Fais-toi un nom
J'attendais, assis dans un coin. On m'avait fourni pour toute tenue officielle un simple slip noir, option extrêmement moulant, et c'était tout. Les autres paumés débarquaient un à un, passaient sous l'eau et venaient remplir les cages. Au total, nous n'étions pas loin d'une trentaine, et cinq avaient choisi d'aller dans la même cage que moi. Ils me regardaient tous d'un air moqueur avec des railleries sans grande originalité :
— Oh, un petit nouveau !
— Lui, il ne tiendra pas une semaine.
— Tu parles, même pas deux jours.
Suivi d'un grand silence, cinq femmes apparurent par la porte. Elles avaient toutes la même tenue : une simple culotte noire, bien trop échancrée. Il devait y avoir une promotion sur les sous-vêtements noirs. Tous les autres, paumés, se mirent à faire ce que tout homme abruti ferait dans cette situation : des gestes grossiers et vulgaires. Parmi les cinq se trouvait la femme que j'avais secourue, et elle fut mise dans ma cage avec les cinq autres. Les quatre autres femmes repartirent sans rien dire sous les cris de la trentaine d'abrutis.
Puis, dans un concert de cliquetis, les cages se refermèrent automatiquement.
— Le nouveau, tu partages ?
C'etait la voix d'un grand type plutôt bien baraqué qui avait parlé dans la cage.
Tous les autres regardaient avec attention ce qui allait se passer.
— Partager quoi ?
— Ton jouet, elle semble toute fraîche.
— Putain, après les gros lourds que je me suis tapés sur l'Arche, les gros lourds des arènes... Va voir dans un coin là-bas si j'y suis pas, ça t'évitera les problèmes.
— J'ai demandé gentiment, mais on est cinq et toi t'es seul.
— Tu t'es trompé dans la formulation de ta phrase.
Il avait une tête d'abruti à essayer de comprendre.
— Vous êtes seulement cinq, il fallait dire.
— Toi, tu vas pas faire long feu ici.
Les cinq paumés m'entouraient, alors que je restais assis. Et clairement au fond de moi la situation me plaisait au plus haut point. Mon cœur battait la chamade, j'avais les poings serrés, je voulais juste les massacrer.
— Allez, lève-toi, putain !
Un des paumés s'approcha, je détendis ma jambe pour le faucher et le faire basculer en avant, et je le réceptionnai d'un uppercut. Je sentis sa mâchoire se disloquer sous mes doigts. Je me relevai et fonçai sur le plus proche, mais à quatre contre un, le combat ressemblait plus à rien, juste à un combat de rue entre mecs bourrés. J'avais pour moi mon organisme débilement augmenté par mon sang chaud, et eux avaient le nombre dans un espace exigu où je ne pouvais pas vraiment me mouvoir à ma convenance.
Je recevais autant de coups que j'en donnais, mais chaque coup que je portais était bien plus puissant que les leurs. La bagarre était chaotique, désordonnée, et j'adorais chaque instant. Dans ce tourbillon de violence, je parvins à me dégager et à attraper la jambe d'un des paumés. D'un mouvement sec et précis, je lui tordis le genou, le faisant s'effondrer avec un craquement sinistre. Les trois autres reculèrent, impressionnés par le bruit et les cris de leur camarade.
J'étais couvert d'hématomes et de contusions, ma vue était trouble à force d'encaisser les coups. Je savais que je ne pourrais pas tenir bien longtemps si les trois autres décidaient de m'attaquer ensemble. Et ils l'avaient bien compris. Deux des gros bras parvinrent à me coincer et à me bloquer fermement, tandis que le troisième s'approchait avec un sourire sadique, prêt à me frapper avec une violence non dissimulée. Il semblait prendre un plaisir total à me péter la gueule.
— C'est quoi ce bordel ?
C'était la grosse voix d'Alrec qui résonnait au loin, alors que tout était devenu trouble pour moi.
— Lâchez-le et amenez les deux autres à l'infirmerie !
— C'est lui qui a commencer Alrec
J'aurais été incapable de dire qui c'était qui parlait.
— Dégagez de cette cage et plus vite que ça, j'en ai rien a foutre !
Le calme revint, j'étais étendu au sol, mon corps était un amas de douleur sans pareil, mais j'étais bien. Je voyais une sorte de lueur de lucidité dans mon esprit non contrôlé par ma rage.
— T'es aussi con que la boss m'avait prévenu.
La voix semblait si lointaine.
— La Boss ?
— Oui, je ne suis pas comment elle a tout caché et faire semblant. Je fais partie de l'organisation de maintien du pacte des religieux et de l'État. Ton premier combat était arrangé pour qu'on se rencontre et que tu me gagnes, façon de parler.
— Ils n'enregistrent pas tout ici ?
— Tu crois qu'ils vont diffuser quelqu'un qui parle de combat arrangé ?
— C'est pas faux. C'est quoi ton but ?
— Trouver comment te soigner.
— Prends note que me faire péter la gueule marche pas mal, et notre employeur, il en pense quoi de tout ça ?
