3.1

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Retourner le tableau, et partir à la rencontre de, avec une belle toile aussi vierge que blanche, demande un effort. Une réflexion. Un regard en arrière.

Il y a le tableau que l'on m'a dressé, et puis l'autre, celui que je me trimbale depuis l'enfance avec ses teintes vives, ses grandes ombres et le brouillard qui les a recouvertes au fil des ans et me laisse très tranchée, très affirmative dans mes ressentis. La condamnation facile, l'envie d'aucune compréhension, d'aucune excuse face à la bouteille. La tristesse parfois quand même. L'évitement surtout. 

On juge par nos biais, on ne les sait pas, on croit les savoir mais c'est un mélange improbable, complexe, à la fois notre héritage, quelque-chose que l'on porte, en nous et au delà de nous, somme d'expériences, d'inclinaisons, de déclinaisons, de blessures et d'infinis possibles. Rien de figé pourtant, au-dessus des fondations, le mouvement, l'articulation de nouvelles pièces, d'aménagements différents, d'autres décors. Chez moi, les fantômes prennent de la place.

Sur cette toile qui est la mienne, il y a mon père, une ombre noire qui s'étend en arrière plan.

Juste cela, juste une ombre noire, comme celle des monstres à qui la mémoire préfère ne pas donner de contours précis, où le souvenir fuit le détail. Où l'on survit à l'insurmontable en y drapant des linceuls, en enfouissant profond et en tendant le regard ailleurs. Rien n'est insurmontable.

Mon père, il avait toujours des colères. C'était le règne de la terreur. Il avait ses refrains, ses propagandes toutes personnelles, le monde est dur il fallait nous endurcir, arracher notre cœur l'enterrer et montrer les crocs. Dressés comme des chiens. Il lui arrivait même de nous siffler. Je connais les odeurs du vin qu'il ne fallait pas oublier de mettre devant lui sur la table, les rictus, les regards mauvais, vitreux, striés de rouge, les divagations, mots qui giflent, monologues décousus et interminables de l'ivresse à écouter sans broncher, coups qui volent comme des oiseaux. Je croyais que c'était l'alcool tout ça, un poison qui viendrait de la bouteille et infuserait en lui. Mais le poison était là, niché en son cœur dès son premier battement et très certainement jusqu'au dernier.

J'avais remarqué depuis toujours un grain de beauté bleu sur le bras de sa mère. Des années je l'ai regardé ce grain de beauté qui n'en était pas un, fascinée sans jamais oser demander. Et puis un jour que j'étais grande, quelque part à l'aube de la vingtaine, et que mon regard s'attardait une fois encore en disant cette fois tout haut que c'était drôle un grain de beauté bleu quand même, elle m'a dit. C'est ton père, quand il avait huit ou neuf ans il m'a planté un stylo bille dans le bras, et c'est resté, ça a donné cette boule bleue, il a toujours été comme ça. C'était pas un grain de beauté, c'était pas drôle, même pas drôle du tout. Sans raison, sans motif ni explication. Ce n'était donc pas la bouteille, pas l'alcool, mais autre chose, en lui déjà très tôt. La noirceur.

Même la noirceur a ses éclaircies. Parfois il me disait on va faire un tour? Faire un tour c'était partir en voiture des heures, loin, rouler, rouler, boire tous les paysages, écouter toutes les cassettes, toutes les notes, chanter, la liberté, la délivrance, et la magie au bout, arriver chez quelqu'un d'inattendu, des cousins, des amis du passé, une bergerie, un haras, la mer, la neige sur les hauteurs en hiver, faire de la luge, du cheval au galop, manger une fondue, revenir tard avec la nuit, les lumières de toutes les villes sur les surfaces de tous les fleuves. Pas de peurs, pas de blessures, pas de mots sur la route, un silence qui savoure l'aventure. Et puis le retour. La noirceur. Et petit à petit, plus aucun tour.

Mon grand-père aussi m'emmenait faire des tours. Avant qu'il ne démarre la 4L, on scellait le pacte, une limonade une pièce de deux francs et je ne disais rien de rien à ma grand-mère. Prendre la 4L, c'était pour la blague, pour lui faire croire, le bar était à deux rues, on faisait tout un grand détour de film comique quand on aurait pu y être à pied en cinq minutes. Pas de voyages pour de vrai, l'aventure je l'inventais au retour. Je me rapelle le rideau de perles en bois, les sièges en vieux cuir rouge, les brouillards de fumée qui piquaient la gorge et les yeux, les odeurs de tabac brun surtout vraiment dégoutantes, le tabouret au comptoir toujours près de la patronne, une belle dame blonde qui relevait ses cheveux en chignon, habillée en noir, des chemisiers en froufrou de dentelles, la poitrine généreuse, les yeux verts clairs, la voix à la fois douce et granuleuse des tenancières, voilée d'ambre et de tabac, qui connait tout sur tout le monde et raconte plein d'histoires. Les verres, les odeurs de Ricard, de vin, de bière, de café très peu. La pièce de deux francs insérée dans le distributeur à cacahuètes, qui sont les meilleures cacahuètes du monde avec leur peau marron qui pelure sur les doigts et laisse dessus des grains de sel par centaines. Le visage abimé des hommes, ou l'alcool creuse des sillons, mets du rouge au nez et aux joues et les faits clowns et pitres, tantôt drôles tantôt tragiques, les voix qui s'élèvent se crient par dessus, les corps qui tanguent, les mondes qui se font et se refont, les philosophes, les rigolards, les coléreux, les silencieux, les libidineux même avec les petites filles. Quelque chose qui flotte et que l'instinct saisi. Etrange ce que les enfants saisissent, et ce qui leur échappe. J'adorais partir en fausse escapade avec mon grand-père, complice ignorante de sa destruction, il avait l'alcool riant, lui. C'était un gentil au plus profond, à la bouteille qui faisait taire quelque chose qu'il ne voulait entendre.

La boite à gants était rempli de bonbons vichy et de Stoptout, ça stoppait pas grand chose pourtant, quand ma grand-mère feignant une bise lui reniflait l'haleine, il fuyait vite fait l'hystérie dramatique à la cave, au jardin, dans sa cabane à outils. A la fin, quand son foie était en train d'éclater, juste avant, l'homme riant était terrorisé, il chassait des rats et des araignées imaginaires, jusqu'à fracasser de son poids la table basse en verre. Il ne s'est plus relevé. Des bouteilles on en a retrouvé partout, des années et des années, dans ses vieilles armoires, au-dessus, derrière, au fin fond de la cave, dans la cabane du jardin, dans des recoins, des cavités, des seaux rouillés scellés, à chaque re-trouvaille ma grand-mère partait dans des cris oh le chameau et lui refaisait le portrait en l'égratignant bien à tous les coins, et pourtant ça ressemblait à une forme de joie, des petits signes de la main depuis l'au-delà et des colères d'amour y répondant. C'est quand on a plus rien trouvé, que c'est devenu froid et triste. Elle s'est vengé ma grand-mère, de cet abandon, elle a laissé tous les légumes pourrir faner de ce jardin planté au carré, les herbes repousser folles, et quand tout a été bien recouvert elle a collé des fleurs sauvages partout.

Sur ma toile, devant l'ombre, en plus grand plus lumineux, la 4L grise garée les roues de travers devant le portail vert, ou même beaucoup plus loin devant chez des voisins, quand il s'était mis la mine à l'usine, les bouteilles souvenirs, la moustache fière et les brettelles de travers. La perte douloureuse du rigolard, toujours dans le vague, s'anesthésiant dans les brumes.

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