Chapitre dix-huit
Le chat perfide de Thibault et son chien pervers s’étaient incrustés dans le lit, juste le temps de réveiller Dalil, avant de s’étaler sur le parquet tiède tels des tapis vivants.
Et maintenant, les deux bestioles le regardaient avec un air hargneux alors que Dalil cherchait son téléphone pour arrêter la sonnerie du réveil en retournant les poches de son short. Il lui fallut une longue minute pour se rendre compte que la sonnerie ne venait pas du vêtement, et qu’en plus, ce n’était pas son short qu’il fouillait avec acharnement, mais celui de Thibault, sans Thibault dedans, aucun intérêt donc. Le boulanger n’était pas non plus dans le lit.
Flèche retroussa les babines avec un grondement et Dalil eut envie de lui retourner. Mince, c’est pas comme s’il faisait exprès de ne pas trouver ce foutu téléphone ! La sonnerie se tut puis reprit de plus belle, et il comprit que ce n’était pas le réveil, mais un appel. L’image de Juliette lui vint en tête, puis celle de Ryan, même s’il était persuadé que son pote ne l’appellerait pas. Son dernier message était toujours là, au creux de sa gorge, à l’étouffer.
Ferme ta gueule, Dalil. Ferme ta putain de gueule !
Et il l’avait fait et il avait eu l’impression d’avoir seize ans à nouveau, à ne pouvoir parler à personne de ce qu’il ressentait envers les hommes, à ne pouvoir se dire qu’à lui-même qu’il était homo, même si, dans sa tête d’adolescent, il avait usé de mots plus durs. Non, Ryan ne l’appellerait pas. Ryan ne faisait pas dans l’écoute et le réconfort, quel qu’en soit le sens. Dalil repéra enfin son short qui avait glissé sous le lit et il se contorsionna pour le récupérer. En attrapant son portable, il découvrit que c’était un appel de Valentin.
« Val, qu’est-ce qu’il y a ? dit-il en décrochant.
– T’es rentré chez toi pour le week-end ? T’es encore sur la route ?
– Quoi ? Non, je me réveille. Pourquoi ?
– T’as pas vu les infos ? La montagne flambe depuis hier soir ! annonça Valentin. On passe en horaires étendues, les pompiers ont fermé la route principale, et toute la région est enclavée, on doit rouvrir la route des gorges en urgence, c’est le seul autre accès. »
Se fichant bien de Flèche et Oz, Dalil repoussa les volets entrouverts, les faisant claquer contre le mur en pierres. Dans l’aube, un épais nuage noir et gris oblitérait le ciel au Sud, montant de derrière la montagne comme un panache à une hauteur folle. Il ne voyait pas de flammes, et se demanda un instant s’il ne sentait pas une odeur dans l’air et si la chaleur qu’il percevait venait de l’incendie. Bon sang, il devait être gigantesque pour produire une nuée pareille.
« Bordel, murmura-t-il devant ce spectacle à la fois extraordinaire et désolant.
– Dalil ?
– Je suis là, répondit-il.
– Je sais pas où est ton là, mais moi, je te veux, là, dans ton harnais, prêt à grimper, dans un quart d’heure ! »
Dalil bascula sa tête contre son épaule pour tenir son téléphone et fouilla dans son sac pour en extirper un sous-vêtement.
« Quel est le débile profond qui t’a nommé chef ?
– Tu vas pas le croire, c’est le gars qui te paie ton salaire.
– Oh putain, le con !
– Ouais ! Allez, fais ce que tu fais de mieux et bouge ton cul, Dalil !
– J’arrive ! »
Ses vêtements de travail étaient restés dans le van garé devant la maison, et il fit encore une fois le trajet à moitié nu. Il s’habilla devant les portes ouvertes, zippant la braguette de son pantalon et fixant la lumière venant du fournil.
La montagne brûlait. La montagne de Thibault, et Dalil ignorait s’il y avait, sur l’autre versant, des tas d’autres coins sympas que Thibault ne lui avait pas encore montré. Des coins à papillons, à ail des ours, des cascades, des rivières, des endroits où il avait déposé ses drôles de galets décorés. Il ne frappa pas sur la porte ouverte du fournil. Le ronronnement clinquant du pétrin était couvert par la radio locale qui diffusait des informations en boucle et il comprit qu’il ne serait pas l’annonciateur de mauvaises nouvelles. Thibault lui jeta un coup d’œil rapide et continua à ajouter les dés de beurre à sa pâte à brioche, les regardant disparaître au gré des méandres de la pale en spirale.
