Chapitre dix-sept

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Parce qu’il avait les mains dans le short de Thibault et que c’était d’une importance capitale de les remettre à cet endroit précis le plus rapidement possible, Dalil se contenta de décrocher, de mettre le haut-parleur et de jeter son téléphone sur son sac. Il répondit d’un ton nonchalant, sa voix étouffée par la peau de Thibault sur ses lèvres :

« Oui ? »

Il s’attendait à entendre un gars lui proposer la rénovation thermique de sa maison du sol au plafond. Et il n’était pas vraiment d’humeur à parler de chaleur. Ils étaient retournés par deux fois cette semaine à la petite retenue d’eau rien que pour pouvoir se toucher sans dégouliner de sueur dans l’instant. C’était beaucoup plus agréable de plonger dans l’eau fraîche et la laisser s’évaporer sur leurs corps, beaucoup plus agréable de faire l’amour ainsi, humides et froids.

Mais à la place d’un démarcheur, ce fut la voix de Juliette qui sortit, plus basse qu’à l’accoutumé :

« Espèce de saloperie ! »

Il s’écarta de Thibault dans l’instant, tenta d’attraper son téléphone, mais ses mains tremblèrent. Il n’avait pas besoin de poser des questions, il avait imaginé cette discussion à de nombreuses reprises.

« Juliette ! Je suis désolé ! s’exclama-t-il. »

Il perçut le regard de Thibault sur lui, et toute sa culpabilité revint. Il avait menti, il s’était fait passer pour le bon gars, pour le mec blessé de l’histoire. Et il n’était aucun des deux.

« Tu peux l’être, ouais ! continua Juliette. T’es un lâche, Dalil ! Un putain de lâche ! T’as préféré te tirer plutôt que de me dire la vérité ! Tu pensais que je ne l’apprendrais jamais ? »

Il l’avait espéré, parce que c’était plus facile ainsi. Il réussit enfin à saisir son téléphone en main et à ôter le haut-parleur. Il voulait s’éloigner de Thibault, mais il ne réussit qu’à faire quelques pas, pieds nus sur le chemin caillouteux, avant de s’arrêter. Son souffle s’égara alors qu’il répondait :

« Non… Je… Je voulais pas te faire du mal, je pensais…

– Quoi ? Tu pensais quoi ? Putain, Dalil ! Je les ai trouvés en train de ken dans mon lit !

– Quoi ? Qui ? »

Quelque chose s’écorcha sur sa peau, remonta de son torse à ses lèvres et lui donna la nausée. Dalil avait naïvement espéré que c’était lui et seulement lui.

« Ryan et son mec, je les ai surpris en pleine partie de jambes en l’air ! Bordel ! Tu le savais, hein ?

– Je… Juliette…

– Putain, tu le savais ! Je suis trop conne ! »

Il entendit la colère de Juliette, celle qu’elle conservait avec ferveur pour ne pas craquer. Peut-être l’avait-elle fait en silence et en solitaire, comme tant d’autres fois, face aux conneries de Ryan.

« Il est avec un gars ? demanda Dalil.

– Un, deux, j’en sais rien ! Son téléphone est truffé de messages de mecs, ça fait des années que ça dure.

– Je suis désolé. Je ne savais pas tout. Pas ça, murmura-t-il. »

Ce n’était pas seulement lui, ça n’avait jamais été lui. Il repensa aux dernières années, à Ryan qui n’acceptait plus les mêmes contrats que lui, puis il songea au plâtre et à son immobilité forcée. Il le savait, il avait été à portée de main, pratique, disponible et discret. Et lâche, tellement lâche.

« Juliette, je suis désolé, répéta-t-il.

– Merde, Lil. Qu’est-ce que je vais faire ? »

Fuir ! voulut-il répondre. Parce que c’était ce qu’il avait fait. Mais Juliette ne possédait pas une once de lâcheté, elle avait toujours été l’adulte dans son couple mais aussi dans leur groupe d’amis. Et il devina qu’elle avait fait face ou qu’elle allait le faire, sans faiblir.

« Je sais pas.

– Je me sens tellement idiote, si tu savais.

– Tu n’es pas idiote, Juliette. Et je… »

Il devait le faire, il devait lui dire.

« Je n’y arrive pas, le coupa-t-elle. Je veux pas, pas cette fois.

