Chapitre vingt

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Le poste avait tourné tout le long du trajet et Dalil avait regretté une fois de plus de ne pas avoir installé un autoradio plus récent avec lequel il pourrait écouter la musique de son téléphone. À la place, il avait continué à écouter les crachotements quand il perdait les stations et avait été surpris d’entendre à nouveau la musique sans interruption quand il était revenu sur les grands axes routiers. C’était la première fois qu’il ne ressentait pas l’envie de rentrer chez lui à la fin d’un long contrat. Peut-être parce qu’il avait passé plus de temps dans la maison de Thibault que dans son van et il s’était fait à l’endroit, à l’hôte, à tout.

Il jeta un œil sur le téléphone posé sur le siège passager. Il avait envie d’appeler Thibault et il ne savait même pas quoi lui dire. Qu’il lui manquait ? Qu’il était tombé amoureux de lui ? Et après quoi ? Lui promettre des choses que Thibault ne croirait pas ?

Dalil freina et rétrograda rapidement quand une voiture se rabattit devant lui sans prévenir, reléguant toute idée d’appeler Thibault à un moment où il ne serait pas enfariné dans une circulation dense. Comme d’habitude, contourner Paris et éviter les conducteurs du dimanche lui demanda beaucoup d’attention, assez pour qu’il se concentre sur sa conduite et que ses pensées cessent de le ramener vers cette montagne calcinée par endroits, mais recelant le plus précieux des trésors.

La route devint plus familière et Dalil se gara en bas de son immeuble à minuit passé. Il allait galérer le lendemain sur son nouveau chantier, et en réalité, il s’en fichait. Il n’était pas revenu pour le boulot, il le savait. Il mit une plombe à déverrouiller la porte d’entrée et il laissa tomber ses sacs sur le palier le temps de trouver l’interrupteur.

Ce qu’il se passa par la suite le laissa dans l’incapacité totale de réagir. Un hurlement guerrier retentit dans son appartement, on l’aspergea d’un liquide nauséabond, puis un coup le fit trébucher et tomber sur ses sacs. Il tenta de se redresser, de se défendre quand la lumière s’alluma et qu’une une voix étonnée s’éleva :

« Dalil ?

– Juliette ? »

Sa meilleure amie se tenait devant la table de cuisine, la culotte de travers sur les hanches et un tee-shirt plaqué contre sa poitrine, et pour faire bonne mesure, elle brandissait un bocal au-dessus de sa tête. Il attrapa le bas de son tee-shirt et s’essuya le visage avec. Il grimaça à l’odeur.

« Mais qu’est-ce que tu m’as balancé à la figure, ça pue !

– Du vinaigre, répondit-elle. »

Dalil glissa les mains dans ses cheveux.

« Pourquoi je sens des morceaux ?

– C’est l’aneth, l’estragon et les graines de moutarde.

– Quoi ?

– Malgré les nombreuses pièces à conviction, je nierai le fait que j’ai noyé ma peine de cœur dans une overdose de cornichons aigres-doux. »

Dalil ne put pas résister. Malgré sa fatigue, sa culpabilité, il se sentit sourire.

« Bordel, Dalil, tu m’as foutu la trouille !

– Tu t’es pas dit que si j’ouvrais la porte avec la clés, c’est que j’étais pas un voleur.

– Excuse-moi, mais c’est la nuit, je suis seule avec mon vi… seule avec mon chagrin et j’entends du bruit. Et pour info, Ryan aussi a tes clés.

– Et c’est toujours pas un voleur !

– Non, juste un enfoiré ! Merde, j’ai besoin d’un plus gros bocal pour lui ! »

Dalil retomba sur les fesses et appuya ses avant-bras sur ses genoux. La fatigue vint le cueillir, la culpabilité le ravagea tout entier par la suite. Et après elles, il ne resta que ce sentiment aussi clair que douloureux alors qu’il regardait sa meilleure amie.

« Tu sais quoi, Juliette, tu m’as réellement manqué. »

Elle laissa retomber son bras, posa son bocal en maugréant et enfila son tee-shirt, lui tournant à peine le dos pour le faire.