Dalil avança et l’enlaça, son torse se planquant contre le dos du boulanger. Il vint perdre son visage dans la nuque, son souffle rejetant de fines particules de farine sur la peau humide.
« Le feu a pris au-dessus du village sur l’autre versant, sans doute à cause d’un éclair. C’est trop sec cette année, murmura Thibault. »
Il essuya ses mains luisantes sur sa tunique, puis demanda :
« Tu t’es levé plus tôt ?
– On doit rouvrir la route rapidement, je vais devoir faire des heures supps.
– Oh, ok. »
Dalil posa ses lèvres sur la nuque et happa la peau un instant avant de se reculer.
« À ce soir. »
Thibault tourna sur lui-même et l’enlaça brusquement. Dalil le reçut dans ses bras. Une de ses mains remonta pour attraper l’arrière de sa tête, serrant les boucles rousses entre ses doigts, tandis que l’autre se plaqua au creux de ses reins pour le maintenir collé à lui.
« Rouvrir la route ? demanda Thibault.
– Ouais.
– Est-ce que ça veut dire que les travaux vont être arrêtés ? Est-ce que…
– Je ne sais pas encore, Thib. Peut-être. »
Dalil sentit les doigts de Thibault tapoter le haut de son dos.
« Douze jours, fit ce dernier dans son cou.
– Quoi ?
– Il nous restait douze jours.
– Tu as compté, je n’arrive pas à savoir si c’est mignon ou flippant, souffla Dalil avec un petit rire dans la voix.
– Mignon, assura Thibault. Flippant, c’est quand j’enterre des gens dans la forêt. »
En prononçant le mot forêt, Thibault se détacha de Dalil et sortit du fournil à pas lents. Le nuage noir était toujours là et alors que le soleil se levait paresseusement, ils virent un hélicoptère bombardier d’eau passer au-dessus de la crête, son fuselage rouge et le ballon jaune gonflé d’eau accroché dessous bien visibles sur la nuée sombre, avant de basculer derrière la montagne.
Thibault tendit la main et déplia les doigts. Mais il ne comptait plus, peut-être attendait-il que des papillons imaginaires se posent. Dalil posa un baiser contre sa tempe.
« À ce soir, répéta-t-il. »
Il fit marche arrière avec le van et constata que Thibault était retourné à l’intérieur et pour la première fois, la porte coulissante du fournil était tirée.
* * *
Dalil eut droit à un regard furtif de Valentin à son arrivée et il se glissa au milieu des autres devant la table où s’affichait le plan des gorges avec les travaux prévus. Même sans la carte sous les yeux, il avait une bonne idée de ce qui allait se passer et ne fut pas surpris quand Valentin entoura la partie sud-est des gorges avec un marqueur.
« Ok, on abandonne cette partie. On l’a constaté, il n’y a rien d’urgent, c’est stable. On va terminer les renforts ici et la circulation pourra se faire, au moins en alternée d’ici la fin de la journée. Ouais, je suis optimiste, ma femme m’a promis des trucs chauds si je termine ce boulot plus tôt, alors pour mon bonheur…
– Et celui de ta femme ! clama un gars.
– Oui, merci de penser à elle !
– On y pense beaucoup, surtout depuis qu’on a vu sa photo !
– Pas moi, protesta Dalil. Enfin, j’y pense, mais pas comme eux. En fait, non, j’y pense pas.
– Alors, pourquoi tu l’ouvres ? râla Valentin. »
Dalil ne retint pas son sourire.
« Donc, pour mon bonheur, oui, je suis un homme simple, on finit ce chantier cette semaine et à moi les trucs chauds ! Et pour info, la boite proposera des contrats à ceux qui perdent celui-là, c’est pas ce qui manque en ce moment. Allez, bougez-vous, vous attaquez ici ! »
Il tapota la carte avec son feutre, entoura l’endroit et les abandonna pour rejoindre le grand chef aux prises avec des gars suant dans leurs costumes cravates qui désignaient la route avec des grands gestes comme s’ils espéraient faire bouger les montagnes.
Il y avait quelques têtes inconnues parmi les gars qui vérifiaient et enfilaient leur harnais et ils échangèrent des présentations rapides. Valentin vint lui taper sur l’épaule et Dalil désigna la table du menton. Sur la carte, des petites flammèches étaient dessinées et la route principale de l’autre côté de la montagne était longée par un liseré rouge. De grands traits de la même couleur barrait des centaines d’hectares de forêt et Dalil eut l’impression de recevoir une pierre dans le ventre. Il avait déjà travaillé dans l’urgence quand des routes ne pouvaient pas rester barrées trop longtemps, mais jamais avec cette sensation de pesanteur.