– Quoi ? »

Elle ne répondit pas et continua, sa voix s’essoufflant :

« Il me jure qu’il va arrêter, qu’il va changer, qu’il m’aime. »

Dalil pouvait presque entendre les mots de leur confrontation, ceux blessés de Juliette et les paroles d’excuse de Ryan. Il se demanda si son pote arriverait encore à la convaincre de lui laisser une chance, la « dernière » d’une longue série de dernières chances. Dalil avait passé des années à les voir imploser à la vitesse d’un soleil devenant une géante rouge, trop lentement pour pouvoir en remarquer toutes les traces, mais en sachant la fin inexorable.

Il aurait seulement voulu ne pas se sentir comme le scientifique fou ayant balancé une bombe sur le soleil pour accélérer la réaction en chaîne.

« Il me dit que c’est juste… c’était juste du sexe avec tous ces mecs, qu’il n’a jamais eu quoi que ce soit de sérieux. »

Dalil retint le sanglot bizarre qui gonfla dans sa gorge. Il avait l’impression de se déliter sous les mots de Juliette. Il aurait bien voulu disparaître pour ne plus ressentir cette culpabilité monstrueuse en même temps que la douleur de se sentir relégué au même plan que tous les autres.

« Du cul sans sentiments, c’est tout ce qu’il y a eu. Il n’a jamais aimé aucun d’eux, jamais. Mais je veux pas.

– Quoi ? répéta-t-il encore une fois.

– Lui pardonner. Je l’aime, c’est douloureux parce que je l’aime, et je sais que si j’accepte cela, je vais finir par tout accepter. Je veux pas lui pardonner. »

Dalil inspira lentement.

Je veux pas te pardonner.

Voilà ce qu’il entendait dans la voix de Juliette.

« Je suis désolé, je sais pas quoi te dire, murmura-t-il.

– Je sais, t’as jamais aimé être entre nous, dit-elle, lui rappelant cet équilibre bancal qu’ils s’étaient efforcés de maintenir toutes ces années. »

Il garda le silence, Juliette ne s’imaginait pas à quel point Dalil s’était immiscé entre eux. Dans sa tête, ses souvenirs d’adolescent égoïste lui racontaient que c’était elle qui lui avait pris son meilleur ami. Ou peut-être que son meilleur ami avait pris ses distances dès lors que Dalil avait commencé à assumer son homosexualité.

« Tu sais que ce n’est pas parce que c’est des mecs, hein ? fit-elle d’un ton soudain.

– Quoi ?

– Je veux dire, filles ou mecs, ça aurait été pareil ! Et oui, il y a l’effet de surprise, parce que je me suis jamais douté, pas un seul instant, que Ryan… qu’il… »

Elle hoqueta un petit peu au bout du fil et se reprit.

« Ça n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle ! Tu le sais, Lil ! »

Son cœur explosa, bien plus vite que n’importe quel astre dans l’univers, mais il eut l’impression que la douleur durerait des années-lumière. Malgré sa détresse et la colère perceptible dans sa voix, elle cherchait encore à lui manifester son soutien.

« Oh, Juliette, murmura-t-il, bien sûr que je sais. Je suis désolé, je voulais pas que tu l’apprennes comme ça. »

C’est sûr, ça aurait été tellement mieux de lui annoncer qu’il avait baisé presque quotidiennement avec Ryan pendant plus d’un mois. Parce qu’il s’était perdu dans cette excitation de l’avoir enfin, ce dont il avait rêvé toute son adolescence, au point de ne pas voir tout ce qui n’allait pas, tout ce qu’il détruisait.

« Qu’est-ce que tu comptes faire ?

– Là, maintenant ? Je pensais lacérer ses maillots de foot, un par un et lâcher ses consoles du balcon pour voir si elles rebondissent. »

Il laissa malgré lui échapper un rire.

« Je peux te dire avec certitude qu’elles ne rebondissent pas.

– Rien ne remplace un test réel. »

Elle prit un temps, sa voix moins rude et heurtée, son souffle presque calme.

« Juliette…, murmura Dalil. »

La douleur effaça le faible sourire qui était apparu sur ses lèvres et il laissa le silence étouffer ses mots. Des mots d’aveux, des mots d’excuses.

« T’es toujours super nul en réconfort, accusa Juliette, mais je suis contente de t’avoir, Lil.

– Je… Si jamais t’as besoin de mon appart, t’as les clés, hein ? fit-il brusquement, se rabattant sur des aspects pratiques pour éviter ce débordement d’affection qu’il ne méritait pas. »

Il était lâche, il n’y avait aucun doute là-dessus.

