Chapitre dix-neuf

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Dalil appréciait autant qu’il détestait la surcharge de travail. Il l’appréciait, parce qu’il n’avait pas le temps de penser à Juliette et Ryan, mais la cadence était infernale, et il avait envie d’enrouler Valentin dans une corde et le suspendre à la paroi quand il leur beuglait de respecter les consignes de sécurité tout en les houspillant pour aller plus vite l’instant d’après. De plus, le trafic s’était reporté entièrement sur cette route et le passage continu des voitures avait rendu le travail pénible et bruyant. Certains s’énervaient de la circulation alternée et Dalil ne comptait plus le nombre de crétins qui tentaient de gagner trois minutes en passant au rouge ou trois secondes en démarrant avant que le feu ne se mette à clignoter.

Quand il ne pensait ni au boulot ni à Ryan et Juliette, son esprit était envahi par Thibault, par le manque de Thibault, ou par ses yeux qui le fixaient avec trop d’insistance comme pour graver les détails de son visage et de son corps dans son esprit ou qui se détournaient du paysage dévoré par l’incendie. Il imaginait que c’était comme voir partir en fumée sa maison avec tous les bibelots qu’elle contenait. Des morceaux de souvenirs emportés, et Dalil savait qu’on avait besoin de support pour la mémoire, qu’elle ne pouvait pas tout faire toute seule. Parce que, s’il n’était pas accroché à ses souvenirs, à des photos, à des babioles, tel que ce verre en plastique ramené d’un match de foot où son équipe préférée avait gagné ou le petit sticker Wanted de GTA collé de travers sur le bord de sa vieille télé, jamais il n’aurait pu se souvenir de ce que c’était, que d’être ami avec Ryan.

Il se demanda brusquement en combien de temps il s’effacerait de la mémoire de Thibault quand il n’y aurait plus que les souvenirs pour faire revivre le passé. Ils avaient été dans l’éphémère tout l’été, pas de photos, pas d’engagment. Et merde, parfois, Dalil avait envie prendre des heures supplémentaires, de bosser de nuit s’il le fallait, certains des gars le faisaient déjà, éclairés par d’immenses projecteurs, pour que son esprit ne tourne pas de cette manière.

Pourtant, son corps était fourbu, et en passant la porte de la maison de Thibault, il savait que ce qui l’attendait était une frénésie de sexe et un sommeil si lourd qu’il n’entendait même pas le boulanger se lever dans la nuit. Dalil était retourné au camping, brièvement, pour régler sa note. Il avait croisé Mads et Mikkel qui démontaient leur campement et avait discuté quelques minutes avec eux dans son anglais approximatif. Ils avaient échangé leurs réseaux sans que Dalil sache vraiment pourquoi, ce n’était pas comme s’ils allaient se revoir. Partout, il y avait cet air de fin d’été. Il refermait tout juste la porte d’entrée que Thibault l’accueillait.

« Hé ! »

Dalil se détesta pour ce qu’il était en train de faire à Thibault, même si ce dernier ne s’en plaignait pas. Et qu’il trichait allègrement en comptant des moitiés d’aurevoir ou même des quarts d’aurevoir. Hier soir, ils en étaient à deux virgule soixante-quinze aurevoir. C’était quelque chose d’acté, ils prenaient tout, se donnaient tout pour le temps qu’ils restaient. Dalil avança jusqu’à Thibault et nicha son visage contre son cou. Il le poussa en direction de la table de la cuisine, pour une fois vide.