« C’est marrant comme vous croyez toujours vous faire pardonner avec des déclarations à deux balles ! Je sais, Dalil !

– Non, tu ne sais pas justement. Je suis l’un d’eux ! »

L’un de ces gars qui n’avaient jamais comptés, des plans culs pour lesquels Ryan n’avait manifesté que de l’indifférence. Dalil s’était attendu à un moment plus propice à une confession, pas à la faire en pleine nuit, au milieu de ses bagages, le corps à moitié recouvert de vinaigre et d’aromates.

« J’ai couché avec lui, avec Ryan, explicita Dalil comme s’il y en avait besoin. Quand il avait son plâtre, j’imagine qu’il pouvait plus aller voir des gars ou qu’il hésitait à les faire venir chez vous à cette époque. Et j’étais… j’étais là. »

Dalil ferma les yeux. Il avait toujours été là pour Ryan.

« C’était pas l’histoire d’une fois, c’est arrivé à plusieurs reprises. J’arrivais pas à arrêter, à réfléchir.

– Dalil, je sais, répéta Juliette. »

Il leva la tête à son ton et comprit.

« Il te l’a dit ?

– Ne me demande pas comment c’est arrivé dans la dispute, c’était seulement moche et triste, parce qu’on essayait de se blesser et que ce coup-là a fait beaucoup plus de dégâts que les autres. Et il fait encore mal.

– Je suis désolé, je ne voulais pas… oh merde, bien sûr que je voulais, c’est Ryan, j’ai grandi en le voulant, admit Dalil dans un souffle.

– Je sais, répéta une dernière fois Juliette. »

Et ça valait pour tous les non-dits, ceux d’hier et d’aujourd’hui. Bien sûr que Juliette savait. Elle, elle avait eu le droit de l’aimer et lui n’avait eu que le droit d’être le meilleur pote. Elle avait entendu le cœur de Dalil se froisser année après année. Il aurait aimé qu’elle l’ait entendu se rouler en une boule de papier bien serrée ces derniers mois.

Sans un mot, Juliette attrapa un nouveau bocal sur une étagère et s’installa non loin de Dalil, le dos appuyé contre le bar de la cuisine. Elle tenta d’ouvrir le couvercle, échoua et traita les fabricants de connards sexistes.

« Donne ! fit Dalil en tendant la main.

– Va te faire foutre ! J’ai pas plus besoin d’un gars pour ouvrir un bocal de cornichons que pour avoir un orgasme ! Vu que vous vous débrouillez très bien entre vous, c’est une bonne chose d’ailleurs. »

Elle força et réussit à l’ouvrir avec un petit bruit de satisfaction. Dalil ne pouvait pas s’empêcher de sourire alors même que son cœur pesait dans sa poitrine.

« Tu comptes me gueuler dessus à un moment ? Me frapper ? Me balancer du vinaigre à nouveau ? demanda-t-il en désignant le bocal. »

Elle grignota un cornichon.

« Je vais pas sacrifier mon dernier pot de réconfort pour toi. Donc, d’abord, je mange, et après, je te balance le reste dans la gueule.

– Tu veux de l’aide ? »

Elle lui frappa la main avant même qu’il ait pu faire un geste.

« Tu t’approches pas de mes cornichons ! Et vas prendre une douche, tu pues ! »

Dalil n’osa même pas rappeler qu’elle était la responsable de son état. À la place, il se releva et regarda ses sacs étalés dans l’entrée.

« J’irai dormir dans mon van après, dit-il.

– T’as pas peur que je découpe tes maillots de foot au cutter comme ceux de Ryan ?

– Tu l’as vraiment fait ? »

Juliette sourit et croqua dans son cornichon.

« Ouais, répondit-elle fièrement. Et au fait, t’avais raison.

– À quel sujet ?

– Les consoles, ça rebondit pas très bien, mais le geste est vraiment plus libérateur que de taillader des maillots de foot. Tu sais, la prise d’élan, le bruit quand la PS4 s’écrase sur le trottoir.