« Ryan est parti chez ses parents, je crois, mais je sais pas comment faire s’il revient. Merci, Dalil. »

Il ferma les yeux, ne pouvant se sentir autrement que comme un connard aux mots de sa meilleure amie. Il pressa fortement ses paupières jusqu’à provoquer une légère perte d’équilibre Et quand il les réouvrit, ce fut pire. Il tomba sur la silhouette de Thibault, se mouvant dans la retenue d’eau, essayant tant bien que mal de lui laisser l’espace nécessaire à la discussion. La culpabilité dégringola jusqu’à son ventre, tandis que la brutalité de la réalité s’ajoutait à la sensation. Il pouvait faire semblant et jouer les doux, les tendres et les mecs sympas auprès de son amant. Il n’était pas un « bon gars » selon l’expression de Thibault, il n’était qu’un connard qui avait cédé à l’envie d’avoir son meilleur ami, une fois, puis deux, jusqu’à ne plus pouvoir compter, parce qu’il l’avait voulu pendant trop d’années.

« C’est rien, murmura-t-il.

– Tu rentres bientôt ? demanda-t-elle.

– Dans un peu moins de deux semaines.

– Tu me manques, Lil.

– Toi aussi, tu me manques. »

Et tu me manqueras à tout jamais, songea-t-il. Parce que rien dans cette histoire ne pouvait bien se terminer. Mais Juliette méritait mieux que des aveux au téléphone. Il espérait seulement que Ryan lui en laisse le temps. Dalil raccrocha, les doigts engourdis de s’être serrés sur son téléphone.

Il hésita à appeler Ryan, mais ils n’avaient jamais fait dans l’écoute et le réconfort, jamais, même quand ils en avaient désespérément besoin. En général, Ryan se moquait de ce déballage de sentiments, s’énervait pour couper court ou devenait totalement mutique. Tout pour éviter de faire vibrer, même de façon infime, la corde sensible à l’intérieur de lui. Et tant pis si son attitude faisait mal à Dalil ou à Juliette, Ryan était tout bonnement incapable d’agir autrement. La peine envahit le corps de Dalil, il n’arrivait plus à dénouer ses sentiments, il se sentait triste et en colère, mais il avait l’impression que sa colère s’échappait de lui et revenait heurter sa poitrine comme un boomerang.

Il entendit un clapotis et se tourna avec lenteur.

« Tu vas bien ? demanda Thibault. »

Il était dressé sur le bord du bassin, les pieds dans l’eau. Il le regardait avec un air concerné et compatissant.

« Ouais.

– Non.

– Quoi, non ?

– Non, tu vas pas bien. »

Thibault sortit de l’eau, s’approcha lentement et glissa ses mains sur les avant-bras de Dalil. Elles étaient fraîches et mouillés, et Dalil se tendit sous le contact. Il n’était pas un bon gars, pas du tout, juste un gars ordinaire, lâche et au cœur martelé de cet amour pour Ryan qu’il n’avait pas voulu voir disparaître, au point de ne pas voir que ce n’était plus de l’amour depuis des années. Il n’était même plus sûr que ce fut encore de l’amitié ou un reliquat du temps passé. Il avait envie de retirer sa peau du contact de Thibault, de lui avouer qu’il n’était pas quelqu’un de bien et il fit un pas en arrière. Le plus jeune le suivit et ses bras l’encerclèrent fermement.

« Hé ! C’est pas parce que tu flirtes de pas si loin que ça avec les trente que tu n’as pas de droit de te laisser aller. »

Il le ramena vers son épaule et Dalil répliqua dans un murmure sans sa morgue habituelle.

« Je flirte de très loin !

– Oui, enfin, là, t’es quand même à deux doigts de lui rouler un patin à la trentaine.

– Sois pas jaloux alors ! »

Dalil obéit au conseil et enserra enfin la taille de Thibault, se laissant aller contre lui, ses lèvres collées à la jonction entre son cou et ses épaules.

« Mauvaise nouvelle ? demanda Thibault.

– Mauvais souvenir, répondit Dalil.

– Oh ! »

Thibault comprit en une seconde et Dalil s’en voulut de laisser Ryan se faufiler entre eux. Mais le plus jeune resserra son étreinte pour lui offrir une consolation que Dalil n’estimait pas mériter. Sans doute Thibault croyait-il qu’on lui avait brisé le cœur, il se l’était brisé tout seul, comme un idiot.