« T’es tout transpirant ! lui reprocha Thibault. »

Mais pour autant, ses mains remontèrent le tee-shirt de Dalil pour attraper sa braguette et la descendre pendant que sa tête basculait en arrière pour donner accès davantage de peau. Dalil laissa courir ses lèvres jusqu’à l’oreille de Thibault, repoussa ses cheveux et murmura :

« On a décidé, il y a un bon bout de temps, qu’un Dalil en sueur était un Dalil sexy, on va pas revenir là-dessus. »

Pour couper court à la discussion, il retourna Thibault contre la table de la cuisine, le pencha dessus et abaissa short et sous-vêtement pour se coller à son cul. Être en sueur a son avantage, il glissa contre la peau de Thibault immédiatement et l’envie se fit si forte qu’il chancela une seconde. En même temps que sa main gagne le pénis de son amant, il fit coulisser le sien entre ses cuisses et bougea dans l’espace restreint, le retenant de son autre main. Pendant de longues minutes, il n’y eut que cette recherche empressée de plaisir.

Dalil sourit contre la peau de Thibault puis embrassa la nuque courbée sous ses lèvres. Et en un instant, une interrogation déferla dans sa tête et il se figea : avait-il seulement embrassé Thibault avant de le plaquer sur cette table ? Non, il ne l’avait pas fait. Est-ce que Thibault avait cherché à le faire comme lui le faisait parfois avec Ryan ? Dalil se souvint de ses essais et de ses échecs dans ce domaine, la façon dont Ryan le laissait approcher pour bifurquer au dernier moment. Et ce manque sur ses lèvres, sur sa langue alors même que son corps était comblé de plaisir. Ce manque qu’il ressentait à ce moment précis, malgré son corps plaqué contre celui de Thibault, son sexe enserré par ses cuisses, pressé de faire taire son désir avec un demi aurevoir. Arrêter son mouvement lui demanda plus d’efforts qu’il ne pensait. Mais il voulait embrasser Thibault et cette envie dominait le besoin brut de jouir.

Thibault sentit Dalil se reculer et il s’appuya sur la table pour se redresser, ses yeux attrapant l’image, un peu ridicule, de son short et son boxer enroulés à ses pieds. Il n’eut pas besoin de se voir dans un miroir pour savoir que ses joues étaient rouges et chaudes, à la fois de plaisir et d’embarras. Il estimait qu’il lui faudrait pas moins de cinq au revoir et demi pour arrêter de ressentir cette gêne lors de chaque ébat. Sauf si Dalil stoppait encore tout en plein milieu et le laissait en plan.

Il se retourna, le corps tout plein de frustration, la tête pleine de questions qui lui démangeaient le bout de la langue sans qu’il veuille les poser.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il avec prudence. »

Thibault ne voulait pas compter les jours, il voulait compter les aurevoir, et il voulait tricher en le faisant. Il ne voulait pas non plus entendre le ballet des hélicoptères et des canadairs au-dessus de lui ou le passage des camions de pompiers au centre du village. Il avait navigué depuis le début de la semaine entre la maison et son fournil, gardant les yeux sur la partie de sa montagne encore intacte, et Dalil. Parce qu’il ne voulait pas savoir, pas regarder, pas lever les yeux vers les crêtes les plus hautes et voir l’incendie descendre vers eux.

C’était le seul luxe qu’il lui restait, de pouvoir rêver, et Thibault n’était pas prêt à se voir arracher cela. Même s’il savait que le rêve allait prendre fin. Rêver, il savait faire, mais il n’avait jamais pu s’habituer à la douleur quand le rêve cessait. À cette désillusion quand tout se finissait, peu importe combien on compte les jours ou les au revoir.

« Je t’ai pas embrassé, répondit Dalil en levant les yeux vers lui. »

Rêver, il savait toujours faire, et il le faisait bien. Rêver d’un homme au tee-shirt froissé relevé sur son ventre, au pantalon ouvert et au boxer baissé en urgence pour seulement libérer le sexe lourd et tendu.

Ceci est une mission éclair, je répète, ceci est une mission éclair, on se déploie, on déclenche un orgasme et on se replie en vitesse !

« Trop pressé ? s’amusa Thibault.

