Fais-toi un nom
Pour avoir de l'argent, il avait de l'argent ici. L'arène deux immense une structure immense capable d'accueillir deux reconstitutions de galions et de les faire flotter dans son bassin gigantesque. Il y avait même de la place pour faire manœuvrer les bateaux. Tout était démesuré.
On m'avait équipé d'une tenue noire en cuir et d'un casque assorti, afin que notre statut de méchants soit clairement reconnaissable. Au lieu de d'une masse d'arme, on m'avait donné une épée, une arme que je n'appréciais guère pour son manque de praticité. Avec une cinquantaine d'autres malheureux, j'embarquai sur notre magnifique bateau en faux bois. Certains étaient armés d'arcs et de flèches, d'autres de lances, et quelques-uns de masses d'armes.
Au centre du bateau, trois cages remplies d'esclaves : deux de femmes et une d'hommes. En face de l'arène, l'autre galion, orné de points rouges, représentait les gentils. Personne ne contrôlait réellement les bateaux ; c'étaient les spectateurs qui payaient cher pour prendre les commandes pendant une minute. En observant l'une des cages, je vis Calysse me regarder avec dureté. Si les cages n'avaient pas été fermées, j'imaginais aisément le spectacle qui aurait eu lieu.
L'arène numéro deux pouvait contenir près de deux cent mille spectateurs, et elle semblait comble. Tout était permis ici, à la gloire de la décadence. En plissant les yeux, je voyais des spectateurs boire, fumer, manger, baiser, un véritable exutoire pour la population. Je me sentait ridiculement petite ici.
Au loin, sur une estrade de pierre massive qui dépassait des gradins, une personne en tenue ridicule se lança dans un discours tout aussi stupide
— Bienvenue à l'ouverture du festival du sang, mes chers citoyens. Je vois que certains prennent déjà du bon temps, et vous avez bien raison. Comme chaque année, nous vous offrons ce spectacle gratuitement avec plaisir.
Mais bien sûr, pensai-je avec sarcasme.
— Comme le veut la tradition, le festival commencera quand l'eau du bassin sera rouge du sang de nos combattants. Mais la grande question est : l'équipe noire va-t-elle gagner ? Cela fait bien quinze ans que ce n'est pas arrivé.
La phrase de mon employeur, "demain, fais-toi un nom ou crève", prenait tout son sens.
— Mes chers citoyens, buvez, profitez, pariez, et attendez. On me souflle que la maison close du Lotus a envoyé ses courtisans et courtisanes dans l'aile quatre de l'arène, et que c'est gratuit. Amusez-vous donc, que le spectacle commence, mais d'abord, un petit rappel des années précédentes.
Du sexe, de l'alcool et de la baston, la civilisation méta-humaine à son paroxysme. Une énorme sphère holographique apparut au centre de l'arène, diffusant un montage vidéo digne d'un porno. Des images de meurtres et de soldats rouges profitant de leur butin, le tout accompagné de musique et de gros plans sur des gladiateurs devenus des stars.
Pendant cette interlude interminable, une voix s'éleva sur le bateau :
— Il nous faut un plan.
— Un plan de quoi ? Ils sont deux fois plus nombreux que nous et ont de meilleures armes.
L'équilibre n'était pas en notre faveur, mais j'avais l'experience des abordages du Phoenix
— C'est perdu d'avance.
— Si on se regroupe, on peut y arriver.
Ça ne menait à rien, mais je n'avais pas envie de mourir ici. J'avais encore du monde à tuer.
— Qui a déjà combattu, garde privé ?
Je criai pour couvrir le bruit ambiant, même si je n'avais pas la puissance de Thorgar. Des voix s'élevèrent, acquiesçant ou blâmant des noms de bataillons militaires dont je n'avais rien à foutre.
— Bien, alors on a une chance. Les rouges sont sûrs de gagner, ils vont baisser leur garde, et nous, on va les surprendre. Je suis Phryros, ce nom ne vous dit rien, mais j'étais second sur le vaisseau pirate Phoenix. Des abordages en sous-nombre, j'en faisais tous les mois.