« Tu dessines comme un pied, j’espère qu’on t’a pas payé pour ça !
– Si, très cher en plus. »
Dalil glissa ses doigts sur les traits. Il savait se situer sur une carte, mais n’avait pas prêté attention à l’itinéraire quand Thibault l’avait guidé lors de leurs nombreuses sorties. À défaut d’écouter le guide, il l’avait religieusement suivi. Il faut dire que son guide possédait des arguments convaincants et il avait si bien dévoré le cul de Thibault du regard qu’il était incapable de retrouver sur la carte les endroits que ce dernier lui avait fait visiter. Les traits rouges semblaient trop nombreux pour un feu s’étant déclaré la veille.
Au cours de la matinée, la luminosité déclina et Dalil leva les yeux vers le ciel, s’attendant à voir des nuages au-dessus de lui, mais entre les pans de falaises, il entraperçut la fumée. Elle semblait peser sur les rochers et Dalil inspira avec peine, mais en réalité, l’air demeurait respirable. À intervalles réguliers, il entendait le passage des hélicoptères, mais trop tard pour les voir. Il avait l’impression d’être dans un autre monde, au creux de cet endroit.
« Dalil ! hurla Valentin.
– Oui ? répondit-il sur le même ton en cherchant son collègue des yeux. »
Mince, mais qui avait eu l’idée de le désigner chef ? Au bout de deux heures, tous les gars étaient si épuisés de l’entendre parler de sa femme et des trucs chauds qu’ils auraient accepté des heures supplémentaires non payées et des coups de fouet en prime rien que pour pouvoir terminer le boulot plus vite. Il repéra enfin Valentin à l’angle de l’abri de chantier qui agitait la main en sa direction.
« Viens là !
– Et un s’il te plait, c’est trop dur pour toi ?
– Je te laisse les trucs durs ! »
Les gars autour de lui se marrèrent. Sans se débarrasser de son harnais, Dalil marcha jusqu’à l’abri de chantier, le contourna pour gagner l’endroit où des tables et des chaises étaient installés et découvrit des boucles rousses et des yeux verts.
« Hé, qu’est-ce que tu fais là ? »
Thibault se dandina devant lui. Il avait les bras encombrés de plusieurs sacs en papier.
« Je n’avais pas fini mes fournées quand tu es parti. J’ai pensé que… »
Il déposa son chargement sur la table et une baguette s’échappa d’un des sacs et il s’empressa de la remettre dedans, mais il trembla et s’y reprit à plusieurs fois. Et par pitié, songea Dalil, était-il possible de ne pas trouver érotique ce geste de rengainer un truc dur dans un canal étroit.
« J’ai aussi apporté des croissants et des pains au chocolat. »
La timidité de Thibault était presque touchante et Dalil avait envie de s’avancer tout doucement et de frôler la peau exposée par son tee-shirt relevé sur la hanche pour le remercier. Ils n’avaient pas eu de problème à s’exposer aux regards des autres jusque-là, mais depuis, il y avait eu un changement dans leur relation, quelque chose qui dépassait le cadre d’une aventure d’été et ils en étaient tous les deux bien conscients. Et puis, Dalil était sur son lieu de travail.
« C’est le moment où tu lui dis merci en fourrant ta langue dans sa bouche, fit Valentin en levant les yeux au ciel. C’est à se demander comment vous vous débrouillez avec vos trucs durs quand je vous vois si peu dégourdis.
– On se débrouille très bien avec nos trucs durs !
– Quand ils sont durs, lâcha Thibault sans réfléchir. »
Valentin ouvrit de grands yeux vers lui et agita les bras.
« Alors, non ! Tu sais ce qu’on dit à propos des trucs durs pas durs, gamin ?
– Gamin ? s’offusqua Thibault.
– Ne coupe pas la parole aux adultes, tu veux. Alors, tu sais ou pas ?
– Non, je sais pas.
– On ne dit rien ! Et si on n’en parle pas… »
Valentin attendit que Thibault comprenne tout seul. Mais cela se fit avec un énorme froncement de sourcils et une main passée dans ses boucles rousses pour les tirer un petit peu.
« … ça n’existe pas ? proposa Thibault.