– Trop désolé. »

Thibault oublia en une seconde sa frustration, il oublia aussi de compter. Il y avait à nouveau cette expression coupable sur le visage de Dalil. Comme s’il se noyait dans ses mauvais souvenirs. Thibault oublia même ses vêtements enroulés à ses chevilles et au lieu de réussir à se plaquer tendrement contre Dalil, il trébucha et tomba contre lui. Les pans du pantalon de travail battirent contre ses cuisses, la fermeture éclair claqua contre sa peau de façon désagréable. Mais Dalil était contre lui et il était chaud et en sueur. Et sexy, d’accord. Il stabilisa Thibault d’une main pressée sur sa fesse nue. Thibault ne voulait pas de mauvais souvenirs entre eux.

« Fais-le ! ordonna-t-il. Embrasse-moi ! »

Changement d’objectif, troufion ! Cette fois-ci, nous sommes face à une mission d’infiltration en douceur.

« Ou alors, tu manques à nouveau de bonnes raisons ?

– Je n’ai plus besoin d’avoir des bonnes raisons pour t’embrasser.

– Tu as besoin de quoi alors ? »

À ce moment-là, le bruit d’un hélicoptère passant au-dessus de la maison se fit entendre. Pour éteindre l’incendie qui gagnait du terrain, qui repartait d’un côté alors qu’on le croyait éteint, ils remplissaient le sceau accroché sous le fuselage à l’étang non loin, là où avait été tiré le feu d’artifice. Les souvenirs s’effaçaient sans que l’on ne puisse rien y faire, une mémoire s’écrivait sur une autre et s’y superposait et le bon se mélangeait au mauvais et au désenchantement. Il ne sut pas si Dalil remarqua son léger mouvement, son tout petit tremblement. Mais ce dernier entoura les reins de Thibault de son bras. Il se pencha à peine et leurs lèvres n’étaient plus qu’à quelques millimètres.

Dalil ferma les yeux quand ses lèvres touchèrent celles de Thibault. C’était doux et bon. Et ça le faisait se sentir autrement que comme un enfoiré, un moins que rien. Oui, il avait besoin d’un pardon ou d’une bonne baffe dans la gueule. Et Thibault avait raison, il n’était pas celui qui lui donnerait. Dalil claqua légèrement la fesse sous sa main et sourit d’un air narquois.

« Que tu sois face à moi, c’est quand même sacrément plus simple !

– Arrête de me pousser contre les meubles ! Ou pousse-moi dans le bon sens ! »

Dalil éclata de rire et, d’un mouvement, poussa Thibault jusqu’à ce qu’il heurte le plateau de la table.

« Oui, chef ! claqua-t-il en réponse avant de l’embrasser. »

Thibault s’accrocha à ses épaules. Dalil le repoussa encore un peu et Thibault oublia ses vêtements qui entravaient son déplacement. Parce que ce baiser possédait le goût du premier, et s’il fermait les yeux, il pouvait entendre le silence après les derniers pétillements des feux d’artifices dans le ciel nocturne et pas les allers-retours infernaux des hélicoptères. Les lèvres de Dalil se posèrent sur les siennes avec force avant de reculer et de revenir plus délicatement, trop délicatement, et de cesser le baiser. Thibault sentit ses doigts s’enrouler dans le col du tee-shirt de Dalil. Il le tira en avant et attendit que Dalil le regarde pour parler :

« Ok, troufion ! On n’est pas là pour faire dans la dentelle, alors, tu vas me le donner ce baiser et mieux que ça !

– Troufion ? répéta Dalil, un rire prêt à éclore.

– Un souci ?

– En fait, plusieurs, se marra Dalil. »

Mais il s’inclina une nouvelle fois et laissa Thibault le guider jusqu’à ses lèvres. Une des mains de Dalil descendit pour s’occuper de leurs érections.

Bravo, troufion ! On reste focalisé sur l’objectif !

