Plan A

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Je finissais de remplir le sac que j'avais récupéré sur l'arche. Il était rempli de vingt forges, la boîte avec le cube de données orange. J'avais rajouté de la nourriture, des canettes d'un liquide hyper calorique trouvées dans une réserve. J'allais vite regretter les repas de Taric.

Je finissais d'ajuster ma tenue faite par Silence, toute en noir avec ma capuche. J'avais mis une des tenues en cuir à la texture étrange que j'avais trouvée sur l'arche dessous. Silence avait plus ou moins la même tenue que moi, mais en rouge. Elle avait trouvé un fusil longue portée dans une réserve et des couteaux. Quant à Brume, j'avais réussi à le ou la laver, ce qui était déjà pas mal.

Taric, étant aussi pilote que moi cuisinier, nous avions opté pour une stratégie déjà vue mille fois mais qui marchait pas mal. Nous avions bourré une des navettes du vaisseaux d'objets religieux qui valaient de l'argent, puis le plan était de faire semblant d'avoir perdu le contrôle de la navette pour qu'on vienne nous récupérer et nous poser avec délicatesse sur la station pirate. Le tout était d'avoir une cargaison avec assez de valeur pour qu'ils fassent la manœuvre. Et ce n'était vraiment pas ce qui manquait sur ce vaisseau. Nous avions bourré la navette de pyrodivindium, de reliquaires, d'alcool de luxe et d'autres choses du même style.

Cela évitait surtout d'attirer l'attention avec le yacht religieux peint couleur or. Nous reprenions place dans la navette. Taric avait programmé une trajectoire dite de sarcophage. En gros, nous allions être lancés tel un caillou dérivant vers une mort certaine si personne ne nous interceptait.

  • On se retrouve à bord du vaisseau de ma boss, Taric.
  • Avec plaisir. Tiens, d'ailleurs, tu ne m'as jamais dit le nom de ton vaisseau pirate, tu sais.

Je dessinai un large sourire sur mon visage.

  • Le Phœnix.

Il sortit du vaisseau en riant bruyamment de l'ironie.

  • Bonne chance à vous deux.

Brume grogna bruyamment.

  • Quand je pourrai te caresser, je te conterai, boule de poils.

Pour réponse, il eut Brume se mettant en boule, l'ignorant poliment avant que Taric ne ferme la porte de la navette, nous n'avions rien à faire, juste laisser le programme de Taric faire son office et espérer qu'il ne s'était pas planté.

Les vibrations des moteurs se firent ressentir, puis la poussée initiale des moteurs et la mise en place de la trajectoire de sarcophage. Passée la poussée initiale, tout s'éteignit et il nous restait plus qu'à attendre douze heures pour être à portée de la station.

Note d'Ilia :

Oui, j'ai coupé le passage où Phyros et Silence occupent le temps.

Un bip sur les ordinateurs de bord me réveilla. Un point vert était apparu : la station clandestine était à portée de communication. C'était le moment d'être un acteur de qualité.

  • SOS, SOS, nous avons perdu le contrôle de notre navette.

Aucune réponse.

  • SOS, SOS, nous avons perdu le contrôle de notre navette. Cargaison importante de biens religieux, pyrodivindium, alcool et reliquaires. Je rajoute une photo sur le canal de communication.
  • Ici station Belle Étoile, nous vous envoyons un remorqueur. Ne touchez pas les commandes de votre navette.

Silence explosa de rire.

  • Quoi ?
  • Belle Étoile pour une station clandestine, c'est ridicule.

Ce n'était pas faux.

Et voilà, encore cinq heures d'attente.

Note d'Ilia :

Oui, j'ai recoupé le passage où Phyros et Silence occupent le temps.

Le remorqueur fit son office avec autant de délicatesse que le Boucher faisait des blagues. Ils nous déposèrent dans un hangar avec un comité d'accueil quelque peu disproportionné.

  • Veuillez sortir de votre navette.

J'ouvris la rampe arrière et nous descendîmes tous les trois. Une vingtaine de gardes étaient là, accompagnés d'un homme étonnamment bien habillé et coiffé, avec un visage d'ange qui lui donnait une présence indéniable.