– La PS4 ? s’écria Dalil. Putain, mais c’était la mienne ! Je l’avais prêté à Ryan ! »

Juliette eut un sourire sadique et répéta son mantra :

« Je sais. »

Puis elle ajouta :

« Mais tu peux être fier d’elle, elle a rebondi deux fois, mieux que tous les autres.

– Putain, Juliette ! »

Elle se releva et rangea son pot de cornichons dans le frigo.

« Et je vais pas te virer de chez toi. Par contre, je te rends ni ton lit ni ta clim.

– J’ai l’impression de m’en sortir à bon compte, un peu trop d’ailleurs, murmura Dalil. »

Il espérait quand même que sa PS4 était partie sans trop souffrir. Sa meilleure amie le regarda.

« Tu t’es vu, Dalil ? T’as l’air misérable, pire que le jour où tes parents ont appris que t’étais gay ! »

Dalil ressentit un malaise au rappel.

« Je voudrais te détester, Dalil, et j’y arrive pas. Parce que je sais comment tu es avec Ryan, je sais que, depuis ce jour, tu es là, éperdu de reconnaissance, à tout lui pardonner, à tout lui donner.

– Il a été là pour moi, il m’a accepté ! rétorqua Dalil.

– Il aurait été sacrément hypocrite de pas le faire ! »

Juliette hésita une minute, et Dalil comprit qu’elle n’avait personne à qui parler. Malgré la douleur et la colère, elle protégeait le secret de Ryan et elle n’était pas allé crier sur les toits que son mec la trompait avec d’autres gars. Elle n’avait pas voulu jouer le rôle de la femme bafouée et verser dans le registre de la vengeance.

« Je suis vraiment conne, tu sais. Parce que j’ai essayé de le faire parler, de le comprendre. Déformation professionnelle à la con, j’ai voulu l’aider. Mais il ne veut pas d’aide, il ne veut pas parler de son orientation sexuelle, il dit que c’est que pour le fun, qu’il n’est pas gay, bi ou rien ! Il dit qu’il aime les filles, qu’il m’aime, moi. Mais c’est pas vrai. Et je comprends pas pourquoi il s’est enfermé dans ce rôle. »

Dalil se souvint du ton agressif de Ryan, du rejet vif et brutal, chaque fois qu’il avait abordé le sujet.

« Je comprends pas non plus, dit-il. »

Et cette ignorance ajoutait à la douleur.

* * *

Dalil attendit le matin pour envoyer un message à Thibault.

Dalil : Bien rentré.

C’était succinct, trop. Et pendant deux minutes, il se dit qu’il devait ajouter quelque chose, quelque chose de spirituel ou de beauf. Bon, se connaissant, ce serait plutôt beauf, mais ses doigts refusaient de taper un message et sa tête restait à tourner pour trouver quelque chose à dire. Merde, la distance faisait déjà son œuvre.

Thibault : Content d’avoir retrouvé ton lit ?

Dalil sourit et renvoya sans plus réfléchir. Il aimait se laisser guider par Thibault.

Dalil : J’ai le canapé, Juliette squatte chez moi. On a parlé, je crois. Je sais pas trop ce qu’on a fait. Elle veut pas partager ses cornichons aigres-doux.

Thibault : Je la comprends totalement. Ça va ?

Dalil : Demande-moi un autre jour. Et toi, ça va ?

Thibault : Demande-moi un autre été.

Le sourire de Dalil s’effaça tout lentement.

Dalil : Je dois aller travailler. Je t’appellerai à un autre moment.

Thibault : Ok. Passe une bonne journée.

Ses doigts hésitèrent sur le clavier. Parce que tout ce qu’il avait envie de dire à Thibault risquait de sonner comme des promesses.

Dalil : Je vais essayer. Toi aussi.

Des mots communs et ordinaires, c’était tout ce qu’il était capable de faire. Par la suite, écrire à Thibault devint plus facile, même s’il ne s’améliorait pas vraiment niveau originalité. À se demander vraiment dans quoi il était bon.

