien, répondit finalement l'Impératrice, le timbre tranchant. Tout va bien. Ou le sera bientôt. J'y ai veillé.

— Veillé à quoi ?

— Nous avons une surprise pour toi, Kallian.

— Une surprise ?

Sa Grâce éclata de rire, et sa couronne scintilla, ses éclats lumineux semblables à des aiguilles qui piquèrent les yeux du prince.

— Oh non, nous ne te dirons rien. Tu devras attendre et voir par toi-même. Pas vrai, Shiva ?

Shiva esquissa un rictus glacé, ses yeux noirs et impassibles.

— Les jeux ont commencé, annonça-t-elle.

— Oh oui ! s'exclama Pandore avec excitation, et Kallian sentit la main de Julia se refermer encore plus fort sur la sienne.

— Oh oui, reprit l'Impératrice avec un ton énigmatique. Regarde, Kallian. Tu verras ce que j'ai fait pour toi.

Un frisson mordant traversa le prince.

— Qu'as-tu fait ? s'enquit-il, s'efforçant de garder son calme malgré l'angoisse qui montait en lui.

— Regarde ! lança Pandore en tendant le bras droit pour désigner l'arène. Les portes s'ouvrent. Tu les vois ? Ces misérables immondes. Ils méritent tous la mort. Chacun d'entre eux. Regarde ! Les vois-tu ?

Le cœur battant à tout rompre, Kallian vit les prisonniers s'avancer, titubant sous le soleil écrasant.

Oh, dieux...

Même à cette distance, il reconnut Amarys. Son cœur s'arrêta net.

— Non ! souffla-t-il d'une voix rauque, refusant de croire ce que ses yeux lui montraient.

— Si ! confirma Pandore, un sourire cruel aux lèvres, observant la pâleur envahir le faciès du prince. Ton Amarys. Elle obtient ce qu'elle mérite.

Rys marchait en tête du groupe, sereine et droite, une dignité presque surnaturelle dans ses pas.

— Qu'as-tu fait, Julia ? grogna Kallian.

Mais Julia, aussi blanche que la neige, demeura silencieuse. Il comprit alors qu'elle ne voulait pas être là non plus.

— Notre douce nièce m'a tout raconté, siffla l'Impératrice avec satisfaction. Ce que cette esclave t'a fait ! Elle a rejeté ton amour pour son dieu, et toi, tu as dit que son dieu pouvait la garder. Eh bien, il l'aura.

— C'est toi qui as organisé ça ?

La voix de Kallian tremblait de désespoir et de haine. Il arracha sa main à celle de Julia, sa colère sur le point d'éclater.

— C'est toi qui l'as condamnée, Pandore ?

— Elle s'est condamnée elle-même, intervint Julia d'une voix brisée. L'impudence et la rébellion envers la Couronne sont punies de mort. C'est une Shulamite.

— Et alors ?

— C'est la race la plus misérable de la terre, lança la venimeuse souveraine. Remplie de fierté. Coupable de rébellion depuis le ventre de leur mère. Elle n'a pas renié son dieu. Je savais qu'elle ne le ferait pas. Elle s'est contentée de me fixer de son air pathétique et implorant, comme si elle me plaignait.

Mais bien sûr, devant Julia, Shiva et toute la suite d'esclaves, Pandore ne pouvait avouer la véritable raison de sa vengeance : la jalousie. La physionomie de pierre ne semblait crier qu'une seule chose : « Je t'avais prévenue. » Elle l'avait, en effet, prévenue, par ses menaces voilées, par la mort suspecte d'Éos, ses avertissements à peine dissimulés. Le prince tourna son regard vers sa nièce, l'indignation et la douleur marquées sur son visage. Elle était prise au piège dans le jeu cruel de l'Impératrice. Comment et pourquoi s'était-elle laissée piéger ainsi ? Oh Julia, pensa-t-il avec amertume.

— Julia, Rys t'a sauvé la vie ! Ou as-tu oublié qu'Ostorios a failli te tuer ? Et pourtant, tu l'as laissée être envoyée à la mort ?

— C'est une esclave, répondit Julia de façon faible, presque éteinte. Quand elle m'a protégée, elle n'a fait que son devoir. Devrais-je être reconnaissante pour ça ? Sa vie ne vaut rien.

Kallian sentit une vague de désespoir l'envahir, lui couper le souffle.

— Sa vie vaut tout pour moi ! Je l'aime ! s'écria-t-il, brisé.

Soudain, la foule hurla avec sauvagerie, et Kallian tourna la tête pour voir les lions entrer dans l'arène. Il se leva d'un bond.

— Non ! Elle est innocente ! Elle n'a rien fait de mal !

— Rien ? répéta Pandore en se levant aussi, agrippant son bras. Elle a placé son dieu au-dessus de toi. Au-dessus de l'Empereur ! Elle est une puanteur dans mes narines, une épine dans mon flanc, et je veux qu'on l'arrache, qu'on la détruise.

Son regard coula vers l'arène, où les lions se rapprochaient lentement.

— Éloignez les lions du mur !

— Non !

Kallian repoussa Pandore.

— Recule, Amarys ! Recule !

— Éloignez les lions ! tonna à nouveau la souveraine furieuse.

— Non !