– Voilà ! Maintenant, je vais faire du café, et toi, Dalil, tu remercies correctement… »
Encore une fois, Valentin parla avec ses mains et Thibault sourit en retrouvant dans cette agitation la manière de communiquer de sa mère.
« Thibault, se présenta-t-il.
– Valentin, le chef unique et incontesté de cette bande d’acrobates.
– Et temporaire, heureusement, ajouta Dalil.
– Tais-toi, remerciements, rappela Valentin, je veux cette langue dans cette bouche ! »
Et ses doigts passèrent de Dalil à Thibault avant qu’il ne s’éclipse dans l’abri de chantier pour lancer les deux cafetières de café.
« Tu dois pas t’ennuyer, s’amusa Thibault. »
Au moins, son adjudant-chef-licorne demeurait imaginaire et ses allusions salaces privées.
« M’ennuyer, non, avoir des envies de meurtre, plusieurs fois, répondit Dalil.
– Je partage pas mes coins pour planquer des cadavres dans la forêt, t’es prévenu. »
Dalil rit, s’assit sur la table et tendit le bras pour ramener Thibault contre lui. Ses mousquetons tintèrent quand ils se collèrent l’un à l’autre.
« Merci, murmura-t-il.
– Il manque ta langue dans ma bouche.
– J’aimerais la mettre dans ta bouche, murmura Dalil en glissant ses lèvres dans le cou de Thibault. »
Puis il remonta jusqu’à son oreille et souffla :
« Et pas seulement dans ta bouche, mais je pense que ce n’est ni l’endroit ni le moment. »
Thibault ne réussit pas à retenir le sursaut d’excitation à l’idée de la langue de Dalil ailleurs et ce qu’il peut sous-entendre. C’était une pratique qui, franchement, le perturbait un peu et l’excitait beaucoup trop. Évidemment, sa licorne adjudant-chef trouva que c’était le moment propice pour se manifester.
On préfère un troufion qui agit plutôt qu’un troufion qui parle ! Alors, j’espère que tu sauras tenir tes engagements, mon gars !
« À quoi tu penses ? demanda Dalil. »
Thibault se rendit compte que le cordiste s’était arrêté à quelques centimètres de ses lèvres.
« Aux licornes et à ta langue.
– Ma langue, je peux comprendre, mais alors, les licornes, je vois vraiment pas.
– Bah, moi non plus, mais elle m’a pas demandé mon avis. »
Dalil éclata de rire et posa ses lèvres sur celles de Thibault brièvement. Il n’allait pas l’embrasser à en perdre haleine ici ou les baguettes ne seraient plus les seuls trucs durs dans les environs.
« Tu désobéis à ton chef.
– Je me rattraperai ce soir. Tu vas mieux ?
– Et toi ? »
Ils se regardèrent un long moment sans parler. Mais ce qui leur envahissait le cœur existait toujours. De même que les doigts de Thibault qui tapotaient la cuisse de Dalil sans arriver à savoir à quel nombre s’arrêter.
Thibault les quitta sans vouloir boire une tasse de café, malgré les dires de Valentin qui assurait que ses gars savaient se tenir, ce qui aurait été une bonne nouvelle si lui-même ne se comportait pas comme un lourdaud de première. Bref, comparé à Valentin, le langage de sa licorne adjudant-chef était délicat et ses allusions d’une finesse incroyable.
Après la pause, Dalil ramassa le sachet vide de viennoiseries et le jeta à la poubelle. Puis il déposa son verre qui avait servi de tasse dans l’évier en évitant de faire tomber la pile qui s’y trouvait déjà.
« Alors, c’est ton mec ? demanda Valentin.
– Non, enfin, c’est un truc temporaire comme ton poste de chef. »
Son collègue le regarda et désigna son propre visage de plusieurs cercles de son index.
« Tu vois cette tronche de gland que je me paye ? J’ai pas toujours été comme ça, faut pas croire. Il y a environ dix ans, j’étais encore tout à fait normal. Et puis, j’ai rencontré ma femme.
– Il y a un rapport avec Thibault ou tu veux seulement me rabattre les oreilles avec tes trucs chauds ?
– Non, juste te dire que t’as la même tronche de gland que moi. Ce qui tombe bien puisque ma femme et ton gars semblent avoir en commun leur amour des glands.
– Val, la partie poétique de mon cerveau, aussi minime soit-elle, est en train de mourir ! »
Valentin se mit à sourire.
« Mais t’as l’idée.
