Chapitre 1
L’alarme ! Lyviana l’entendit directement !
Elle, qui était plongée dans un profond sommeil, fut d’un coup sortie de ses rêves. L’horloge était en train de sonner. Elle ne sonnait jamais. Plus personne n’avait accès à la tour depuis des années déjà. Cela ne signifiait qu’une chose quelqu’un y était monté et la faisait sonner manuellement.
Assise sur son lit, sous la douceur de sa couverture en laine, elle compta.
— Un, deux. Un, deux, trois. Un, deux, trois. Un deux.
Une pause s’ensuivit, puis exactement, le même tintement recommença. Elle comprit aussitôt. C’était leur code. L’horloge était en train de sonner leur code. Ils avaient été repérés.
Elle sauta hors de son matelas faisant s’envoler dans tous les sens sa couchette. Suspendue par ses quatre coins au plafond par des cordes reliées à des poulies, s’allonger dessus donnait un léger battement qui berçait lentement.
Ses cheveux en bataille, elle ouvrit la porte de sa chambre et vint tambouriner sur celle d’à côté.
— Lève-toi Zik ! s’écria-t-elle.
Comment son frère ne pouvait pas entendre la musique qu’offrait la cloche. Elle résonnait dans toute la ville. Tout le monde devait être réveillé par son tintement, tandis que lui pionçait toujours comme un nouveau-né.
Elle frappa encore et encore, elle tenta même d’ouvrir la porte, tant pis pour son intimité pensa-t-elle, mais cet engrenage rouillé l’avait verrouillée de l’intérieur.
Elle abattit sans relâche son poing sur le bois. Il allait bien finir par ouvrir l'œil. Elle s’acharna encore et encore jusqu’à qu’enfin, elle entendit le verrou s’activer, les pistons se décaler et la porte s’entrouvrir.
Elle ne laissa pas le temps à son jumeau d’ouvrir la bouche, ni même les yeux qui ne laissaient qu’entrevoir le marron métallique de ses iris qu’ils avaient en commun.
— Les cloches sonnent ! Ramasse tes affaires, on doit s’enfuir ! lui lança-t-elle à la figure avant de repartir dans sa chambre.
Zik avait toujours du mal le matin, mais là, il avait intérêt à se bouger. Elle ne pouvait pas être la seule à stresser et à tout faire pour lui. Ils n’avaient pas le temps.
Elle se jeta sur sa chaise qu’elle renversa sous son poids et atterrit tête la première proche du sol. Elle enleva la latte du parquet et ouvrit la cache qui se trouvait en dessous. Elle envoya ses mains à l’intérieur et sortit un petit sac en cuir. Elle l’ouvrit et vérifia que tout était bien à sa place. Papier d’identité, argent, bijoux de valeur. Tout y était.
Maintenant ses vêtements. Elle attrapa son sac de voyage de sous l’armoire qu’elle ouvrit à la va-vite et récupéra ses pantalons et chemises habituelles. Elle fourra le tout dans le sac à dos ne gardant que ce qu’elle allait mettre.
Elle enfila sa veste qu’elle referma à l’avant par des sangles qui rehaussait ses formes à la manière d’un corset, son pantalon à poches, et ses bottines. Elle ajouta ses mitaines dont elle noua les lacets.
— Zik ! cria-t-elle. Il faut qu’on accélère !
— J’suis prêt !
Ezekiel arriva dans sa chambre avec son propre attirail de voyage. Ce bougre avait même réussi à se coiffer, pour faire remonter ses mèches de cheveux en hauteur. Lyviana tenta rapidement de dompter sa propre chevelure. Elle noua la masse blonde-cendrée en une tresse rapide afin de ne pas être gênée dans la course qui l’attendait.
— On prend quel chemin ? demanda-t-il.
Elle s’approcha de la fenêtre, ouvrit le rideau et regarda dans la rue. La milice était déjà partout, elle foulait les pavés de la ville en tous sens et elle était armée jusqu’au dent à ce qu’elle voyait. Impossible de les compter, mais ils étaient nombreux. Trop nombreux. Elle recula d’un coup lorsqu’elle vit un des agents lever la tête vers elle. Impossible de passer par en bas.
— Les toits ! décida-t-elle.
— Alors filons !
Les jumeaux regagnèrent le salon de leur petit appartement du centre d’Anuith. Zik déboucha l’entrée de la cheminée, écrasant les dernières braises du feu qu’ils avaient allumé la veille.
La jeune fille s’arrêta un instant et regarda leur habitation une dernière fois. Voilà des années qu’ils habitaient ici et ils se retrouvaient à fuir. Ils abandonnaient tellement de choses derrière eux. Elle repensait à toutes les fois où ils avaient utilisé leur petit télescope pour espionner leurs voisins et à toutes les soirées qu’ils avaient passé à jouer aux dés sur cette vieille malle en cuir qui leur servait de table basse.