* * *

Thibault sortit son téléphone de sa poche et ouvrit le message rapidement. Dalil lui envoyait une photo de sa ville, pris en hauteur. Puis, une deuxième arriva, celle d’une vue en plongée sur une rue en contrebas, de quoi donner le vertige à n’importe qui. On voyait les deux pieds de Dalil surplombant le vide, puis en remontant le long de ses jambes, son harnais avec les cordes glissées dans les mousquetons.

Thibault : Tu veux me filer une crise cardiaque ? Préviens, enfin !

Dalil : Hé, tu grimpes tout en haut des montagnes.

Thibault : Je garde les pieds au sol !

Dalil : Au moins, j’ai une belle vue pour ma pause, même si ça vaut pas tes montagnes.

Thibault observa la première image, les immeubles à perte de vue, la ville découpée en carrés, différents bâtiments surgissant au milieu de cet horizon plat surmonté par l’aube. C’était beau, mais écrasé et comprimé, sans relief. Il manquait des montagnes.

Thibault : C’est différent.

Dalil : T’as aussi le droit de dire que c’est moche !

Thibault pouvait presque entendre la provocation dans la voix de Dalil, il pouvait voir le petit sourire sur ses lèvres. La ville n’était pas hideuse, pas ainsi, vue d’en haut.

Thibault : Je peux pas, je connais pas.

Il attendit un instant, espéra bêtement que Dalil relancerait la conversation à ce sujet, même si Thibault n’avait pas spécialement envie de connaître cette ville. Mais Dalil ne lui parlait pas d’avenir. Dalil restait dans les limites du réalisable, sans jamais effleurer un rêve, comme Thibault lui avait demandé.

Dalil : Alors, qu’est-ce que tu fais de ton jour de repos ?

Thibault : Je vais tester des nouvelles recettes de pain avec mon grand-père.

Dalil répondit d’abord par un smiley riant aux larmes avant d’ajouter :

Dalil : Tu t’arrêtes jamais ?

Thibault : Pas ces derniers temps, non. Je préfère m’occuper pour ne pas penser.

Dalil : Ne pas penser à quoi ?

Thibault : À toi.

Il continua de taper le plus vite possible, il ne voulait pas verser dans le sentimentalisme. Il s’accrochait déjà trop à leurs petites discussions. Elles avaient le goût de l’habitude.

Thibault : C’est bien gentil les souvenirs pour l’hiver, mais ils poppent comme ça dans ma tête, hors saison.

Cette fois-ci encore, Dalil lui envoya un smiley rieur.

Dalil : Problème de trucs durs ?

Thibault : C’est pas drôle.

Dalil : Non, mais c’est excitant.

Thibault : Je te laisse, je suis chez mes grands-parents.

Dalil : Ok, bye. Je t’enverrai d’autres photos.

Thibault poussa le portail, gagna la porte et son téléphone vibra une dernière fois.

Dalil : Des photos pour l’hiver.

« Enfoiré, murmura-t-il avec un sourire. »

Mince, si Dalil versait dans ce registre, il était vraiment pas prêt de résoudre son problème de trucs durs. Il entra après avoir taper succinctement au carreau.

« Salut papy ! Mamie est pas là ?

– Elle fait de la marche en pleine conscience.

– Ok, fit Thibault, dubitatif.

– Ça veut dire qu’elle espionne toujours tout le monde, mais qu’elle en a conscience.

– Tant qu’elle a conscience que vérifier douze fois par semaine que je me suis pas enfui pour rejoindre mon « beau fiancé », c’est un peu excessif, ça me va. »

Roland sourit.

« Elle s’inquiète pour toi.

– Je sais. Je vais bien. »

Sous le regard suspicieux de son grand-père, il ajouta :

« Ça va, je n’ai pas le cœur brisé.