– Ouais, je l’ai. »
Oui, il avait cette idée en tête sans doute depuis le moment où il avait entendu le rire de Thibault résonner dans les sous-bois alors qu’il se trouvait là, les fesses plongées dans l’eau à le regarder, depuis cet instant où il l’avait entendu hurler sa peine en s’imaginant que personne ne pourrait l’entendre. Bien sûr que cette idée le frôlait et il hésitait à l’attraper et à la garder dans un coin de sa tête. Ce n’était pas ce qu’il était venu chercher, pas plus lui que Thibault.
Est-ce que Thibault aurait partagé son passé avec lui s’il n’avait pas su d’emblée que Dalil repartirait à la fin de l’été ? Et pourtant, ses doigts tentaient de compter les jours et de les retenir, tout comme Dalil résistait à saisir cette idée d’un bonheur trop paisible. Et puis, mince, il était loin, très loin d’avoir la même tête de gland que Valentin !
Ils ne réussirent à rouvrir la route qu’à vingt heures passées et très rapidement, une file ininterrompue de voiture et de camions se forma dans les gorges pour rejoindre les villes et villages enclavées par la montagne. Devant le nombre de véhicules qui attendaient que le feu de travaux passe au vert, Dalil eut l’envie de se coucher dans son van et d’y passer la nuit. Mais ses doigts esquissèrent un mouvement incongru et il se surprit à compter les jours. Cinq jours s’ils finissaient les travaux vendredi soir comme le prévoyait Valentin. Sept jours s’il passait le week-end ici avant de rejoindre un nouveau site. L’entreprise était nationale et il avait le choix entre le Jura, les Pyrénées, des immeubles près de Marseille ou un boulot pas loin de chez lui.
Puis il se mit à compter en heures et en minutes et sut que l’idée faisait plus que le frôler, elle grandissait en lui.
* * *
Est-ce que sa licorne avait passé la journée à parler de la patrie, de l’engagement et des hommes qui ne laissent personne derrière ? Ou plutôt qui se dévouent corps et âme et langue, ne pas oublier la langue, pour protéger et servir les derrières des civils en détresse ?
Oui, elle l’avait fait et il l’aurait fait taire si elle n’avait pas représenté une distraction bienvenue. Au bout de trois flash infos de la radio locale, chacun pour raconter combien que l’incendie était le plus gros incendie de ces dernières années, que les pompiers avaient du mal à lutter et que si le vent se levait – et il allait se lever selon les prédictions météos – la situation pouvait devenir rapidement dramatique, il avait fini par basculer sur la musique de son téléphone. Il avait appelé sa grand-mère pour prendre de ses nouvelles, il ne tenait pas à ce que son grand-père s’aventure dans son jardin si jamais les fumées venaient jusqu’à eux, même si le conseil de rester à l’intérieur avait été fait pour la ville sur l’autre versant de la montagne et les villages le long de la route principale, pas ici, pas encore. Mais il avait eu droit à son quatrième flash info de la journée de la part sa grand-mère. Certaines personnes habitant sur les hauteurs avaient dû évacuer leurs maisons parce que le feu n’était pas circonscrit. Et Thibault l’avait écouté énumérer le nom des lieux-dits en ne voulant pas faire le lien avec des endroits existants.
Alors, après avoir raccroché, il avait laissé la licorne adjudant-chef lui raconter tout ce qu’un troufion pouvait faire pour sauver la situation avec uniquement sa langue. L’innocence de Thibault en aurait pris en sacré coup s’il n’avait pas déjà écumé le net des années plus tôt en quête de renseignements et d’orgasmes rapides. Avec le passage des voitures réduit aux habitants, aucune horde de touristes ne l’empêcha de former ses rêves et ses fantasmes, juste ses habitués et en fin de journée, les commérages de Chantal, la voisine de ses grands-parents, qui gâcha tout le boulot de sa licorne en lui faisant part de son cinquième flash info tout en furetant dans la boutique comme si elle espérait voir son petit ami « étranger et donc responsable de l’incendie, du vol de la flèche de l’église du village et de la prolifération du frelon asiatique » planqué sous des sacs de farine pour pouvoir le dénoncer aux autorités en bonne citoyenne qu’elle était.
Tout ce que souhaitait Thibault à ce moment, c’était mettre Chantal dehors, fermer sa boulangerie et replonger dans les histoires héroïques de son adjudant-chef-licorne le temps que Dalil termine son autre mission et qu’il l’accueille tel le héros qu’il était. Un héros en sueur et fatigué, avec des bleus et des égratignures sur le corps parce qu’il s’était cogné contre les rochers en voulant aller trop vite, mais un héros qui n’avait pas oublié son devoir.