— Pourquoi t'es plus sur le Phoenix alors ?
— J'ai buté trop de monde et je compte m'arrêter. On ne peut pas contrôler le bateau, mais on peut berner les rouges. Le bateau est grand, on va jouer à cache-cache, les laisser nous aborder et quand une partie sera montée à bord, on abordera leur vaisseau. Ils ne s'y attendront pas. Ils ont de meilleures armes, c'est ça ?
— Oui, épées plus tranchantes, arbalètes, filets et autres conneries du style.
— Messieurs, on a un bâtiment à voler.
Un cri de satisfaction retentit.
— On se planque partout, les recoins, la cale, les escaliers pendant qu'ils regardent leur vidéo de merde.
Quand la vidéo fut finie, notre galion était devenu un vaisseau fantôme. On sentait les mouvements du bateau. Mon cœur battait la chamade, mon esprit était voilé de colère, mais je restais en place, ne voulant pas me prendre une fleche perdut. J'étais derrière une rambarde à l'arrière avec une dizaine d'autres malheureux. À travers un interstice du faux bois, je voyais qu'on se rapprochait et des flèches commençaient à se planter dans notre bateau. La première victime fut un esclave dans une cage.
Puis, dans un fracas assourdissant, les deux bateaux entrèrent en collision, exactement comme prévu. Nous avions marqué une grande croix à l'avant de notre bateau avec des armures en cuir pour indiquer au pilote la zone d'impact souhaitée, et il semblait avoir parfaitement compris notre message. Après tout, il avait payé pour que nous gagnions, et il avait pris le contrôle du bateau dans ce but. Les rouges envahirent notre pont, mais nous restâmes tête baissée, dissimulés dans les recoins et les ombres.
Lorsqu'il sembla y avoir suffisamment de rouges à bord, je hurlai :
— En avant !
D'un seul mouvement, nous nous précipitâmes sur le bateau ennemi, ignorant ceux qui étaient encore sur le nôtre. La surprise fut totale. Nous fîmes un véritable massacre sur leur pont, profitant du fait qu'ils avaient laissé leurs archers et autres artilleurs à l'arrière, incapables de se défendre efficacement. Dès qu'on avait changé de bateau, notre pilote éloigna notre navire, empêchant les rouges de remonter à bord du leur.
C'était un véritable carnage sur le navire ennemi. Le temps qu'ils sortent leurs épées ou autres armes, nous en avions déjà décimé la moitié.
À présent, les choses devinrent vraiment intéressantes. Il fallait se battre pour de bon, mais je détestais les épées. Mon adversaire, un colosse rouge au regard féroce, faillit m'embrocher. Il se contenta de me faire une entaille dans le flanc, assez profonde pour me faire grimacer de douleur. Le sang commença à imbiber ma tenue en cuir, mais je n'avais pas le temps de m'apitoyer sur mon sort. Avant qu'il ne puisse m'achever à cause de mon épée que je savais à peine manier, je jetai mon arme au sol et me ruai sur lui, le fracassant de mes poings.
Le choc de l'impact résonna dans mes articulations, mais la satisfaction de voir son visage se déformer sous mes coups était jubilatoire. Il tenta de riposter, mais je fus plus rapide. J'esquivai son attaque maladroite et lui assénai un coup de genou dans l'estomac, suivi d'un uppercut qui le fit tituber en arrière. Il trébucha sur un cadavre et s'écroula lourdement sur le pont.
Autour de moi, le combat faisait rage. Mes compagnons, galvanisés par notre succès initial, se battaient avec une férocité renouvelée. Les lames s'entrechoquaient, les cris de douleur et de rage se mêlaient au fracas des armes. Je profitai de ce bref répit pour évaluer la situation. Les rouges, bien que désorganisés, étaient encore nombreux et déterminés.