Ses yeux furent happés par les deux masques d'animaux posés sur les étagères. Il était fou de penser que les voleurs qu’ils étaient aient pu vivre si paisiblement, si longtemps en ville. Personne lorsqu’ils sortaient la journée ne se doutait que les jumeaux Madadh-ruadh étaient ceux qui avaient fait naître la légende des Renards d’Anuith.
— Lyvi !
Ezekiel avait déjà entamé son ascension. Elle devait le suivre avant que la milice ne débarque à l’intérieur. Elle passa sous l’âtre et posa ses mains sur le conduit en brique. Il était encore tiède et réchauffait ses doigts encore engourdis par la nuit. Elle agrippa les petites aspérités qu’elle trouva et bloqua ses pieds de chaque côté du conduit. Elle monta à son tour. Elle voyait Zik grimper à toute allure pour rejoindre le toit tandis qu’elle commençait déjà à avoir mal aux bras. Plus elle approchait de la surface, plus le souffle du vent se faisait ressentir. La douce chaleur de la dernière flambée ne la réchauffait plus du tout, il ne restait plus que le froid de ce début de journée.
— Tu y es presque !
Elle leva la tête et vit que son frère l’attendait et lui tendait la main pour l’aider à franchir les derniers mètres qui la séparaient de l’extérieur. Elle accéléra un peu pour enfin attraper le bras de Zik qui la hissa sur les tuiles.
Arrivée en haut, elle prit quelques secondes pour détendre ses doigts et regarder Anuith. Le soleil commençait tout juste à montrer le bout de son nez, pourtant la ville était déjà en effervescence. Et elle ne pensait même pas à la milice qui fourmillait de partout. Elle voyait plutôt la forge au loin qui tournait toujours au vu de la vapeur qui s’échappait de ses longues cheminées. L’horloge à côté de chez eux était de nouveau muette, mais ses aiguilles continuaient de tourner. Elle espérait que Lucian avait réussi à disparaître après leur avoir donné l’alerte. Sans lui, jamais ils n’auraient su que la milice s’apprêtait à faire une descente chez eux. Une secousse qui fit trembler tout le bâtiment failli lui faire perdre l’équilibre.
— Ils ont défoncé la porte, l’informa Ezekiel.
— Alors on prend le large !
Les Renards d’Anuith se mirent à courir. Sautant de toit en toit, ils avaient pris la direction du port. Là était la seule chance pour eux de fuir la ville et le pays par la même occasion.
Ils connaissaient le chemin par cœur. Chaque fois qu’ils sortaient pour leurs affaires nocturnes, c’était par les toits qu’ils passaient. Ils évitaient ainsi toute rencontre incongrue.
Un sifflement strident les surprit, en tournant la tête, ils virent rapidement qu’ils avaient été repérés. Un milicien les pointait du doigt tandis que d’autres agents avaient déjà entamé l’ascension des bâtiments pour les rejoindre.
— Il faut qu’on les sème avant de rejoindre le port ! prévint Lyvi.
— On se sépare ! On se retrouve au point de rendez-vous !
Lyviana vit aussitôt son jumeau bifurquer sur sa droite. Il lui laissait le chemin le plus long, mais aussi le plus facile. Les maisons et bâtiments s’enchaînaient sans qu’il n'y ait de trop grands espaces entre eux.
Elle vit que déjà deux agents courraient derrière elle pour la rattraper. Ils pensaient avoir fait le plus dur en montant avec elle, mais il se trompait. Ils oubliaient un peu trop rapidement qui elle était et surtout qu’ils étaient sur son territoire. Elle était la Renarde d’Anuith, personne ne pouvait égaliser avec elle sur les toits de la ville.
Elle accéléra le pas. Il fallait qu’elle atteigne le croisement entre le tailleur et l’épicier avant qu’ils ne la rattrapent tôt. C’était le meilleur endroit pour elle pour leur faire perdre sa trace.
Elle connaissait par cœur les hauteurs, elle savait exactement où prendre ses appuis et où il fallait éviter à tout prix de mettre les pieds. Des astuces que ses poursuivants ne connaissaient pas au vu de la chute que Lyvi entendit juste derrière elle. Elle profita de chaque cheminée, chaque tuyau pour tenter de les distancer et de disparaître de leur champ de vision.
Lorsqu’elle arriva enfin à quelques mètres du fameux carrefour, ses assaillants étaient déjà loin derrière elle. Elle se laissa glisser le long d’une gouttière et s’arrêta dans une petite alcôve. Ici, elle était à l’abri des regards.