Après un repas expédié et une douche à peine plus longue, Dalil allongea Thibault sur le lit, sur le ventre, et ce dernier ne put retenir un frisson d’anticipation. La bouche de Dalil s’attaqua d’abord à sa nuque avec lenteur, puis à ses épaules. Ses doigts vinrent agripper son menton pour lui faire tourner la tête sur le côté.
« Merci, murmura Dalil avant d’obéir enfin à son chef et de fourrer sa langue dans la bouche de Thibault. »
La position était particulière, son cou le lançait, mais il n’avait pas envie de quitter la bouche de Dalil, parce qu’il avait une idée bien trop précise de l’endroit où cette bouche s’aventurerait après. Et ok, peut-être qu’il n’était pas prêt à ce que Dalil lui prenne tout. Ou lui donne tout. Puis leurs bouches se séparèrent, mais leurs langues glissèrent encore l’une contre l’autre et Thibault sentit un élancement dans son entrejambe en songeant à l’agilité de la langue de Dalil, puis cet élancement se propagea à son périnée et gagna son anus le faisant se tortiller sans qu’il le veuille. Et il pensa à tout ce que sa licorne lui avait chuchoté à l’oreille pendant l’après-midi. Les licornes pures et innocentes, à d’autres ! Ou alors, ça n’incluait pas les licornes avec un béret de commando.
Thibault laissa sa rêverie le submerger et le porter, puis la réalité se fit de plus en plus tangible à mesure que Dalil descendait le long de son dos. Il s’agita et les mains de Dalil se posèrent sur ses hanches pour l’immobiliser.
« Ça veut dire oui ou c’est non ? demanda le cordiste, suspendu à sa réponse.
– Ça veut dire : ta barbe me chatouille ! »
Dalil explosa de rire, puis leva la main pour la porter à son visage pour sentir tous les petits poils. Puis il reposa son visage sur le dos de Thibault et frotta sa joue contre sa peau.
« Espèce de connard ! clama le plus jeune. »
Mais un éclat de rire lui traversa le corps au même moment. Et il ne réfléchit plus ou il arriva au bout de sa réflexion.
« C’est un oui, Dalil. Oui. Comme ça, j’aurais pas à rentrer du bois pour l’hiver.
– J’ai pas vu de cheminée chez toi.
– Tant mieux, j’aurais pas à en construire une ! »
Dalil ricana contre sa peau, l’agaça une dernière fois de ses poils durs. Et quand Thibault s’agita, il l’immobilisa de tout son poids, bouche contre sa nuque, sa jambe entre les siennes, le haut de sa cuisse sur ses fesses le plaquant contre le lit. Et lentement, les mains de Dalil vinrent attraper celles de Thibault et les guidèrent jusqu’au bord du matelas pour qu’il l’emprisonne de ses doigts et s’y maintienne.
Dalil appuya sa jambe entre celle de Thibault pour l’inciter à les écarter davantage et ce dernier obéit. C’était la chose la plus érotique qu’il ait fait jusque-là, juste rester allongé et attendre, serrer ses doigts sur le bord du lit et se laisser porter par la chaleur et sentir sur son corps le chemin pris par la bouche de Dalil. Bien sûr, il savait où elle allait, mais il ignorait les tours et détours qu’elle prendrait. Et il ne savait pas qu’en s’arrêtant dans la cambrure de son dos, elle déclencherait un frisson, ni qu’elle provoquerait un balancement de ses hanches pour frotter son sexe tendu contre le drap.
« Doucement, murmura Dalil. »
Et il le redressa sur les genoux, rompant le contact du lit avec son érection. Peut-être qu’il couina de dépit au mouvement, mais qu’un baiser de Dalil sur sa fesse gauche lui fit oublier ce manque dans l’instant. Thibault ne voulait plus réfléchir, il voulait seulement être guidé, suivre l’itinéraire décidé par Dalil et se retenir de compter les jours du bout des doigts. Oublier que l’été était éphémère, que la vie l’était tout autant et que rien ne demeurait. Il voulait oublier.
Il ne put s’empêcher d’arracher le drap du lit quand la bouche de Dalil goba ses testicules l’une après l’autre, que sa langue remonta le long de son périnée et atterrit sur son anus. Thibault enfonça son front dans le matelas et voulut fermer les yeux plus fort encore. Il jura et resta la bouche ouverte contre le drap à emprisonner ses cris. Sa licorne était une saloperie de menteuse ! Il n’y avait rien de délicat et léger dans cet acte, c’était explosif et tumultueux. Et ça menait à des tremblements de tout son corps qu’il réprimait autant que possible.