— Tu vas lui rapporter gros, mais ne pousse pas le bouchon trop loin, je pourrais pas l'empêcher de te buter.
— Bordel, c'est quand la retraite ?
— Pas tout de suite, je le crains.
— Et toi, dans tout ça, tu y gagnes quoi ?
— Éviter une invasion de la galaxie par des androïdes en colère, peut-être.
— Ah oui, c'est un bon argument, ça. Tu viens d'où ?
— Ça, t'as pas à le savoir. On trouve comment te soigner et c'est tout.
— Restons professionnels, tu as bien raison. Dis, c'est quoi le nom de votre organisation secrète ? Ça a toujours un nom, les organisations secrètes.
— On n'en a pas, on n'est jamais d'accord dessus.
— Va falloir qu'on y réfléchisse alors. D'ailleurs, tu t'appelles comment ?
— Calysse.
— Enchanté, Phryos. Si ça t'embête pas, je vais dormir, je crois.
Je n'avais pas demandé mon reste bien longtemps. Tout devint noir et à mon réveil, comme une gueule de bois, la colère était là dans mon esprit, reprenant possession des lieux dans mon esprit. Calysse était déjà debout.
— Impressionnant, la plupart des hématomes ont déjà disparu.
— Bonjour à toi. Je sais, je suis un homme étonnant.
Tous les autres paumés se levaient aussi, me regardant avec défi. Les cages s'ouvrirent dans un claquement sec, tout en même temps, et tout le monde se dirigeait vers la sortie. Dehors, Calysse prit un chemin vers d'autres femmes et hommes avec un collier d'esclave. Dans un coin se trouvaient des tables et un cuisinier tout à fait familier : un distributeur, le même modèle que sur le Phoénix, mais celui-ci ne parlait pas, il se contentait de distribuer le liquide grisâtre.
Puis, entraînement. Alrec me lança une épée en bois. Et clairement, je ne savais pas me battre avec ça. En même temps, qui se bat avec des épées quand les flingues existent ? J'étais pataud, lent et j'en prenais plein la tronche. Ce qui ravivait au plus haut point l'ensemble des paumés et Alrec.
En fait, j'étais nul avec les armes blanches tranchantes. J'avais l'impression d'avoir un poids mort dans les mains qui m'encombrait. Je ne tapais jamais comme il faut et je ne parais jamais les coups. J'étais épuisé en début d'après-midi, après deux heures de musculation intensive. Thorgar avait un concurrent en entraînement absurdement intensif.
Alrec me passa une masse d'arme en bois aprés dix minute de pause.
— Aucune finesse, juste tape fort.
— Tu sais comment me parler. On va peut-être devenir amis.
— N'y compte pas.
J'avais essayé.
Et il fallait bien avouer que ce bâton avec un poids supplémentaire au bout me plaisait bien. taper asser fort pour briser la garde de mes oposant et eviter leur coup. Tout à coup, l'autre paumé riait beaucoup moins face à moi. La vie n'était pas si différente que sur le Phœnix, au final.
Bouffe, Douche puis retour aux cagex avec Calysse. Étonnamment, on était que nous deux. Et dodo.
— Dis-moi, que ressens-tu ?
— J'en ai marre d'avoir des tenues qui font que je suis toujours à trois quarts à poil.
— Je ne suis pas là pour rire. Je ne compte pas m'éterniser ici, alors réponds.
— La colère est lointaine. Hier, ça l'a bien calmée, les pulsions, mais ça revient comme une marée montante.
— Et l'entraînement, ça y fait quelque chose ?
— Ça retient la montée de l'eau, on va dire.
— Pourquoi tu m'as tuée dans l'arène ?
— Je suis un connard misogyne qui croit que toutes les femmes ont besoin d'être secourues. Après, t'aurais eu une toge de religieuse, je t'aurais butée.
— Tu prends des fois des choses au sérieux ?
— La Boss t'a pas dit que non ?
— Juste que t'étais un abruti.
— Tu as dû parler à Shargs. Je suis son enfant prodige à la Boss. Jamais elle n'aurait dit du mal de moi.
— Mais bien sûr. Du coup, pourquoi tu ne m'as pas buté ? Ça pourrait être une piste.
- Je ne te vois pas comme une menace, alors non, je ne voyais pas l'intérêt de te tuer. Mais pour la toge de religieuse, j'étais sérieux. J'aime pas, meilleur souvenir de l'arche.
- Et tuer a un effet apaisant ?
- Non, c'est même l'inverse. Ça attise la colère, mais quelque part, ça fait du bien, comme une taffe d'encre après un entraînement. Puis ça monte, ça monte jusqu'à atteindre un seuil qui fait tout redescendre.
- C'est donc une drogue.
- Comment ça ?
- Il t'en faut toujours plus pour atteindre un seuil. Ta rage ou folie semble être comme une drogue qui demande des doses plus fortes.
- Et ça change quoi ?
- Je ne sais pas encore.
- Super, merci. La voie de la guérison est si proche !
Et j'étais reparti dans une boucle routinière.