Dalil referma les lèvres sur les siennes au moment même où sa main enserra leurs sexes. Et Thibault se laissa aller dans le baiser et dans ce balancement qui lui rappelait le mouvement de l’eau dans la petite retenue. Dalil l’embrassait et c’était mieux que les rêves, mieux que les souvenirs. C’était un baiser au goût d’habitude, un baiser auquel il s’était si bien fait qu’il ne voulait pas le perdre. Et à la place, il se retrouvait à compter des stupides au revoir. Thibault hoqueta contre les lèvres de Dalil et laissa croire que c’était un son de plaisir. Il devait continuer à rêver, à engranges des souvenirs et à compter.

D’une main ferme, il repoussa Dalil, descendit de la table sur laquelle il s’était retrouvé presque assis. Puis, il se retourna et se pencha pour reprendre leur position du début. C’était mieux ainsi, plus animal et moins sentimental. En une seconde, le sexe de Dalil fut entre ses cuisses, frottant contre sa peau, allant cogner ses bourses tendues, et Thibault serra les jambes pour amplifier la sensation pour Dalil. Il sourit en l’entendant gémir.

Mais Dalil n’était pas n’importe quel troufion parce qu’il tira brutalement Thibault en arrière pour pouvoir poser la main sur son sexe et donner tout autant qu’il prenait. Et il ne fallut que quelques minutes pour que la mission soit remplie et parfaitement remplie. Et sa licorne devrait vraiment arrêter de prendre la pose avec son cigare, c’était un tel cliché !

« Ok, trois au revoir ! déclara Thibault en se laissant aller sur la table de la cuisine, posant sa joue dessus et fermant les yeux.

– Je peux savoir comment tu comptes exactement parce qu’il me semble que les branlettes valaient un demi au revoir hier ? fit remarquer Dalil en se détachant de lui.

– Non, tu peux pas, rétorqua Thibault. On a déjà décidé que tu es le plus vieux et que je suis le plus intelligent, on va pas revenir là-dessus. »

* * *

Dalil récupéra la balle des mâchoires bavouilleuses de Flèche et l’observa.

« T’essayerais pas de m’arnaquer, toi, parce que c’est pas du tout celle que je t’ai lancée ! gronda-t-il. »

Thibault ricana du hamac dans lequel il était installé, presque dissimulé à la vue.

« Il en a toute une collection dans les fourrés. »

Dalil haussa les épaules, relança la balle et se leva. Son sac était prêt, il avait fait le plein du van et il ne lui restait plus qu’à prendre la route en fin d’après-midi. Il leva les yeux vers le paysage et l’incendie, ce foutu incendie qui avait noirci la montagne et tout précipité, était désormais éteint ou en passe de l’être, les derniers endroits où des foyers risquaient de reprendre sous surveillance.

Dalil avait finalement accepté une offre d’emploi à côté de chez lui. Il devait rentrer, sa fuite avait assez durée et il devait faire face aux conséquences de ses actes. Flèche lui ramena sa balle, bien que Dalil était persuadé qu’il ne venait pas d’envoyer une balle à la couleur verte fluo passée. Ce chien trichait autant que son maître. Malgré les couinements de l’animal, il l’ignora et se dirigea vers le hamac. Il appuya sur la toile pour la faire basculer.

« C’est au moins un hamac pour deux ça ! s’exclama-t-il. »

Thibault éclata de rire.

« Je sais pas, j’ai jamais testé. »

L’invitation était tentante. Mais c’est ce qu’ils avaient fait les derniers jours et pour les quelques heures restantes, Dalil désirait autre chose. Même si l’envie de parcourir de ses lèvres, de ses doigts, le moindre centimètre carré de la peau de Thibault était toujours présente. Merde, ça aurait dû être un signe, non ? Mais il ne s’était jamais intéressé à ces histoires de coups de foudre ou de coups de cœur. Il avait été trop occupé à aimer son meilleur pote, ce qui l’avait rendu si misérable qu’il était incapable de reconnaître que ce qu’il ressentait maintenant était particulier. Il n’était pas prêt pour ça. Sa main glissa sur le tissu du hamac jusqu’à la hanche de son amant.