  • C'est avec vous qu'il faut voir le prix de notre survie dans l'espace, je suppose.
  • Tout à fait.

Et il avait une voix mélodieuse.

  • Je suppose que ce n'est pas donné.
  • Tout dépend à combien vous estimez votre vie.
  • Je dirais une bonne moitié de ma cargaison.

Il fit signe et deux gardes allèrent dans le vaisseau.

  • Une cargaison qui provient de ?
  • Est-ce vraiment important ?
  • En cette période, oui. Les traceurs et autres pièges sont monnaie courante, surtout sur une telle cargaison religieuse.
  • Disons qu'on a transformé une situation délicate en opportunité.
  • J'ai hâte d'entendre ça.
  • Notre vaisseau s'est fait attaquer et on en a profité pour fuir avec un bonus, mais on n'est pas vraiment pilotes.

Les gardes ressortirent du vaisseau, faisant signe que tout semblait bon.

  • Des truands honnêtes, c'est rare par les temps qui courent. Bon, la moitié semble un bon début.
  • Plus honnêtes que nous, il n'y a pas.
  • Dommage que moi, non.

Tous les gardes levèrent leurs armes vers nous.

  • Dommage que vos soldats ne soient pas débrouillards non plus. Le vaisseau a une charge thermo-plasmique installée, reliée à un ordinateur sur mon pouls. De quoi faire un joli trou dans votre station.

Un bluff qui n'en était étonnamment pas un, une idée de Taric. C'est pour ça qu'il était capitaine : il pensait à tout.

  • Dans ce cas, allons discuter dans mon salon, afin de dissiper les malentendus entre truands honnêtes.

Nous le suivîmes dans des coursives miteuses à la tôle rouillée et l'air vicié. Nous croisions des paumés errant ici et là, de retour à la vraie vie crasseuse de notre chère galaxie. Nous finîmes notre course dans un salon privé derrière une porte gardée par deux gorilles. L'intérieur était hors du temps, bien agencé, bien décoré et finement éclairé, avec une table circulaire entourée de longues banquettes.

  • Prenez place. Vous buvez quelque chose ?

Deux personnes étaient là aussi, dans des tenues étonnamment en contradiction avec le lieu, des harnais en cuir, un homme et une femme. Nous faisions ce que tout bon truand savait faire : juger l'autre avec des banalités de vie chiantes à mourir. Et on nous servit à chacun un verre avec une tige d'encre à côté alors que nous parlions de la dure vie dans l'espace.

  • Maintenant que nous avons un verre et de l'encre, nous pouvons négocier, lança-t-il.
  • Oui, par quoi voulez-vous commencer ?
  • La bombe semble être un bon début.
  • Oh, tant que je suis en vie, aucun souci pour vous. J'ai sur moi la commande pour la désactiver si on trouve un accord.
  • La moitié, vous avez dit ?
  • Oui, et même plus si vous avez des informations.
  • J'ai tout un tas d'informations.
  • Le Phœnix, il se trouve où ?

Il eut un grand rire bruyant.

  • Vous cherchez un fantôme, mon ami. Ça fait bien trois cycles que plus personne n'en parle. Je suis sympa, c'est gratuit.
  • Et si j'insiste pour le trouver et que je paye ?
  • L'accès au réseau de la grille est cher, mais je peux mettre des personnes dessus. Mais vous risquez de me payer pour rien.
  • J'ai la moitié d'un vaisseau comme fond, et il nous faudrait une chambre et de la nourriture. Pour votre recherche, dites à vos gars d'associer leurs recherches avec le mot "Arche".
  • L'arche, le truc mystique des religieux ?
  • Oui, c'est ça.

Il tapota sur son clavier et se mit à parler à son oreillette.

  • Cherchez des infos sur le vaisseau pirate Phœnix en rapport avec l'arche. Vous pouvez utiliser le réseau.

Il marqua une pause.

  • Non, une vraie recherche cette fois-ci, dit-il avant de raccrocher Votre toutou, il est à vendre ?
  • Tout dépend de votre envie de rester en vie.
  • Bien, dans ce cas, je vous tiendrai au courant des avancées de nos recherches.

Il nous avait refilé une piaule miteuse dans la station, mais nous avions un endroit pour dormir, c'était déjà ça.