– Juste un peu esquinté, dit Roland. »

Peut-être un peu oui. Et sa licorne adjudant-chef assurait pas une praline pour la consolation. Parce que la voir faire le twerk à chaque gars en sueur qu’il croisait n’aidait pas du tout. Il ne voulait pas de n’importe gars en sueur, il voulait son gars en sueur. Et oui, il sentait son cœur différent, comme s’il s’agitait à l’intérieur sans réussir à se poser. Mais il aimait cette sensation d’avoir le cœur un peu entaillé, un peu piqué et c’était différent, c’était bon. Après l’accident, puis ses révélations sur son père, son cœur brisé avait battu avec circonspection pendant des mois, peut-être des années. Et maintenant, il sentait presque voleter.

« Dis-le pas à Mamie.

– Elle le sait déjà, tu penses bien ! Et remercie-moi d’avoir réussi à juguler ses visites à deux par jour, sinon, elle camperait dans ton jardin.

– Elle campe déjà dans ma cuisine. J’ai de quoi ouvrir un nouveau commerce avec tous les pots de confiture qu’elle m’amène ! »

C’était son prétexte pour passer. De la confiture, un pot à la fois, de la ratatouille, sous prétexte qu’il ne savait pas l’assaisonner correctement, et la dernière fois, elle était même venue avec un bidon de lessive et un adoucissant maison pour son linge parce qu’elle trouvait ses rideaux vraiment ternes.

Bref, sa grand-mère s’inquiétait et elle avait ouvert douze fois le placard de la cuisine au cas où Dalil était encore planqué dedans. Elle s’inquiétait depuis que les parents de Thibault étaient morts. Elle s’inquiétait depuis que les mots étaient sortis de sa bouche, réduisant l’image de bon gars de son père en charpie. Bien sûr, aucun de ses grands-parents n’avaient imaginé que son père était parfait, mais ils n’avaient pas vu à quel point il était imparfait. Alors, sa grand-mère s’assurait que Thibault allait bien, pour toutes les fois où elle n’avait rien vu.

« Alors, prêt à boulanger ? Ça va aller ton asthme ?

– Je ne te parle pas de ton cœur esquinté, tu me fous la paix avec mon asthme. Qu’est-ce que tu veux faire ? »

Thibault fit basculer son sac à dos de ses épaules et attrapa une liasse de feuilles.

« J’ai des recettes de pains italiens à te montrer, tu vas me dire ce que tu en penses.

– Ok, fais-moi voir ça. »

Pendant plusieurs minutes, son grand-père observa les recettes d’un œil critique. C’était une capacité que Thibault ne possédait pas encore, lire une recette et voir d’emblée ce qui n’irait pas dans le dosage ou dans le déroulé. Roland faisait cela avec aisance et il écarta certaines feuilles.

« Ces focaccias ressemblent à celles que faisait ta mère.

– C’est vrai ?

– Pour le peu que je m’en rappelle, oui, je n’ai cuisiné qu’une ou deux fois avec elle et... Attends-moi deux minutes ! »

Thibault étala ses doigts sur la feuille. Les deux minutes n’en finissaient pas, alors il se lava les mains et commença à sortir ingrédients et ustensiles de son sac. Il sursauta au bruit d’un choc sur le parquet.

« Papy ! Ça va ?

– Oui ! Je te jure, ta grand-mère me rend dingue à ranger les choses n’importe où.

– Et toi, elle dit que tu la rends chèvre !

– Ça ne fait pas une grande différence !

– Ho, bonjour mamie !

– Belle tentative, gamin. Mais j’entends toujours quand tu mens. »

Thibault rigola, quitta la cuisine et se laissa guider par le bruit. Dans le couloir, juché sur une chaise, son grand-père essayait d’atteindre un carton rangé tout au fond du vieux placard dans le mur.

« Elle serait furieuse à cet instant précis. Descends de là, papy. »

En maugréant, son grand-père obéit, il tendit la main pour s’appuyer sur l’épaule de Thibault. Ce dernier monta à son tour sur la chaise.

« C’est ce carton-là que tu veux ?

– Oui. Ou peut-être celui d’à-côté. Descends les deux et on verra.

– Qu’est-ce que tu cherches ?