« Tu veux rentrer ? demanda Thibault.

– Tu me fais toujours des pizzas ?

– Non, je t’apprends à les faire. »

Thibault se pencha et chuchota à son oreille.

« Moi aussi, je peux t’apprendre des trucs.

– Je demande à voir, répondit Dalil. »

Il tenta de donner un ton séducteur à sa réponse, mais l’excitation présente avant l’appel de Juliette était retombée d’un coup, et Dalil se retrouvait pétrifié, piégé quelque part au milieu des morceaux brisés de son cœur, de sa conscience, n’osant plus faire un pas au risque de se blesser davantage. Ou pire, de blesser encore quelqu’un.

* * *

Dalil recula sa chaise et s’avachit dessus avec un cri à mi-chemin entre l’agonie pure et simple et le contentement idiot.

« Je peux plus bouger, se plaignit-il.

– Je t’avais dit de plus l’étaler. C’est de la pâte à pain, ça gonfle. »

Thibault l’avait laissé faire sa pizza, et il s’était adonné à la tâche comme un gamin de cinq ans, avec les yeux plus gros que le ventre. Non seulement, il avait mis un cercle de pâte gigantesque et très épais, mais il avait également posé dessus toutes les garnitures possibles. Bref, sa pizza aurait pu nourrir douze personnes, et il s’était fait un devoir de la manger en entier.

« Un alien essaie de sortir de mon bide ! Tu pourrais avoir un minimum de compassion.

– Tu n’écoutes ni le guide ni le boulanger et tu veux de la compassion ? »

Dalil se contenta de gémir et de faire glisser davantage ses fesses sur l’assise de la chaise. Il avait envie de sourire et il n’y arrivait pas totalement. Ce jour entremêlait un bon et un mauvais souvenir, lui donnant l’impression de croquer dans un carreau de chocolat amer. Oh non, ne pas penser à la bouffe !

« Tu veux un éclair pour faire passer tout ça ? Un Paris-Brest ? Un chou chantilly ? Oh, je sais ! Un millefeuille !

– Thib ! gronda Dalil, un sourire envahissant son visage. »

Il se redressa et regarda son amant. Thibault le fixait, ses yeux verts ne fuyaient pas, ne se détournaient pas de lui. Et c’était si bon, si foutrement bon de voir le désir s’étaler ainsi dans ce regard, gagner les lèvres et les incliner dans un sourire. Même s’il se demandait s’il avait vraiment le droit de vouloir encore cela. Peut-être qu’il devrait faire une randonnée de nuit pour gagner ce calvaire tout en haut de la montagne et s’offrir comme casse-croute aux loups, aux lynx et aux chamois, si ces pauvres bestioles voulaient bien de lui.

« Je te proposerai bien un autre type de dessert, chuchota Thibault, mais comme tu peux pas bouger…

– Si c’est que ça, j’aime beaucoup te voir bouger au-dessus de moi, répondit Dalil. »

Thibault inspira à la suggestion. Il n’avait pas chevauché Dalil depuis la première fois, et il se demanda si l’expérience acquise ne rendrait pas l’acte encore meilleur. Ils rangèrent la table en s’effleurant, se bousculant et en laissant leurs yeux se déshabiller, tout ça pour continuer à l’étage et finir par se laisser tomber sur le lit, nus et transpirants, la chaleur ne s’étant pas dissipée à la tombée de la nuit. Thibault grimpa sur Dalil, ses cuisses enserrèrent son bassin et il initia un mouvement d’avant en arrière.

Il avait passé trop de temps à contempler le monde, à attendre que les papillons se posent pour ne pas percevoir les subtiles différences dans tout ce qui l’environnait. La façon dont les mains de Dalil se crispèrent sur ses hanches, hésitantes. La sueur sur son visage et ses yeux troubles, semblant emplis d’une fièvre maline. Ou d’un mauvais souvenir dans lequel il se perdait encore et encore. La main de Thibault se porta à sa joue, mais il hésita à le toucher malgré leurs corps accolés l’un à l’autre.

« Dalil ? appela-t-il. »

Les yeux sombres se fixèrent enfin sur lui, horrifiés. Et il résista à entourer sa joue de sa main.