  • Ils vont trouver quelque chose ? signa Silence.
  • Non, j'espère juste qu'Ilia écoute sur le réseau et que si quelqu'un cherche avec insistance des choses sur le Phœnix et l'arche, elle se dise que c'est nous.

Silence aimait se promener sur la station avec Brume. En quatre jours, elle n'avait cassé la gueule qu'à cinq importuns. Une station clandestine respectable. Durant ce quatrième jour, je fus convié par notre hôte dans son salon où m'attendaient un verre et une tige d'encre. Avec lui se tenait une personne avec un terminal informatique standard, qui semblait extrêmement stressée.

  • Les recherches n'ont pas donné grand-chose, des rumeurs de-ci de-là, contradictoires entre elles sur la position du vaisseau. Mais quelque chose a interpellé mon informaticien. Il a reçu un message demandant des informations et signé d'une certaine Ilia.
  • Je ne sais pas comment cette personne a pu rentrer sur mon réseau sécurisé Boss.
  • Ne t'en fais pas, peut-être que notre invité de marque a une réponse.

L'informaticien transpirait à grosses gouttes et empestait la peur.

  • T'es malheureusement tombé sur plus fort que toi et que beaucoup de monde. Réponds simplement que le doc a intérêt à ouvrir sa meilleure cuve et envoie les coordonnées de la station.

L'informaticien regardait avec crainte son Boss qui acquiesça.

Il eut l'air surpris quand la réponse arriva la seconde après qu'il eut répondu.

  • Le message dit : Arriver dans deux mois, Ilia.
  • Une affaire rondement menée. Tu vois, t'avais rien à craindre. Allez, je t'envoie de la compagnie dans ta cabine, tu me sembles très tendu.

L'informaticien se leva et sortit de la cabine. Il semblait étonnamment soulagé.

Je bus mon verre et tirai sur la tige d'encre. Une chose s'était réveillée en moi : une colère froide. Le Phœnix qui m'avait abandonné si longtemps revenait.

  • Le compte est bon avec ma navette ?

Il eut un grand sourire étonnamment honnête.

  • Non, pas vraiment.

Il posa sur la table deux cubes gris. Les gris étaient pour tout ce qui était paiement en général.

  • Quinze mille sur chaque et je vous ai passé une meilleure piaule. L'alcool de votre cargaison vaut une fortune, et je suis un truand honnête.
  • Vous avez surtout trouvé la bombe sur ma navette.
  • Aussi, ça aide à être honnête.

Je sortis un boîtier noir d'un pli de ma tenue.

  • Tenez, le boîtier de contrôle de la bombe.
  • Merci. Si jamais vous souhaitez avoir de la compagnie dans votre cabine, faites-moi signe.
  • Non, ça ira. J'aurais juste une question : c'est quoi la zone la plus dangereuse de cette station ?
  • Pour se suicider, tous les ponts inférieurs à partir de trente-deux.

Je finis ma tige et mon verre en échangeant des banalités. En sortant, je pris la direction d'un ascenseur et appuyai sur le dernier pont. Je serrai ma forge dans ma main droite. L'idée même que le Phœnix arrivait me réjouissait autant qu'elle me mettait en colère. Et il fallait évacuer cette colère.

Le dernier pont était une décharge de déchets autant humains que matériels. Et il fallut moins de temps que sur l'Arche pour que des personnes trouvent que ma tenue leur irait mieux à eux qu'à moi. Ma forge résonna dans cet endroit miteux et je déversai une colère insatiable sur des gens dont personne n'avait la moindre idée qu'ils existaient.

Les deux mois suivants étaient bien plus agréables dans une suite bien plus spacieuse et confortable. Mais plus le temps avançait, plus je passais du temps dans les ponts inférieurs de cette station. Silence faisait semblant de ne pas voir ce que je faisais et le boss de la station ne se plaignait pas qu'en deux mois, plusieurs ponts inférieurs étaient devenus plus sûrs.

Puis un jour, au quai dix-sept, le Phœnix venait d'accoster.

En m'approchant du quai avec Silence et Brume, la colère au fond de moi semblait exploser, une colère froide et intense. Presque six ans à rechercher un putain de cube de données, j'avais juste une envie qui me submergeait : buter la Boss.

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