– Je te dirai quand je l’aurai trouvé.

– Tu m’étonnes que tu rendes mamie chèvre avec ce genre de réponses. »

Roland ouvrit le premier carton et Thibault fit de même avec le deuxième. Il y avait des livres de poche, des vieux documents bancaires et des babioles en tout genre, dont un cadre avec une photo de son père. Il détourna les yeux, même si l’image ne lui faisait plus aussi mal qu’avant. Il se demanda à quelle époque cette photo avait été prise, si c’était avant que son père cède de plus en plus à l’appel du dernier verre et de tous ceux qui suivent.

Son grand-père rabattit les pans du carton.

« Je savais pas qu’elle était là.

– Ce n’est pas grave. »

Chez ses grands-parents, il n’y avait plus de photo de son père, pas dans les pièces de vie. Mais pour les avoir vues, Thibault savait qu’il y avait des photos sur la commode dans leur chambre. Des photos d’un bébé, puis d’un enfant, et enfin d’un adulte. Si lui n’arrivait pas à cesser d’aimer son père, même un tout petit peu, qui était-il pour en vouloir à ses grands-parents d’aimer toujours leur fils ?

« J’ai trouvé ce que je voulais, dit Roland en refermant le deuxième carton. Tu peux les remonter ? »

Thibault regarda son grand-père feuilleter un carnet à la couverture noire et blanche, puis il rangea les deux cartons à leur place. Il sauta de la chaise, faisant vibrer le plancher.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Minute, papillon ! gronda Roland.

– T’as déjà eu plein de minutes.

– Faut arrêter de bousculer les personnes âgées !

– Tu l’es que quand ça t’arrange ! »

Mais son grand-père ne répondit pas, trop concentré sur une page. Thibault se pencha à son tour sur le carnet.

« C’est une recette de foccacias ?

– Une que ta mère m’avait dictée de mémoire. Elle m’avait dit qu’elle me donnerait une copie de la vraie recette. Elle a oublié et moi aussi. »

Thibault se força à rester immobile, à se poser et il lut les ingrédients, puis le déroulé. Son cerveau s’emplit de gestes et de bruits, de parfums venant chatouiller le nez et de saveurs explosant sur la langue. D’une voix amusée.

Lentamente, mio tesoro ! On dirait que je ne te nourris pas !

Et d’une main passée dans ses cheveux alors qu’il mordait de façon gourmande dans le pain parsemé d’aromates et gorgé d’huile d’olive.

« Ça te paraît bien ? demanda Thibault, d’une voix nouée.

– On va le savoir bientôt. »

* * *

Dalil : Hé ! Comment tu vas ?

Thibault sourit et répondit dans l’instant, se sentant un peu idiot tout de même. Comment décrocher de son beau cordiste si ce dernier continuait à lui envoyer des messages ? C’était pour l’été ! Mais l’automne avait remplacé l’été depuis quelques jours déjà et l’échange de messages n’avait pas cessé. Pas plus que le plaisir qu’il en retirait.

Thibault : Bien. Et toi ?

Dalil : Bien aussi. Pas d’autres gars à guider dans ta montagne ?

Thibault sourit. La subtilité et Dalil devaient s’être croisés, fugitivement, sans même se saluer.

Thibault : Tu veux qu’on parle de mes rencontres ?

Dalil : Je sais pas, tu as fait des rencontres ?

Il avait essayé d’en faire. Enfin, avec un manque de conviction évident. Il s’était rendu dans plusieurs bars et clubs de la ville la plus proche et avait eu l’impression d’être le petit chaperon rouge dans la version qui ne finissait pas bien et où la morale apprenait aux jeunes gens à se méfier des loups en tout genre. Il avait réussi à se détendre après un petit moment, à profiter de la musique et à danser, mais il n’était pas parvenu à faire abstraction des regards prédateurs sur lui, comme s’il était le nouveau parfum de glace de la semaine. Et finalement, il avait trouvé Dalil tout plein de poésie quand un gars l’avait complimenté en lui disant qu’il était beau et qu’il le serait encore plus à genoux. Le type avait dû se dire que ça manquait de précision, puisqu’il avait ajouté « avec ma queue dans la bouche ». Thibault avait répondu qu’il préférait rester modérément beau en station verticale. Il avait vu le cerveau du gars fumer en essayant de comprendre sa répartie, et pris de pitié, il avait ajouté « Non, ça veut dire non ».

