13. Sacha
Lundi 25 septembre
Je m’attendais à pire ! Il n’a même pas mentionné mon nom, dans son article ! Il a utilisé des formules vagues, abstraites, comme si aucun être humain réel n’était à l’origine de ce qu’il dénonce. La direction, le patronat, les instances dirigeantes. C’en serait presque vexant pour moi, cette invisibilisation à laquelle il s’est livré, si je ne savais pas pourquoi il a agi ainsi : il a voulu me préserver de la vindicte publique. C’est élégant, presque touchant.
Dis, tu n’en ferais pas un peu trop, là ? Tu ne voudrais pas lui écrire un mot pour lui faire part de ta reconnaissance, tant que tu y es ? Rappelle-toi que c’est quand même un article à charge, rédigé dans le but de discréditer ton entreprise !
Certes. Tu as raison, papa. N’empêche qu’il a pris soin de ne pas me pointer du doigt personnellement. Un petit signe de ma part, ce serait la moindre des choses, non ? D’autant plus que le ton qu’il utilise est plutôt mesuré. Rien de véhément, uniquement des faits, qu’il a pris soin de ne pas caricaturer. Je l’imagine bien, tiens, devant son ordinateur, à effacer tout ce qui pourrait me nuire, tout ce qui me ferait apparaître comme une femme sans scrupules. Oui, je vais lui envoyer un message. Comment tourner ça ? Je pourrais écrire j’ai lu ton article, il est intellectuellement honnête. Non, trop formel. Un simple merci, alors ? Trop concis. En même temps, c’est peu, mais ça fait intime. Pas de formule alambiquée, pas d’explication de la raison pour laquelle j’envoie ce mot, ça dit bien que je sais qu’il va saisir tout ce que ce merci recouvre. Oui, mais en faisant ça j’entrouvre une porte : je lui indique qu’on est proches, qu’on n’a pas besoin de longs discours pour se comprendre. Et s’il me répond qu’il voudrait me revoir, je fais quoi ? Je m’enferme dans le silence ? Il m’en voudrait, et il aurait raison. Cela dit, qu’est-ce que ça change, puisque de toute façon je ne le verrai plus jamais ?
Arrête tes simagrées tout de suite, cocotte. Tu ne lui envoies pas de message, point. Le débat est clos. Il a fait son article, tu ne lui as mis aucune pression, il est responsable de ses mots, s’il a atténué ses propos tu n’y es pour rien. Tu ne vas pas te mettre à culpabiliser, ça ne te regarde pas, ses possibles atermoiements. Tu as couché deux fois avec lui, ça t’a fait du bien, apparemment ça ne lui a pas fait de mal, vous êtes quittes. Maintenant, chacun son chemin. Concentre-toi plutôt sur ta journée. Les Anglais ne vont pas tarder ; il faut absolument qu’ils signent aujourd’hui, avant que les retombées de cet article ne se fassent sentir. Espérons qu’ils n’en ont pas pris connaissance pour le moment et qu’ils ne vont pas reculer. C’est un gros contrat qu’ils confient à l’entreprise, il ne faut pas te planter sur ce coup-là !
— Oui, Émilie ? Ils sont arrivés ? Laissez-les patienter deux minutes, puis faites-les entrer.
À moi de jouer. SAFE : Sourire, Assurance, Fermeté, Élégance, l’armure parfaite pour parer à tous les coups tordus et emporter le morceau. Décidément, ce prof ne savait sans doute pas à quel point il me serait utile, le slogan mnémotechnique qu’il m’a appris lors de ma première année à HEC.
Le même jour, une heure plus tard
Pourquoi fais-tu cette tête ? Tu devrais sauter de joie. Le contrat est signé. Sans même devoir transiger sur le devis. Objectif rempli au-delà des prévisions. Voilà une jolie vitrine pour l’entreprise AEF : la rénovation des nouveaux locaux en France du groupe HSBC, ce n’est pas rien. Les membres du conseil d’administration vont te féliciter, les actionnaires seront ravis. Tu pourrais même en profiter pour négocier une augmentation. Alors ôte cette moue de ton visage. Tu n’es pas fière de toi ? Tu ne vas pas me dire que tu te mets à douter de ce que tu fais, quand même ? Que se passe-t-il ? Décidément, ce Samir, il ne t’a pas seulement donné du plaisir, il t’a refilé aussi une partie de sa camelote idéologique, ma parole ! Tu sais pourtant comment ça fonctionne, cocotte, depuis le temps ! Manger ou être mangée. C’est ça, ton métier. Là, on vient de te servir un festin sur un plateau. Et toi, tu fais la difficile ? Tu as perdu l’appétit, c’est ça ?
Non, bien sûr que non. Évidemment, je suis satisfaite. Ça ne pouvait pas mieux se dérouler. Il n’empêche que le cynisme dont les Anglais ont fait preuve a provoqué quelque chose de bizarre en moi. C’était comme s’ils me renvoyaient un miroir à peine déformé. Il fallait les voir, tous les trois, à me passer de la pommade, à surenchérir sur mes compétences, à vanter ma fermeté, mon sérieux budgétaire, ma manière de gérer le coût du travail en prenant sans trembler les décisions qui s’imposent. Ça m’a scié quand ils m’ont révélé qu’ils avaient pris leur décision définitive de signer avec moi suite à la lecture d’un article qui venait de paraître. L’article de Samir. Quelle ironie ! C’est Samir qui les a convaincus que j’avais du cran, que je savais prendre des décisions impopulaires pour le bien de l’entreprise. Pendant l’entretien, j’avais l’impression qu’il était là, qu’il m’observait du coin de son œil narquois. Je l’admets, j’ai presque eu honte de recevoir leurs louanges. Je crois que j’en ai même perdu mon anglais, à un moment.
Reprends-toi, cocotte. Pense comme on t’a appris à le faire. Rappelle-toi : macro-économie. Le maître-mot. Celui qui permet de garder la foi. Macro-économiquement, tu fais le bien, toi et tous tes semblables. La croissance entraîne, quand on raisonne au niveau global, l’enrichissement général. Tout le monde y trouve son compte. Même les pays les plus pauvres. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le pourcentage de population en situation d’extrême pauvreté a diminué d’un peu plus d’un milliard en trente ans. Et grâce à quoi ? À la recherche de la croissance économique partout dans le monde. Et la croissance, c’est toi qui contribues à la créer. Alors cesse de te faire des nœuds dans le cerveau.
Tout ça, c’est bien beau, papa, c’est sans doute rationnellement juste, mais Samir dirait que le réel du moment, à la petite échelle de mon entreprise, il est constitué de quatre-vingt-dix-huit personnes sur le carreau. Ça aussi, c’est un chiffre incontestable. Et il renvoie à des êtres de chair et d’os, pour le coup, pas à des abstractions. Des êtres que j’ai peut-être croisés sans les voir. Des êtres que j’ai mis dans des dossiers, des graphiques, des lignes et des colonnes. Eux, la macro-économie et ses bienfaits, ils s’en tapent, ça les intéresse autant qu’un ours en pleine hibernation se sent concerné par le réveillon de la Saint-Sylvestre.
J’ai envie de voir Samir.
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