C'était jubilatoire, ce bordel total, mais perdre du sang n'était pas une bonne idée pour moi, et je n'avais rien sous la main pour panser ma plaie.
Puis, dans un coin, je vis l'objet de tous mes désirs : une masse d'armes au style unique. Au bout, quatre lames acérées qui semblaient prêtes à déchirer n'importe quelle armure. J'étais tombé amoureux au premier regard. Je saisis l'objet massif et fort bien ouvragé, sentant son poids rassurant dans mes mains. Cette arme était faite pour moi, et j'allais en faire bon usage.
Je me tournai vers le rouge le plus proche, un guerrier massif qui brandissait un bouclier et une épée. Avec un rugissement, j'abattis la masse sur son bouclier. Le choc fut si violent que le métal se déforma sous l'impact, et le rouge tituba en arrière. Profitant de son déséquilibre, je frappai de nouveau, cette fois visant son bras. Les lames de la masse tranchèrent chair et os, et le bras tomba au sol dans un jaillissement de sang.
Le rouge hurla de douleur, mais je n'avais pas le temps de m'apitoyer. Je levai la masse une fois de plus et l'abattis sur sa tête. Le crâne se fendit sous l'impact, et le corps s'effondra, inerte. Le sang gicla, me recouvrant de la tête aux pieds. C'était une sensation exaltante. Le voile de colère prenait le pas sur toute logique dans mon esprit.
On avait réduit de moitié le nombre de soldats rouges et nous, on avait perdu une quinzaine de gars. Maintenant, on avait des arbalètes, des arcs, le tir au pigeon pouvait commencer. Le gars qui avait payé pour prendre le contrôle du bateau rouge faisait tout pour percuter notre ancien navire. Mais le temps qu'il y arrive, on avait bien fait descendre notre nombre de soldats rouges. Le combat était presque équilibré à présent.
Le choc des deux bateaux retentit de nouveau, et une mêlée brutale s'ensuivit. La seule chose qui comptait était de tuer les rouges. Les duels étaient éreintants et interminables, mais à chaque fois, je trouvais une ouverture pour ma masse. J'écopais de blessures au torse, au dos et à la jambe. Chaque coup reçu me faisait grimacer de douleur, mais la rage en moi semblait compenser la perte de sang.
Je me battais avec une férocité que je ne me connaissais pas. Chaque mouvement était précis, chaque coup porté avec une force dévastatrice. Les rouges tombaient les uns après les autres, leurs corps s'empilant sur le pont ensanglanté. La masse d'armes dans mes mains devenait une extension de ma colère, frappant sans relâche.
J'achevai de planter ma masse dans le crâne d'un rouge, sentant l'impact résonner dans mes bras. En regardant autour de moi, il ne restait que quatre autres soldats en noir, incrédules de notre victoire. Le pont était jonché de cadavres et de sang, témoignage silencieux de la bataille acharnée que nous venions de livrer.
Une lucidité soudaine me traversa. Je réalisai l'ampleur du carnage que nous avions causé. Les corps gisaient, entremêlés, le sang formait des flaques sombres sur le bois du pont. Mes compagnons, épuisés mais vivants, se tenaient debout, haletants, leurs armes encore à la main.
En levant la tête, je vis la folie qui régnait dans les gradins et sur les bords de l'arène. Les spectateurs hurlaient, certains de joie, d'autres de stupeur. D'immenses bouches d'arrivée d'eau commencèrent à remplir le bassin, teintant l'eau d'un rouge écarlate. Le spectacle macabre semblait les enivrer, les poussant à des extrêmes de jubilation et de dépravation.
— Quel spectacle, chers citoyens, mais quel spectacle ! Ouvrez les cages que nos valeureux guerriers profitent de leur butin !
Les portes des cages s'ouvrirent dans les cales, et les quatre survivants, ivres de victoire et de désir, se jetèrent sur les premières filles et hommes à leur portée. Leurs rires et cris de triomphe résonnaient dans l'air, mêlés aux gémissements de leurs victimes. Je serrai la poignée de ma masse, le métal froid contrastant avec la chaleur de ma paume. J'étais peut-être un simple paumé, mais je n'allais pas laisser ce spectacle dégénérer davantage.