Thibault : Pas vraiment. Oh, je me suis inscrit sur une appli !

Dalil : Je suis censé te féliciter ou te mettre en garde ?

Thibault : Trop tard pour me mettre en garde ! Je suis en train de faire collection démente !

Il s’amusa du petit smiley d’horreur de Dalil.

Dalil : Quoi ? Quelle collection ?

Thibault : Ma collection de photos de queues ! C’est encore plus facile à attraper que les pokémons. Je n’arrive pas à croire que des gars envoient des photos de leur sexe à des inconnus, comme ça, après trois phrases, sans se poser de question.

Dalil : Hmm. Ouais.

Thibault : Tu l’as fait ?

Dalil : Peut-être une fois ou deux, oui. Et dans le contexte, c’était plutôt excitant.

Thibault réprima un sourire. Certaines fois, il avait passé deux bonnes minutes à tourner son téléphone dans tous les sens pour observer les photos envoyées par certains mecs. Mais non, il ne ressentait pas de réelle excitation à l’image. Il trouvait une bite belle parce qu’elle était rattachée à un corps, parce qu’elle était une part d’un gars qu’il aimait bien. L’image de celle de Dalil trotta dans son esprit quelques secondes et il s’étonna d’en avoir une vision si précise, mais ce n’était pas son sexe qui lui manquait, c’était ses bras, c’était son visage, c’était la façon dont il fondait sur lui ou la vitesse à laquelle son corps se couvrait de sueur quand ils faisaient l’amour, c’était Dalil tout entier.

C’est ainsi que son amant de l’été envahit son esprit, un souvenir de cette première fois, Dalil étalé sur le lit et Thibault prêt à grimper sur lui.

Thibault : Je suis pas sûr pour le côté excitant.

Dalil : Ce serait quoi la partie du corps la plus bandante pour toi ?

Thibault réfléchit, il ferma les yeux et les sentit descendre le long du corps de Dalil tel qu’il était dans son souvenir, ce souvenir. Sur les bords, l’image commençait à devenir floue, les détails moins précis.

Thibault : Je sais pas, peut-être les abdos. J’aime bien avoir cette vision avant de descendre plus bas. C’est comme le début du film. Balancer sa bite d’emblée, c’est ne pas laisser le temps à l’intrigue de se mettre en place et passer tout de suite à la scène de sexe.

Dalil : Je n’ose penser au nombre de films que j’ai bousillé avec ma beaufitude.

Thibault : Aucun film qui aurait mérité un oscar.

Malgré le sourire qui ne quittait pas ses lèvres, Thibault sentait un manque se faire dans son corps. L’été était fini, et pourtant, il n’arrivait pas à décrocher de cette histoire. Et si Dalil continuait ainsi, à agir à moitié comme un amant, à moitié comme un grand frère inquiet, l’été ne finirait jamais.

Thibault : Tu bosses sur quoi en ce moment ?

Dalil : Sujet sensible ! Je fais le nettoyage de silos à grains. Je déteste ça, mais c’est pas loin de chez moi et ça m’évite des frais.

Thibault : Oh, ok. Bon courage.

Dalil : Merci.

C’était idiot, mais Thibault s’était retrouvé quelques fois à consulter les annonces dans sa région. Il ne savait pas vraiment quels boulots préférait Dalil. Les cordistes étaient présents sur énormément de chantiers, que ce soit pour des travaux en montagne, de l’élagage ou encore du nettoyage de façades ou de vitres. Il avait trouvé des annonces, plusieurs, et s’était retenu d’en informer Dalil. Si ce dernier avait voulu revenir, il l’aurait fait.

Mince, Thibault se remettait à rêver.

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