« Thib ?

– Hmm ?

– On peut aller se balader ? »

Thibault s’assit dans le hamac.

« Une envie précise ? J’ai encore plein d’endroits à te montrer.

– C’est vrai que j’ai surtout visité ta chambre cette semaine !

– Pas que ma chambre, ma cuisine, mon salon, mon garage… »

Dalil explosa de rire en jetant un œil à la vieille porte en bois sur le côté de la maison. Ils étaient seulement allés chercher la pompe à vélo et voilà qu’ils s’étaient retrouvés à genoux à pomper autre chose. Oh dieu, son sens de la poésie était réellement mort au contact prolongé de Valentin ! Il espérait ne plus jamais croiser ce gars ou il allait finir par obtenir son diplôme de beauf.

« J’aimerais retourner à un endroit, dit Dalil en tournant brièvement son regard vers la montagne au-dessus de la maison.

– Où ça ? Il y a pas mal de chemins de randonnées qui ont été fermés à cause d’arbres calcinés risquant de tomber. »

Malgré ces faits douloureux, le ton de Thibault demeura léger et doux.

« Les papillons, répondit Dalil, j’aimerais revoir les papillons.

– Ok. »

Et toute la gravité de la terre se plaça dans cette courte réponse. Ils montèrent plus vite que la dernière fois, sans s’arrêter pour regarder le paysage, sans se tenter du regard, sans se frôler de façon explicite. Avant de sortir de la frondaison des arbres pour déboucher sur la prairie ensoleillée, Dalil ferma une petite seconde les yeux. Il voulait faire confiance à sa mémoire, se rappeler avec exactitude l’endroit. Une vieille maison éboulée en pierre sur le côté droit, les herbes hautes, certaines dorées, d’autres encore vertes. Et les papillons au ras des fleurs qu’on ne remarquait qu’après.

Thibault se retourna quand il vit que Dalil s’était arrêté. Le cordiste avait les yeux fermés, le souffle paisible, mais son visage ne l’était pas, ses paupières étaient plissées sous un effort de concentration et sa bouche tordue en une mimique un peu douloureuse. Il attrapa la main de son amant entre les siennes. Ce serait le dernier au revoir, celui qui mettrait fin à leur histoire. Thibault avait manqué d’au revoir et d’adieu décents. L’accident de ses parents avait été brutal et soudain, même si des années après, il s’était admonesté en se disant qu’il aurait dû le voir venir. Il avait imaginé des adieux bien rangés, des mots bien choisis, comme ceux que l’on répète en vue d’un discours. Mais même ceux ânonnés par sa grand-mère lors de l’enterrement lui avaient laissé une sensation bâclée. Il n’y avait pas de mots parfaits pour dire adieu, pas plus qu’il n’y avait d’étreintes idéales pour dire au revoir.

« Dalil ? appela-t-il. »

Son amant s’obligea à ouvrir les yeux.

« Viens. »

Thibault le tira un peu en avant et le sol passa de l’humus des sous-bois aux fleurs sauvages fanées par la sécheresse des dernières semaines. Les papillons étaient moins nombreux à cette période, mais certains voletaient encore au milieu des fleurs encore ouvertes. Même le sol mousseux était devenu rêche sous la chaleur. Et quand ils s’y installèrent, les herbes craquèrent sous leurs corps et les piquèrent de façon désagréable. Mais Dalil attira quand même Thibault sur le sol et l’allongea à ses côtés.

Ils contemplèrent le vol des papillons. Certains curieux ou indifférents s’approchaient tout près d’eux.

