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Dans la cabine, avec le silence, on était un peu dubitatif de la situation, ne sachant pas trop quoi en penser. Je pris une douche et choisis de porter la tenue qu'elle m'avait faite au lieu de mon ancienne armure. On était là à se dire "et maintenant ?". Les religieux semblaient avoir avancé leurs pions, l'État avait déclaré la guerre, et là, il y avait nous dans ce vaisseau, moi descendant Phœnix et la Boss, une relique androïde du passé à l'origine d'un sacré bordel.
Un message s'afficha sur ma rétine : "Tout le monde au hangar."
Il m'avait manqué ce hangar. Avec Brume et Silence, on se dirigea dans l'immense pièce. Tout le monde était déjà là en arrivant, et ils se retournèrent tous vers nous.
- Pourquoi y a-t-il un ring au milieu, Phyros?
Me demandait Silence avec l'implant synaptique.
- Ça s'appelle une mise au poingts sur le Phœnix. Quand il y a trop de tension sur le vaisseau, on met un ring et tout le monde se fout sur la gueule en buvant et en fumant, sans question de grade ou autre.
Mais je n'étais pas sûr que la coutume soit la plus efficace à ce moment. Tout le monde voudrait me péter la gueule sur le ring. Mais à ma surprise, au centre, ce n'était pas Thorgar prêt à faire un de ses discours, mais la Boss dans une tenue inhabituelle, une sorte de grande toge ample blanche.
- Bien, tout le monde est là. Je descends rarement de mon perchoir, certains ne m'ont même jamais vue depuis que vous êtes sur mon vaisseau, laissant cette mission à Thorgar. Mais je vous dois des explications à mon avis.
Elle avait un ton solennel et chaleureux qui me surprit énormément.
- Cela fait six ans qu'on en est là, à chercher Phyros. Je me suis entêtée, négligeant mon devoir de Boss d'un vaisseau pirate. Ce qui a mené à la mutinerie récente que je comprends. J'ai eu le temps de réfléchir au sort des mutins survivants et il est tout trouvé, il n'y aura pas de représailles.
Un poids semblait se lever de la foule à ses mots. Certains se regardaient, d'autres souriaient.
- Je pense bien que vous en voulez à Phyros d'avoir un peu trop traîné pour revenir, mais la cuisine de nos deux chefs cuistots préférés a fini par lui manquer.
Un léger rire passa dans l'assemblée.
- Les chefs cuistots, c'est qui ?
- Deux distributeurs qui ont une personnalité bien à eux, mais c'est dégueu.
- Alors ce soir, pour compenser tout cela, le Doc a ouvert une de ses cuves, et j'ai retrouvé des percuteurs pour tout le monde. Et vous pouvez venir me défier sur le ring si le cœur vous en dit. Je sais que plus rien n'est comme avant ici, les soirées alcoolisées, les baises débridées de l'équipage, même le Boucher a arrêté ses blagues. Alors ce soir, j'aimerais faire renaître la flamme de mon équipage. À partir de maintenant, la chasse reprend, et nos cibles sont les religieux et l'État. On est des pirates et il est temps que tout le monde se rappelle au bon souvenir du Phœnix. Que les autre Boss tremblent à chaque fronde, priant de ne pas tomber sur nous de l'autre côté.
Elle savait s'y prendre. Son regard se planta dans le mien.
- Phyros, des contentieux à régler ?
Je m'avançai dans la foule qui s'écartait devant moi. Thorgar me tendit une main pour récupérer mon revolver que je lui tendis avant qu'il ne penche sa tête vers moi.
- Elle utilise la force des autres contre eux, reste bien sur tes appuis et ton équilibre.
Il me mit des bandes blanche sur les mains.
- Évite ses crochets directs, ce sont des obus. Je ne sais pas comment elle fait, n'essaie pas de parer, évite-les.
Il me mit les gants.
- Ça fait plaisir de te revoir malgré les circonstances. Sans toi, c'était plus pareil le Phœnix.
- Merci, si je ne me fais pas trop ramasser, je te referai le portrait après.
- Volontiers.
Il y avait une sincérité totale dans la voix de Thorgar.
En montant sur le ring, je savais que j'allais me faire défoncer. En même temps, être un androïde devait aider. Je n'étais même pas en colère en fait. La colère était comme souvent une façade pour me cacher de mon insécurité, et ici, dans ce vaisseau, je me sentais bien même avec les révélations récentes.
La cloche sonna et je me fis péter la gueule sans même pouvoir la toucher ou la mettre en danger.