Kallian arracha les mains de sa belle-sœur des siennes.

— Recule, Rys !

Le tumulte de la foule monta crescendo tandis qu'Amarys avançait tranquillement vers le centre de l'arène. La lionne se cabra. Amarys leva lentement les bras, les écartant comme pour accueillir la bête qui fonçait sur elle.

— Non !

Kallian beugla quelque chose, mais ne sentit que sa gorge se déchirer, ses traits se déformant sous l'horreur tandis que la bête frappait sa proie. Il détourna la tête lorsqu'elle s'effondra. Et quelque chose en lui mourut.

— Voilà, déclara Pandore avec triomphe. C'est terminé.

Les acclamations déchaînées des spectateurs montèrent, enivrés de plaisir. D'autres lions rugirent. Des gémissements de peur et de douleur se mêlèrent aux éclats de rire de Shivah.

— Les autres prisonniers détalent maintenant ! Voyez, les lions se battent pour le cadavre de cette idiote !

Kallian se retourna et ses yeux s'ouvrirent en grand à la vue d'Amarys, allongée sur le sable, sa tunique déchiquetée et souillée de sang. Deux lionnes se disputaient son corps. L'une mordit la jambe d'ébène, tentant de l'entraîner loin, tandis que l'autre attaquait derechef.

— J'ai vengé ce qu'elle nous a fait, dit Julia en s'agrippant à Kallian, et, sans même la regarder, il sut qu'elle pleurait. Nous pouvons l'oublier maintenant.

— Je ne l'oublierai jamais, rétorqua-t-il, serrant les poignets de Julia avec force, la toisant comme s'il la découvrait pour la première fois, dégoûté.

— Mais moi, je vous oublierai. Tous.

— Kallian, dit-elle, effrayée par l'expression sur son visage. Tu me fais mal !

— J'oublierai même que j'ai eu une nièce, continua-t-il, la repoussant violemment.

Puis, il lança une œillade assassine à Pandore et à sa vipère de compagnie.

— Que les dieux te maudissent pour ce que tu as fait !

Elle le considéra les orbites écarquillées par le choc, son teint blême.

— Comment peux-tu dire de telles choses ? Je l'ai fait pour toi ! Pour nous !

Il se détourna d'elle, comme si elle n'avait rien dit, comme si elle n'existait pas.

— Tu les veux, Shivah ? Pandore et Julia ? demanda-t-il, d'une voix basse, remplie de mépris.

— Je les ai toujours voulues, répondit Shivah, les prunelles brillantes d'un feu noir.

— Tu peux les avoir. Tu en auras bien besoin quand tu brûleras aux enfers.

Et Kallian tourna le dos au trio maléfique, se frayant un chemin à travers la foule, bousculant Primus qui revenait avec des outres de vin.

— Barre-toi de mon chemin !

— Non ! s'écria Julia. Arrêtez-le ! Kallian, reviens !

Shivah attrapa sa main.

— Il est trop tard, Julia. Tu as fait ton choix.

— Lâche-moi ! s'écria Julia, en pleurs. Kallian !

Elle lutta pour le suivre.

— Kallian ! Kallian !

Désespéré de fuir, de s'échapper, Kallian se fraya un chemin à travers les spectateurs en furie. La clameur de la foule montait autour de lui dans une passion débridée, ivre de sang et de souffrance humaine, avide de plus, frénétique. Se battant contre eux, Kallian atteignit le sommet des marches et s'enfuit de l'autre côté. Il courut à travers les portes, les larmes le rendant aveugle. Il ne savait pas où il allait, n'en avait cure. Il courait pour échapper au vacarme, à l'odeur, à la vision qui se gravait dans son esprit. Il courait pour fuir l'image d'Amarys, écroulée sur le sable, les bêtes se battant sur son corps comme si ce n'était qu'un morceau de viande.

Ses poumons brûlaient alors qu'il accélérait sa course. Il courut jusqu'à ce que ses forces l'abandonnent, puis s'effondra dans une rue pavée bordée de statues de marbre atones. La ville était presque déserte ; la plupart des citoyens étaient encore à l'arène, profitant des jeux. Des légionnaires se tenaient à chaque coin de rue, empêchant tout pillage. Ils le fixaient en passant.

S'appuyant lourdement contre un mur, Kallian leva les yeux vers l'inscription qui annonçait les jeux. En la contemplant, il se souvint des innombrables fois où il s'était assis dans le Grand Théâtron, se délectant du sang innocent qui s'y se répandait, sans y penser. Il se souvint des fois où il avait ri en voyant des gens fuir pour leur vie, ou lancé des jurons lorsque les combats se prolongeaient. Il se souvint de ces moments où il s'était ennuyé en voyant des prisonniers être offerts aux bêtes ou cloués sur des poteaux.

Et en se souvenant, il vit sa part de responsabilité dans la mort d'Amarys.

Kallian entendit le grondement familier au loin... l'humanité insatiable. Il se coucha les mains sur les oreilles, et un cri monta de son être, un cri de douleur, de désespoir, de remords et de culpabilité. Il s'échappa de lui et résonna dans la rue vide.

— Amarys !

Il s'effondra à genoux. Le dos courbé, il enfouit sa tête entre ses bras puis, sans aucune retenue, éclata en sanglots.

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