« Thibault, tu sais, on pourrait envisager…

– Que tu t’installes ici et que tu me demandes en mariage ? Attends deux minutes que j’appelle ma grand-mère et tu te retrouveras avec une part de pièce montée dans la bouche en moins de temps que tu n’escalades une falaise !

– Au moins, je rougis pas quand elle parle de jouer aux échecs.

– Mince, j’avais presque réussi à oublier que cette discussion avait existé. Tout comme celle avec mon grand-père sur le sexe.

– Tu as parlé de sexe avec ton grand-père ?

– Je n’ai pas parlé de sexe avec mon grand-père, il parlait et moi, je cherchais un moyen de lui dire que j’étais gay. »

Avec le souvenir, les lèvres de Thibault s’inclinèrent dans un sourire et récolta un rapprochement de Dalil contre lui.

« Et tu as réussi ?

– Non. Il a continué en me disant qu’il manquait de conseils pratiques si jamais je préférais les garçons, mais que la base restait la même.

– C’est quoi la base ?

– Que c’était hors de question que j’aille donner de l’argent à ce salopard de pharmacien qui avait foutu la merde à l’union locale des commerçants, et si j’avais besoin de capotes ou de quoi que ce soit, je commandais sur internet ou j’allais ailleurs que chez le gros con. »

Dalil éclata de rire.

« Mon grand-père a la rancune tenace. »

Suite à cette digression, Thibault se tourna vers Dalil.

« On avait dit l’été, Dalil. Et c’est bien comme ça. »

C’était mieux comme ça. Avant que Dalil ne découvre un peu plus la personnalité de Thibault, qu’il voie une nouvelle fois la partie brisée de lui, celle qui le poussait à se perdre dans la nature pour y hurler. Dalil allait emporter ce qu’il y avait de mieux en Thibault, et c’était bien comme ça.

« Est-ce que je pourrais au moins t’appeler ? Savoir comment tu vas ? Te mettre en garde contre tous ces gars en sueur qui se croient outrageusement sexy ? Surveiller que tu ne tombes pas sur un gros beauf ?

– C’est gentil, mais c’est déjà fait ! »

Dalil ricana.

« On peut alors ? Rester en contact ?

– Ouais. »

Leurs mains se rencontrèrent et se touchèrent. Puis Dalil se redressa et surplomba Thibault.

« Je suis désolé, murmura-t-il.

– De quoi ? »

De t’avoir tout pris sans te dire combien c’était important, pensa Dalil. Il s’écroula de quelques centimètres jusqu’à ce que ses hanches touchent à peine celles de Thibault. Ils avaient épuisé leur stock d’au revoir et un de plus ne ferait que rendre tout plus difficile, plus flou.

« Je repasserai te voir, Thib, je promets que…

– Non ! coupa Thibault dans une exclamation. »

Thibault plaqua sa main sur le torse de Dalil et le repoussa. Puis, il s’assit et résista à l’envie de prendre sa tête entre ses mains.

« Non, reprit-il plus doucement.

– Thib ?

– Mon père faisait ça. Promettre des choses. »

Au point qu’il en rêvait encore. Rêver, il savait faire. Mais il ne voulait pas croire en ses rêves comme il avait cru aux vaines promesses de son père.

« Je suis désolé. »

Thibault regarda les papillons effleurer les fleurs sauvages. Puis, certains se dirigèrent à l’ombre du mur de la vieille cabane de berger, là où des plantes grimpantes s’entremêlaient aux vieilles pierres.

« Quand j’étais enfant, je voyais les autres essayer d’attraper les papillons, mais ce que j’aimais moi, c’était de les laisser se poser sur mes mains. Mon père m’avait expliqué que si je les touchais, j’allais enlever la poudre présente sur leurs ailes et je risquais de les tuer. »

Thibault tendit les mains et déplia ses doigts avant de les refermer dans des poings serrés.