Trois jours d'entraînement avant d'être enfin remis dans une arène. Combat de chauffe, ils appelaient ça, des combats pas connus, mais bon, il fallait bien faire monter ma cote. Enfin, c'est mon employeur qui disait ça. Mais grâce à mes exploits lors de mon premier combat, je pouvais quand même déjà être dans une arène au lieu d'une fosse.
Un combat en somme toute banal : une arène ronde, du sable et une masse d'arme dans chaque main. Face à moi, un autre paumé en slip noir avec une épée et un bouclier. Bordel, si seulement on avait inventé les vaisseaux spatiaux et les flingues, on serait pas deux cons à se foutre sur la gueule dans une arène avec des armes tout droit sorties d'un film.
Le mec en face empestait la peur. Ses mains tremblaient et ses mouvements étaient saccadés. C'était trop demander que d'espérer un véritable challenge. Je levai mes masses, sentant la puissance pulser dans mes bras, et les abattis sur son bouclier avec une force dévastatrice. Le métal se tordit sous l'impact, et je sentis distinctement son bras se briser, accompagné de ses cris de douleur. Il n'essaya même pas de parer ma deuxième attaque. Ma masse s'écrasa sur son crâne, le faisant exploser en mille morceaux. Le combat fut terminé en un instant, laissant place à une déception amère. Je ne ressentis qu'une once de plaisir, rapidement dissipée par l'ennui de cette victoire trop facile.
— Je te croyais plus intelligent, Phryos !
me lança la voix acerbe de mon employeur sur un écran projeté dans ma cage de transport.
— Il est mort et t'as gagné de l'argent.
— Oui, mais à ton avis, quelle est la deuxième chose la plus importantes après l'argent ?
— Les drames et le cul dans les téléréalités que toutes les maisons de gladiateurs diffusent ?
— Ça, c'est en troisième. La deuxième, c'est le spectacle. Il ne suffit pas d'exploser ses adversaires, il faut le faire avec classe et prestance.
— Bah, mets-moi face à de vrais combattants.
— Il y a des règles ici. On commence paumé et on gravit les échelons jusqu'à gladiateur. Et pour le moment, tu es un paumé, alors tu devras te contenter des combats à la con. Déjà, je t'ai fait éviter les fosses.
Je suivis les instructions de mon employeur. Je jouais avec mes proies dans les combats suivants, les brisant petit à petit avec mes masses d'armes : bras, jambes, mains. Certains adversaires étaient plus coriaces, mais je ne me sentais jamais en danger, et cela me rendait encore plus fou.
Un soir dans ma cage avec Calysse, je rôdais de plus en plus, tournant en rond. Les combats qu'on me donnait ne servaient qu'à me faire monter en pression sans me satisfaire, et tout devenait étrangement flou dans mon esprit.
— Tu sais étouffer quelqu'un sans le tuer ?
Calysse me regarda, stupéfaite.
— Comme ça ?
— J'ai envie de deux choses à l'heure actuelle : te tuer ou te violer. Et tout devient trouble dans mon cerveau, vraiment trouble. Pour ta sécurité, tant que je contrôle encore ce que je fais, il vaudrait mieux que tu m'étouffes pour me mettre dans le coma.
— J'ai été formée au combat. Mets-toi à genoux.
Je m'exécutai et je sentis son avant-bras encercler ma gorge.
— Après, ça fait longtemps, mais je devrais pas te tuer.
— Me voilà rassuré.
— Expire tout l'air de tes poumons, ça ira plus vite et réduira la pression. Merci pour ta prévenance.
Je soufflai et, d'un coup, son avant-bras comprima ma gorge et elle me fit sombrer dans un sommeil absolument pas réparateur.
À mon réveil, tout était trouble et flou dans mon esprit. À l'entraînement, je manquai de peu de tuer le paumé qui me servait de punching-ball vivant. Et je finis électrocuté par Alrec. Quand je repris connaissance, j'étais attaché dans une cage.
— T'es qu'une bête qu'il faudrait euthanasier ! Mais tu peux me rapporter énorment d'argent.
C'était mon employeur, le regard froid.
— Je vais accélérer ton ascension ici. Je vais jouer gros. Soit je gagne, soit je perds, mais j'ai un bon sentiment avec toi. Demain, c'est la cérémonie d'ouverture du festival du sang. Je t'ai inscrit dedans, ça m'a coûté une fortune, et j'ai parié tout ce qui me reste sur toi
Il s'alluma une tige d'encre.
— L'arène numéro deux des stations Artna. Deux équipes : une assaut, une défense. Le scénario est toujours le même, mais il attire toujours autant les spectateurs. Des méchants qui ont kidnappé d'innocentes jeunes femmes pour les violer et de puissants soldats qui viennent les secourir. Là où je joue gros, tu es chez les méchants, et les méchants gagnent rarement, très rarement. Alors demain, fais exploser ta rage à bon escient. Si tu gagnes, je remplis ta cage de putes, si ça peut te motiver.
— Je t'ai déjà dit : file-moi des gens qui en valent la peine à buter.
Il partit en riant grassement.
— Demain, fais-toi un nom ou crève, Phryos.
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