Dalil cligna des yeux, pendant de longues minutes, il s’était perdu dans ce moment, toucher Thibault, le déshabiller, le sentir nu remonter lentement sur ses cuisses. Et puis, il y avait ce moment précis où leurs regards ne s’étaient pas seulement croisés, mais s’étaient accrochés l’un à l’autre. Et il n’y avait aucune pénombre pour atténuer la couleur des yeux de Thibault. Il le regardait, et Dalil se sentait incapable de soutenir le regard de son amant, profondément honteux. Il entendit Thibault l’appeler, vit sa main à quelques centimètres de son visage.

Il voulait replonger dans le désir, il voulait plonger dans le corps de Thibault, oublier et il se sentit misérable parce qu’il avait décidé qu’il ne ferait pas cela, qu’il n’utiliserait aucun de ses bons souvenirs avec Thibault pour effacer les mauvais. Non, il devait arrêter de se mentir, ces mauvais souvenirs, ces mauvais moments, il ne les devait qu’à lui, c’était sa faute. Il avait su dès le début que jamais Ryan ne le regarderait comme Thibault le faisait à cet instant précis, il avait su qu’il n’y avait aucun espoir, aucun avenir, mais Dalil avait quand même voulu prendre tout ce qu’il pouvait.

Avec un effort, il réussit à ancrer ses yeux dans ceux de Thibault et une évidence s’imposa à lui, une qu’il ne put pas taire.

« Je ne suis pas celui que tu penses, Thib. Je ne suis pas quelqu’un de bien.

– Ne me dis pas que toi aussi, tu enterres des corps dans les sous-bois parce que j’ai vu ton sens de l’orientation, il est à pleurer ! »

Dalil ne put s’empêcher d’avoir un hoquet, entre rire et sanglot. Et sa joue vint se poser sur la main tendue de Thibault. Lentement, le plus jeune descendit et appuya leurs torses l’un contre l’autre, gardant ses doigts légers sur la joue de Dalil, comme s’il craignit qu’il ne s’échappe. Ou s’envole. Ils restèrent de longues minutes ainsi, le souffle court de Dalil se heurtant à l’exhalation suave de Thibault.

Dalil laissa échapper un soupir. Il avait débandé, mais sentait encore le sexe bien réveillé de Thibault contre lui. Il poussa sur les cuisses du plus jeune pour l’inciter à se reculer et saisit son membre dans sa main.

« Je suis désolé, dit-il en appliquant un va-et-vient trop vif à son sexe. Laisse-moi deux minutes, ça va revenir. »

Les doigts de Thibault effleurèrent son ventre et descendirent pour rejoindre les siens. Mais au lieu d’aider son pénis à retrouver un peu de vigueur, ils arrêtèrent le mouvement.

« Stop, murmura-t-il doucement.

– Thib, protesta Dalil. »

Mais le boulanger écarta sa main avec fermeté.

« Non, je peux attendre que tu retrouves tes bonnes raisons, parce que j’ai bien l’impression que tu n’en as plus beaucoup à cet instant. »

Thibault bascula à ses côtés et remonta le drap sur eux, plus pour acter la fin de l’acte sexuelle, comme un rideau se refermant sur une scène, que pour cacher leur nudité. Sa main se tendit à nouveau pour laisser le choix à Dalil de se poser dessus. Il y avait quelque chose d’innocent dans le geste, une attente rêveuse, une acceptation enfantine, et Dalil ne put résister, il inclina la tête, puis s’enfouit complètement contre le corps de Thibault, n’ayant aucune envie de sexe, juste un profond désir de paix.

« Je veux croire que tu es un gars bien, Dalil, murmura Thibault en le serrant contre lui. Ou que tu essaies de l’être, et ça se fait parfois avec des erreurs et des remords à ne plus savoir qu’en faire.

– Tu parles d’expérience ?

– Non, je suis absolument irréprochable, comme tu l’as déjà remarqué. »

Sous le rire de Thibault, Dalil se détendit et frotta sa joue dans la paume qui le caressait avec douceur.

« Le gars que je fuis, c’est mon meilleur ami ou c’était, je sais plus ce qu’on est. On a eu une liaison et je… j’avais des sentiments, mais pas lui.

– Ça commence mal ton histoire.

– C’est pas le pire. Sa femme, c’est ma meilleure amie. »

Thibault marqua un temps d’arrêt à sa confession puis sa main reprit son mouvement sur sa joue et il demanda :

« T’es sûr que tu préfères pas m’avouer enterrer des cadavres dans la forêt ? C’est globalement plus simple pour juger si t’es un bon ou un mauvais gars. »

Dalil eut un sourire malgré lui et Thibault demanda doucement :

« Ton meilleur ami, c’est celui dont les parents t’ont accueilli quand…

– Oui, coupa Dalil, celui-là. »

Il avait envie d’arrêter là, mais il avait besoin de creuser un peu, d’ouvrir la plaie pour la nettoyer, de la faire saigner avant de la laisser cicatriser. Il avait besoin d’avoir mal. Alors, il raconta avec des mots ternes qui ne reflétaient pas ses sentiments, son adolescence avec Ryan et Juliette, leur petit couple à tous les deux, et son amour inavoué.