La langue experte – bon dieu, combien de missions identiques avait-elle mené pour le devenir – remonta entre ses fesses, s’attarda sur les os saillants de sa colonne vertébrale pour s’arrêter entre ses omoplates rapprochées à l’extrême. Et alors que Thibault cherchait à se détendre juste un instant, à refermer la bouche, à juste… bordel, il voulait seulement respirer, les doigts de Dalil glissèrent sans mal à l’intérieur de lui et éclairèrent son monde de ce seul mouvement.
Dalil plaqua sa langue contre la peau de Thibault, ce n’était pas quelque chose qu’il faisait souvent, il s’y était adonné avec quelques partenaires réguliers, des gars avec qui il s’était senti suffisamment en confiance pour leur donner ce plaisir. Mais cette fois, il avait l’impression de prendre plus qu’il ne donnait. Prendre les soupirs et les petits cris surpris de Thibault, il était sûr de l’avoir entendu prononcer « putain de bordel » à plusieurs reprises, prendre les tressaillements de son corps qu’il ne maîtrisait plus. Alors, il continua à provoquer et à prendre ce plaisir qu’il échauffait du bout de ses doigts et qui se répercutait bizarrement dans son sexe à chaque mouvement qu’il faisait à l’intérieur de Thibault.
Il avait envie de retourner Thibault sur le dos, de voir ses yeux verts se plonger dans les siens sans hésitation. Il avait envie de tout ça, même s’il savait qu’il détournerait le regard le premier, noyé par la culpabilité et la honte, désemparé devant la sincérité dont Thibault faisait preuve. Il avait besoin de ce désir, de le prendre et de l’emporter avec lui. Plein de fois. Jusqu’à ce que sa propre estime renaisse.
« Thib ? murmura-t-il. »
Sa main caressa l’épaule du plus jeune et il tira légèrement dessus.
« Retourne-toi. »
Thibault bougea imperceptiblement puis enfouit son visage dans le drap pour étouffer un soupir.
« Je te jure que j’essaie, mais mon corps a décidé de limiter mes mouvements à gémir et se tortiller. »
Dalil éclata de rire, puis d’une main ferme, il fit pivoter Thibault sur le dos et le ramena au centre du lit. Avec rapidité, il se munit d’un préservatif et y ajouta une bonne dose de lubrifiant. Puis ses mains remontèrent le long des cuisses parsemées de légers grains de beauté, son corps suivit le même chemin pour se glisser entre les jambes ouvertes et ses yeux plongèrent dans les iris verts fixés sur lui jusqu’à ce que le contact entre eux devienne pesant et profond. Il ne s’agissait pas de pénétrer un corps, mais un nouveau monde, de se laisser toucher et attraper, quelque chose auquel Dalil n’était pas habitué. Il était pris dans la sensation et s’allongea tout contre Thibault, cherchant plus de peau, plus de regard, jusqu’à sentir son souffle sur ses lèvres.
« Là, tu peux recommencer à gémir et te tortiller.
– Continues à y mettre du tien, alors ! ordonna Thibault. »
Dalil bougea légèrement et cette simple ondulation provoqua une nouvelle salve de gémissements mêlés d’insultes de la part du plus jeune.
« Comme ça ? »
Thibault n’arrivait pas à quitter Dalil des yeux dans la pénombre peu prononcée, son sourire aguicheur, son regard qui ne pouvait s’empêcher de se déplacer entre son visage, hésitant à le fixer, et l’endroit où il s’enfonçait dans son corps. Thibault imagina un instant la vision qu’il devait avoir, et la chaleur embrasa son cou, puis ses joues. Il préférait ne pas voir, il ressentait déjà tout trop fort. Puis, tout bascula, Dalil glissa les bras pour relever ses cuisses et accentuer la pénétration.
Thibault renversa la tête en arrière et ferma les yeux, il pensa aux trucs durs pas durs qui redevenaient soudain extrêmement durs et solides, à sa licorne qui allait encore se lancer dans une dance endiablée, à tous ses rêves et ses regrets qui explosaient dans sa tête comme autant de petits flashs fulgurants sur lesquels il ne voulait pas s’arrêter.