- J'ai cru que t'allais l'érafler à un moment,
Me dit Thorgard en se foutant de ma gueule.
- Vas-y, fais mieux alors.
- Regarde le professionnel.
Voir Thorgar et ses deux mètres et quelques centimètres se faire coucher sans difficulté par la Boss, etait assez impressionnant à voir.
- À un moment, ton poing était à seulement huit centimètres d'elle, pas mal.
- Ta gueule Phyros, une bière ou je ne sais ce que le Doc a ouvert ?
La Boss n'était pas prête de descendre du ring. Tout le monde semblait vouloir se faire rétamer.
Je servis un verre à Thorgar et Silence, et remplis un gamelle pour Brume. Ça devait pas lui faire de mal. Les claquements secs des percuteurs résonnaient dans le hangar, les volutes bleutées réchauffaient l'atmosphère d'une note florale, et la cloche du ring ne s'arrêtait pas.
- Thorgar je te presente Silence, sans elle je serais encore là-bas et sûrement bien mort.
- Bienvenue, il faut toujours quelqu'un pour veiller sur Phyros, un vrai gosse.
- T'as pas idée. répondit-elle en signant.
- A un moment, j'avais essayé d'apprendre ce langage à l'équipage pour parler en situation où on n'entend rien et les communications sont coupées. Un échec cuisant !
Thorgard semblait maîtriser le langage des signes à la perfection. Il but son verre d'un trait et se pencha vers Brume.
- Je ferais pas ça, il est un peu...
Mais je n'eus pas le temps de finir ma phrase. Brume se laissait caresser.
- Quand Taric apprendra ça, il sera jaloux.
- J'en avais pas vu depuis longtemps des Valaranques, un beau mâle. Faut faire gaffe aux dents, ça te broie tout en rien de temps. Y'en avait sur mon monde natal. Qui c'est le beau pépère ?
Et Brume se mit sur le dos, se laissant caresser le ventre. C'était moi qui étais jaloux. Thorgar se releva, se servit un autre verre et reprit un air sérieux.
- Désolé pour Algaïn, vous étiez assez proches, je crois.
- Une mutinerie, c'était pas la meilleure idée en même temps.
- Tu parles, c'est pas passé loin de fonctionner son coup. Si le Boucher n'avait pas décidé de foncer tête baissée comme un demeuré, puis exploser la tête d'Algaïn avec sa pétoire de l'enfer. Et le pire, il a même pas été blessé, pas une égratignure.
- C'est parce que je suis svelte, personne ne m'a vu passer, Thorgar. Je suis la discrétion même.
Ce dernier venait d'arriver, disgracieux, énorme et repoussant, mais il dégageait toujours cette aura de sympathie que je ne saurais décrire.
- Désolé, coéquipier, mais j'avais pas le choix de la tuer.
- T'as fait ce qui fallait, j'étais pas là.
- Ouais, bah t'as pas intérêt à repartir !
Il regarda Silence dans les yeux, surjouant avec brio la provocation.
- C'est mon coéquipier, fais gaffe à toi.
- On joue ça sur le ring ? Signa Silence face au regard circonspect du Boucher.
- Elle veut jouer ta place sur le ring et elle a rajouté, c'est pas vieux bonhomme sans cheveux qui me fait peur.
Silence me regarda, l'air faussement surprise face à mon interprétation quelque peu modifiée de son message. Le Boucher but une grande rasade de bière et se mit à parler fort, très fort.
- Le prochain, c'est pour moi et la dame en rouge là. C'est une question d'honneur et de binôme! Vieux bonhomme, et puis quoi encore, le respect, je vous jure. Je vais pas me faire voler ma place, sinon Phyros va crever dès le prochain abordage. Allez, faites place, le combat du siècle va bientôt commencer.
La Boss semblait apprécier de descendre du ring après je ne sais combien de combats à la suite.
- Ne le tue pas, signai-je à Silence.
Le Boucher en faisait des caisses pour que tout le monde regarde le combat du siècle. Silence, bonne joueuse, fit durer le combat bien plus qu'il n'aurait dû, sous les encouragements de l'équipage tout autour du ring. Même la Boss semblait amusée par ce spectacle grotesque.
Après de longues minutes, Silence mit fin au supplice du Boucher avec un uppercut se frayant sans aucune difficulté dans la garde de celui-ci, si on pouvait appeler ça une garde. Dans ce bordel joyeux, la Boss me fit signe à moi et Thorgar. On se rapprocha avec nos verres et nos tiges d'encre.