Il pouvait reprocher des milliers de choses à Ryan, mais quand il avait eu besoin de lui, son meilleur pote avait été présent. Même après que Dalil ait regagné le domicile parental, certains week-ends, l’ambiance pesante le poussait à se réfugier chez Ryan où il se sentait pleinement accepté. Et pour Dalil, ça avait été une exception à cette époque. Il avait fallu du temps pour que ses parents surmontent leur déception, taisent leurs interrogations et enfin, arrêtent de chercher des raisons ou des remèdes à l’homosexualité de leur fils aîné.

« Quand Ryan a fait un geste vers moi, j’ai pas réfléchi. J’ai voulu ça toute ma vie et j’avais envie d’être égoïste. Juliette l’avait eu pendant des années, et moi, jamais. »

Sauf qu’il avait surtout la sensation qu’aucun d’eux n’avait jamais eu de Ryan autre chose que des manifestations incomplètes d’amour.

« Et maintenant, je n’ai plus rien, ni Ryan ni Juliette. Je revois tout ça et je sais que j’aurais dû arrêter, je sais que c’était mal, que c’était une erreur. Mais…

– Mais c’est fait, et tu ne peux pas remonter le temps.

– Je referai l’erreur, parce que j’avais besoin de comprendre qu’il y avait quelque chose de brisé entre moi et Ryan, même si je ne sais pas quoi. »

Qu’est-ce qui avait poussé son meilleur ami à le traiter comme un vulgaire plan-cul, sans aucune considération ? Quand leur amitié s’était-elle transformée sans qu’il ne le voie ?

« Je ne suis pas un gars bien, Thib.

– Heureusement que t’as des abdos alors. »

Dalil se redressa sur un coude, arrachant son visage de la caresse pour enfin croiser son regard.

« Arrête !

– Quoi ?

– D’essayer d’alléger tout ça par des blagues. Si je suis là, c’est pas parce que j’ai le cœur brisé comme tu l’as supposé. Je suis là parce que je suis un connard, Thibault !

– Peut-être, mais si tu cherches quelqu’un pour te flageller, Dalil, désolé, ce sera pas moi. Moi, tout ce que j’ai vu de toi, c’est un gars qui est arrivé avec son sourire aguicheur et qui a enflammé mon été, un gars qui a aimé découvrir tous mes endroits préférés et qui m’a… qui m’a serré dans ses bras quand j’en avais besoin. »

Thibault tendit les mains et cette fois, il n’attendit pas, il attira Dalil dans une étreinte.

« Les reproches ne viendront pas de moi, Dalil. Ce n’est pas de moi dont tu attends la colère ou le pardon. »

Dalil glissa son bras au creux des reins de Thibault et le plaqua contre lui, sa peau chaude et humide se colla à la sienne. La sensation était trop intime, presque étouffante, et pourtant Dalil apprécia le contact et l’accentua, emmêlant ses jambes à celles de Thibault, leurs entrejambes se touchant sans que ce soit gênant.

« Faut que tu arrêtes d’être aussi réfléchi, je vais finir par croire que c’est toi qui flirtes avec les trente.

– Désolé de te l’annoncer, mais être le plus vieux ne fait pas de toi le plus intelligent.

– Heureusement que j’ai des abdos alors ! »

Le rire de Thibault s’éleva dans la chambre. Et Dalil pensa qu’il pourrait l’entendre des milliers de fois, il n’était pas sûr de s’en lasser un jour. Leur envie de sexe resta à l’état d’esquisse. Leurs mains se caressèrent jusqu’à échauffer leurs corps, mais aucun d’eux n’eut besoin de chercher l’aboutissement de ce désir et ils s’endormirent, pressés l’un contre l’autre, brûlants et moites en entendant le grondement d’un orage qui s’approchait.

Dans la nuit, le tonnerre enfla et de nombreux éclairs déchirèrent le ciel, mais à part quelques gouttes de pluie éparses, aucune averse ne vint refroidir l’atmosphère caniculaire.

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