Et il pensa à la fin de l’été, ses bras s’enroulèrent autour des épaules de Dalil, il voulait le caresser, l’étreindre, mais ses mains bougèrent, glissèrent sur la peau en sueur et ses paumes s’arrêtèrent juste dans le creux de la clavicule. Ses doigts s’agrippèrent un instant, se serrèrent et puis, Thibault ouvrit les yeux, chercha ceux de Dalil, et le tapotement reprit, sans autre but que de lui rappeler que tout était éphémère, parce qu’il était bien incapable de compter les jours à cet instant précis.
Dalil se redressa, l’obligeant à lâcher ses épaules. Puis, il attrapa ses mains, les doigts de Thibault pianotèrent encore dans le vide comme un réflexe et ceux de Dalil les enserrèrent et les plaquèrent contre le lit. Puis, Thibault sentit le plaisir le dévaster alors que Dalil plongeait dans son cou et échappait à son regard. Leurs mains se serraient avec tant de force que, plusieurs minutes après l’orgasme, les articulations de ses doigts en étaient encore douloureuses. Et il préféra se concentrer sur cette douleur que sur celle qu’il ressentait quelque part à l’intérieur de sa poitrine, une douleur qu’il ne voulait pas nommer.
* * *
Thibault se redressa dans le lit, ne sachant pas vraiment ce qui l’avait réveillé. La nuit était toujours là et des lueurs fantasmagoriques dansaient sur les murs de la chambre. Ils avaient oublié de fermer les volets. Chacun d’eux seraient levés bien avant l’aube, alors autant profiter à fond de la brise qui entrait dans la pièce et séchait la sueur sur sa peau. Dalil bougea à son tour et vint enfouir son visage contre son épaule. Thibault glissa une main dans les cheveux et le repoussa doucement.
Une chaleur diffuse se plaça dans son ventre, puis gagna son entrejambe. Il avait de quoi se chauffer tout l’hiver, pour peu qu’il ferme les yeux et se laisse aller à ses rêveries. Rêver, il savait faire. Il s’était nourri de rêves pendant des années. Rêver que sa mère était vivante. Rêver qu’il avait empêché son père de prendre la voiture pour ce « trajet de cinq minutes ». Rêver que son père arrêtait de boire et qu’il se révélait un autre homme sans son poison quotidien. Il savait rêver et recommençait avec acharnement, même si le réveil était brutal.
Il avança vers la fenêtre pour sentir le vent sur sa peau et se souvint que ses rêves prenaient toujours fin. Il jeta un œil sur son jardin, sur les ombres portées la lueur du ciel, puis releva les yeux vers la montagne. Il sentit les bras de Dalil venir l’entourer et le retenir en collant son dos contre son torse. La montagne se découpait dans le ciel et les flammes la mangeaient sans un bruit, mais avec avidité. Il cligna des yeux plusieurs fois.
Mais cela ne chassa pas la vision. Il était éveillé.
« Bordel, murmura Dalil en contemplant les crêtes des montagnes. »
Il serra Thibault plus fort contre lui.
« Hier soir, ça ressemblait sacrément à un au revoir, dit Thibault.
– Peut-être, ouais. Désolé. »
Thibault sentit ses yeux s’embuer. Il voulait quitter la montagne des yeux pour s’enterrer dans les bras de Dalil et disparaître. Il voulait encore rêver.
« Tu peux, parce qu’il était pas extraordinaire comme au revoir, et j’ai fantasmé sur des au revoir toute mon adolescence, commença Thibault en forçant un sourire. Mais bon, un gars m’a dit que les premiers au revoir, ça peut être un peu décevants. Et il paraît que les suivants sont bien mieux. »
Les doigts de Dalil tapotèrent son ventre dans un mouvement identique au sien avant de s’arrêter et de remonter sa main jusqu’à son pectoral pour le serrer plus fort. Son menton se posa sur l’épaule de Thibault et lui piqua la peau de sa barbe.
« Le deuxième sera bien mieux, le troisième encore meilleur, et le quatrième extraordinaire !
– Je vais les compter, prévint Thibault.
– Je sais. »
Thibault se retourna dans les bras de Dalil, et le poussa jusqu’au lit. Et pendant les minutes qui suivirent, ils laissèrent leurs gémissements et les doigts sur leurs corps prétendre qu’ils esquissaient des mots d’adieu. Après ce deuxième au revoir, Thibault s’étala sur le corps de Dalil et murmura :
« Ça fait un. Il en reste trois.
– Tricheur !
– J’ai pas dit à partir de quand ni comment je comptais. »
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