Elle resta là, patiente. Elle entendit les miliciens passer au-dessus d’elle et pester de l’avoir perdu de vue. Ils continuèrent leur course sur les hauteurs espérant la retrouver, la laissant là, derrière eux et surtout sur la terre ferme.
Elle resta immobile encore plusieurs minutes, profitant de cette accalmie pour reprendre son souffle et prendre le temps de réfléchir. Elle n’était plus très loin des docks. Si elle faisait attention, elle pourrait passer par la rue principale sans trop de soucis.
Elle sauta par terre, rajusta sa veste et abaissa sa capuche sur sa tête. Inutile de trop attirer les regards. Elle frôla les murs pour avancer jusqu’au port.
Si dans le centre, avec la sonnerie de l’horloge, aucun habitant n’avait osé mettre un pied dehors. Près du littoral, il en allait d’une autre histoire. La machine des docks devait tourner. Artisans, mécaniciens et ouvriers étaient déjà à pied d'œuvre.
Anuith était la deuxième plus grande ville du Royaume d’Ulikon. Après la capitale qui se situait au milieu des terres, Anuith était un point névralgique du pays. C’était ici que transitaient toutes les marchandises venant des pays voisins. Les touristes aussi arrivaient par là. Autrement dit, à une heure aussi matinale, beaucoup de monde arpentait déjà les rues de ce côté de la ville.
Lyviana put ainsi arriver sans encombre jusqu’au point de rendez-vous avec son frère. Zik ne la fit pas attendre longtemps.
Elle fronça les sourcils en le voyant arriver et croisa les bras en penchant la tête sur le côté. Il avait réussi à se salir, ses vêtements étaient complètement recouverts de suie. Ses cheveux devaient l’être également, mais au moins là, cela se mélangeait avec ses mèches naturellement cendrées.
— Sans surchauffe ? lui demanda-t-elle.
— Aucune ! affirma-t-il avec un air fier et rempli de malice.
— Tu devrais t’épousseter un peu.
— On part à bord de quel navire ? ignora-t-il sa remarque.
Lyviana posa ses mains sur les épaules de son jumeau et l’orienta afin de lui indiquer un bateau amarré au port. Il possédait deux immenses roues de chaque côté qui lui permettaient d’avancer et qui devait être alimenté à l’intérieur par une petite centrale à charbon au vu des longs tuyaux qui rejetait une fumée grisatre avec quelques panaches noirs.
— S’ils commencent à faire tourner la machine, c'est qu’ils vont bientôt partir. Il faut qu’on arrive à monter à bord. Tu n’as pas oublié tes papiers ?
— Ne t'inquiète pas, j’ai tout ! répondit-il en tapotant la petite sacoche accrochée autour de sa cuisse.
Elle hocha de la tête et prit la direction du ponton où le bateau était arrimé. Elle sentit d’un coup deux mains l’attraper par les hanches et la tirer en arrière. Elle se retrouva collée à Zik qui lui indiqua deux hommes du bout du menton.
Deux miliciens se trouvaient à quelques mètres d’eux. Ils étaient différents des autres agents. Ils avaient bien l’uniforme gris et bronze de la milice, mais leur posture détonnait avec les autres. Ce qui étonna le plus Lyvi fut la canne avec laquelle se déplaçait l’un des deux hommes et le monocle qu’il portait sur l'œil ainsi que le masque à gaz que portait le second. Elle n’avait jamais vu de miliciens avec de tels accoutrements, de tels accessoires.
Ils les laissèrent s’éloigner avant de reprendre leur marche en direction du navire. Lyvi, comme son frère, resta sur ses gardes jusqu’à atteindre la rampe d’accès du bateau. Mêlés à la foule, ils ne risquaient plus rien. Ils étaient deux inconnus au milieu du ramdam du port. Entre voyageurs et riverains, personne ne faisait attention à eux. Le bruit ambiant des bateaux, des machines à vapeur et des ouvriers qui travaillaient le bois ou le cuivre, il était facile de se perdre et de perdre quelqu’un.
Seule l’embarcation se dressait maintenant devant eux et était le dernier rempart à leur départ. Arrivée devant le contrôleur, Lyviana sortit la petite plaque de cuivre qu’elle tendit. Un faux nom était gravé dessus, tandis que le poinçonnage indiquait qu’elle était originaire de Mappleburn, la capitale. On la prendrait ainsi pour une jeune Lady, même si son accoutrement détonnait un peu avec cette image, qui cherchait à découvrir le monde comme il y en avait de plus en plus ces temps-ci.
On lui rendit sa plaque et la laissa monter à bord. Zik, juste derrière elle, n’eut pas plus de problème. Ils embarquèrent à bord du paquebot sans même savoir où il se rendait, mais ils partaient d’Anuith. Ils quittaient finalement leur foyer.
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