Avec une détermination froide, je m'avançai vers le premier des survivants. Il était penché sur une jeune femme, ses mains déjà sur elle, un sourire cruel aux lèvres. Sans hésitation, je levai ma masse et l'abattis sur son crâne. Le bruit sourd de l'impact résonna, et il s'effondra sans un mot, son corps inerte tombant lourdement sur le sol.
Le deuxième survivant, alerté par le bruit, se tourna vers moi, les yeux écarquillés de surprise et de peur. Il tenta de se lever, mais je fus plus rapide. D'un mouvement fluide, je fis tournoyer ma masse et la lançai contre son torse. Les lames tranchèrent chair et os, et il s'écroula, le souffle coupé, avant de rendre son dernier soupir.
Le troisième, un colosse au regard fou, se rua sur moi avec un rugissement de rage. Il brandissait une épée, mais je n'avais pas peur. J'esquivai son attaque maladroite et ripostai avec ma masse. Le coup l'atteignit à l'épaule, le faisant tituber. Avant qu'il ne puisse se ressaisir, je frappai de nouveau, cette fois à la tête. Il tomba comme un arbre abattu, son corps massif s'écrasant sur le pont.
Le dernier survivant, réalisant qu'il était le prochain, tenta de fuir. Mais il n'y avait nulle part où aller. Je le rattrapai en quelques enjambées et, sans la moindre considération pour lui, je levai ma masse une dernière fois. Le coup fatal résonna, et il s'effondra, rejoignant ses compagnons dans la mort.
J'étais le seul survivant de ce spectacle macabre, et à présent, j'avais un nom sur ces foutues arènes.
Le temps avant qu'on m'emmène dans une cage semblait interminable. Lorsque la lumière disparut, je m'effondrai dans la cage.
Quand je rouvris les yeux, j'étais allongé sur un lit d'hôpital, tout ce qu'il y avait de plus standard dans une chambre tout à fait banale. Je me redressai lentement, sentant chaque muscle de mon corps protester contre le mouvement. Le temps que mes neurones se reconnectent et que je reprenne pleinement conscience, un écran s'alluma au pied de mon lit, affichant le visage de mon employeur, son ton mielleux emplissant la pièce.
— Mon champion, quand tu fais les choses, tu ne les fais pas à moitié, le héros des putes.
Je grimaçai à ce surnom, sentant une vague de dégoût m'envahir.
— C'est mon nom officiel ?
— C'est celui qui revient le plus, répondit-il avec un sourire en coin. Mais ne t'inquiète pas, je vais faire en sorte de le changer. Ce n'est pas terrible pour le business. Bon, ton planning va être chargé. Il va falloir te trouver une tenue de gladiateur digne de ce nom, et j'ai fait forger deux masses spécialement pour toi.
— Je te rapporte tant d'argent que ça ?
— Tu n'as pas idée, répondit-il avec un sourire satisfait. Mais il va falloir te remettre vite sur pied. Battre le fer tant qu'il est chaud. J'envoie un drone te chercher, puisque tu es réveillé. Et en attendant qu'il arrive, je t'ai ajouté un petit bonus.
L'écran s'éteignit, me laissant seul avec mes pensées. Je pris un moment pour digérer tout ce qui venait de se passer. Les souvenirs des combats dans l'arène me revinrent en flashs violents et chaotiques. La porte de la chambre s'ouvrit soudainement, et deux femmes entrèrent, leurs tenues de fausses infermieres ne laissant aucun doute sur leur profession. Elles s'approchèrent de moi avec des sourires séducteurs, mais je sentis une rage sourde monter en moi.
Cette rage m'effraya tout à coup. Elle était déjà de retour, forte et intense, alors que je sortais à peine des duels de l'arène.
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