« Mais il ne s’est jamais dit que s’il touchait maman, il allait lui enlever à tout jamais sa magie. Il lui faisait du mal, il nous faisait du mal à tous les deux. Et quand c’était fini, quand il n’y avait plus que l’écho de ses mots ou de… de ses gestes violents, il promettait plein de choses. »

Comme cette fois, après sa blessure au rugby où son père s’était sérieusement renseigné sur les aides pour arrêter de boire, une autre fois où il avait tenu presque deux semaines sans une goutte d’alcool. Juste de quoi entretenir le rêve avant de retomber dans un cauchemar.

« Ne me promets rien, Dalil. Si un jour, tu as envie de revenir pour, je sais pas, découvrir les coins à châtaignes, voir les couleurs de l’automne, les arbres emplis de givre ou ramasser de l’ail des ours, fais-le, et je serai ravi de te servir de guide une nouvelle fois. Mais ne me promets rien, parce que je n’y croirai pas. »

Dalil attrapa ses poings serrés et attendit quelques secondes que Thibault les relâche.

« Je suis désolé, dit-il. Ouais, c’est mon deuxième prénom. »

Thibault eut un sourire léger à la réplique de Dalil.

« Si je peux rien te promettre, est-ce que je peux… »

Dalil l’attira sur l’herbe juste à côté de lui.

« Quoi ?

– Te donner ce baiser que je ne t’ai pas donné ici.

– Je suis mort de frustration ce jour-là au cas où tu ne t’en rappelles pas !

– Je m’en rappelle très bien. Et j’aime ce souvenir, je l’aime vraiment. Mais je veux t’en donner un autre. Je peux ? »

Thibault posa ce même regard sur lui, aussi attentif et désireux que la première fois, mais depuis, il s’y était mêlé autre chose, une chose que Dalil voulait retrouver. Il reviendrait, quand il pourrait soutenir le regard de Thibault et accepter tout ce qu’il y avait dedans. Quand il pourrait ouvrir ce coffre à l’intérieur de lui et contempler ce qu’il était vraiment, sans sourciller, sans culpabilité. Pour voir qu’il n’était pas un connard fini, seulement un gars qui avait fait des erreurs, des erreurs qu’il comptait assumer à défaut de pouvoir les réparer.

Il reviendrait pour Thibault, pour tout qu’il lui offrait avec son innocente malice. Comment avait-il pu se tromper à ce point sur ce gars ? Il avait cru que c’était un gamin qui n’avait rien vécu et en réalité, Thibault possédait une âme plus vieille que les montagnes et plus escarpée que leur sommet le plus élevé. Thibault agrippa son tee-shirt et le rapprocha de lui.

« Je te préviens, si tu comptes me frustrer une nouvelle fois, je t’abandonne ici ! Et ne me fais pas croire que tu as fait attention au chemin, j’ai bien vu que non.

– Je suis pas vraiment bon pour m’orienter ou pour être discret.

– Je me demande bien dans quoi tu es bon.

– Dans toi, je suis plutôt bon, je crois. »

Thibault ouvrit la bouche en grand, puis elle s’étira dans un rire immense.

« Oh mon dieu, hoqueta Thibault en riant. Merci, il manquait ça à mon souvenir. »

Dalil ne put s’empêcher de frémir en l’écoutant rire et ses mains entourèrent Thibault, saisirent son visage pour qu’il puisse l’observer de tout son saoul.

« Tu l’es vraiment, réalisa-t-il dans un murmure.

– Quoi ? demanda Thibault en reprenant sa respiration.

– Un trésor. Et je suis si heureux de t’avoir découvert. »

Dalil se laissa tomber tout contre Thibault et ce dernier l’accueillit entre ses cuisses ouvertes. Ils se serrèrent l’un contre l’autre et tous leurs sens capturèrent leur substance, ce dont ils étaient profondément faits, comme des papillons recherchant le suc des fleurs, jusqu’à ce que leurs lèvres se frôlent et que le présent s’imprime dans leur tête.

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