- Il va falloir recruter et trouver vite une cible. Il faut remettre l'équipage dans une bonne dynamique. Une fois qu'ils auront baisé et décuvé, l'ambiance va redevenir délétère demain.
- C'est quoi le plan ? demanda Thorgar.
- On va attaquer un vaisseau pénitencier de l'État, une pierre deux coups. On attaque et on recrute les prisonniers qui ont un peu de jugeote.
- Avec la guerre, des soldats de cohorte peuvent se trouver dans les vaisseaux pénitenciers ?
Thorgar me regarda, circonspect avant d'ajouter :
- Des soldats fanatiques religieux, aucune chance qu'ils nous suivent.
- Des soldats d'élite fanatiques, et je suis là.
- Je suis tout ouïe
Demanda la Boss, l'air curieux.
- Sur l'Arche, j'ai appris que j'étais un descendant de la Garde Phœnix, et les cohortes sont les soldats de la Garde, pas des religieux. Si je leur prouve que je suis un descendant direct avec mon flingue, alors ils nous suivront.
Thorgar sembla sceptique à mes propos, posant son regard sur celui de la Boss.
- Des soldats d'élite, si ils nous écoutent, ce sera une bonne base et réduira le temps de l'entraînement de base. Je vais me renseigner.
- Le mieux, ce serait de trouver des soldats prisonniers de la 66ème ou 67ème cohorte.
J'avais suivi les instructions que me soufflait Ilia dans mon oreillette pour pousser la Boss à avoir des soldats de cohorte. Si elle était une androïde et de mèche avec l'État ou toute autre force, il était plus sage d'avoir des membres d'équipage qui me soient fidèles. On but nos verres et finit nos tiges d'encre. La Boss était déjà rappelée sur le ring. Brume semblait avoir pris d'affection Thorgar, il ne le lâchait plus.
Le Boucher se rapprocha de moi, l'air bougon, accompagné de Silence fumant une tige d'encre.
- Je vais voir Thorgar pour rester dans ton groupe d'abordage.
- Tu peux le garder ton binôme, je vais en trouver un autre. Il me ferait presque de la peine ce Boucher, signa Silence.
- T'en fais pas, tu restes mon binôme. Elle avait juste envie de péter la gueule à quelqu'un. T'as fille va bien ?
Il suffisait de parler de sa fille pour illuminer le visage du Boucher. Il m'envoya une armée de photos. Elle était mannequin et avait une marque de vêtements. Clairement un mystère venant du Boucher, sa fille. Ilia, en mon absence, continuait à faire transiter les messages du Boucher sur le réseau. La Boss avait raison, l'ambiance était légère mais ne durait pas. On me regardait en coin, on dévisageait Silence avec une curiosité malsaine qui n'était pas présente avant. Thorgar était bien trop occupé à jouer avec Brume pour monter sur le ring contre moi, et ça m'allait parfaitement.
- Tu me fais visiter le vaisseau ? demanda par la pensée Silence.
- Allez, je vais chercher deux grands verres et une armée de tiges.
On s'éclipsa dans les coursives, errant de-ci de-là sans réelle but, en réalité. On passa au réfectoire, accueillis par les deux chefs cuistots.
- Bonjour Phyros, je vois que vous n'avez pas respecté vos repas. Ne vous en faites pas, je vais vous cuisiner un repas de champion.
En vrai, j'avais la dalle. Je bus mon verre de bière et le posait dans la machine, me versant un liquide grisâtre qui ne donnait pas vraiment envie.
- Bonjour, vous êtes nouvelle. J'ai un repas de bienvenue que pour vous.
Elle mit aussi son verre vide et la machine servit le même liquide grisâtre. Le goût parfaitement neutre et indescriptible m'avait presque manqué.
- Et maintenant ? demanda Silence.
- Faut réussir à tirer les vers du nez de la Boss, savoir son plan et ce qu'elle sait vraiment, tout en essayant de se couvrir au maximum.
- Exactement, rajouta Ilia. J'essaye de rentrer en contact avec Taric comme tu m'as demandé.
- Elle écoute tout, tout le temps?
- Et voit tout, mais on s'y fait avec le temps.
- Y'a bien des choses que j'aurais préféré ne pas voir, je t'assure Silence.
Un bruit sur le côté attira mon attention, et d'une coursive apparut Artémis avec Thorgar, étonnamment sans vêtements. Ils semblaient bien s'amuser en tous cas, avant de prendre une autre coursive comme si de rien n'était, continuant leur affaire sans la moindre discrétion.
- Bienvenue à bord du Phœnix, Silence.
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