Le frelon
- Marco, ce soir, ça va être la folie ?
- Mais pourquoi donc, Julia ?
- C'est le combat de confirmation du héros des putes.
- Ah oui, j'avais oublié, Julia.
- Par contre, t'as pas oublié de regarder en douce les deux vidéos hole-hole de notre nouveau héros, Marco.
- Ah, je suis démasqué, Julia. Ce soir, en tout cas, ne ratez pas la rediffusion en direct de ce combat sur notre flux vidéo en exclusivité pour seulement cinq cents crédits. Et si vous commandez maintenant, les deux vidéos hole-hole sont offertes, ainsi qu'une tonne de suppléments sur le héros des putes.
- Je vais le prendre de ce pas, Marco. Tu sais, il y a quoi dans le bonus ?
- Bien sûr, je l'ai déjà pris, Julia. Tu veux savoir quoi ?
- Tu le sais très bien, Marco.
- La dernière vidéo qui a fuité à son réveil, tu veux dire ? Bien sûr, elle est dans les bonus. Il est insatiable, notre gladiateur.
Calysse coupa le son de la sphère holographique.
- Avec ça, il devrait être content, Maximilian, dit Calysse.
- Comment les gens font pour croire à toutes ces conneries ?
- Ils n'y croient pas, mais ils aiment entrer dans la mascarade. C'est débile, ça vide le cerveau après des journées de douze heures de travail.
La porte de la chambre resta fermée toute la journée, enfermé dans cette cage à regarder ces putains de flux vidéo abrutissants. Je descendais tige d'encre sur tige d'encre pour masquer les effets de la colère. Je voulais éviter à tout prix de me prendre une capsule de sucre d'étoile, sinon je serais défoncé pour le combat, mais le temps semblait s'écouler si lentement.
Mais enfin, le cliquetis de la porte se faisait entendre avec Maximilian derriere, le regard dur.
- Vous vous foutez bien de moi, vous deux avec vos fausse baise
- Tu gagnes de la thune, alors ta gueule!
J'avais hurlé sans m'en rendre compte, et il ne put cacher le spasme de terreur qui le parcourut.
- Ta tenue est prête, enfile-la, et un drone viendra te chercher.
Une servante posa un paquet au sol et partit sans qu'il ajoute un mot.
Calysse et les deux autres servantes semblaient hésiter.
- Ça va, Phyros ? dit-elle d'une petite voix.
- Non, pas vraiment.
- Tu veux que l'une d'entre nous s'occupe de toi ?
- Non, je serais qu'un autre connard qui ne se contrôle pas, ça ira jusqu'au combat.
Des images de meurtre me traversaient l'esprit en continu. Mais je me retenais, me concentrant sur le flot ininterrompu de débilités que récitaient Marco et Julia. Il fallait être au moins deux pour enfiler ma tenue, mais après quinze minutes, j'étais fin prêt. Et quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit directement sur une cage. Maximilian avait peur de moi, et c'était un bon point, ça ! J'entrais dans ma cage et la grille se referma. Au moins ici, je ne pouvais tuer personne.
On me mit comme une marchandise dans un conteneur, puis transporté par drone vers mon arène. Sur le trajet, un écran s'afficha avec Maximilian dans un accoutrement absurde.
- Bon, le moment des rencune sera pour plus tard. Là, c'est les caméras qui comptent. Tu seras enfermé dans ta cage pour l'aspect brutal. Au lever de rideau, un épais nuage de fumée te cachera, puis tu seras exposé. Contente-toi d'incarner la mort noire et de faire peur. Tes nouvelles armes t'attendront directement dans l'arène pour ton combat.
- C'est pas comme si j'avais le choix.
Il coupa la vidéo. On me trimballait comme un vulgaire animal en cage, et je sentais qu'on me déplaçait quelque part. Les roues de la cage grinçaient sur le sol irrégulier, chaque secousse résonnant dans mes os. Les voix autour de moi se faisaient de plus en plus distinctes, des ordres fusant de toutes parts.
- Plus de lumière ici ! criait une voix autoritaire.
- La fumée par là ! répondait une autre, plus pressante.
- Les esclaves, bougez-les ! hurlait un troisième, visiblement irrité par la lenteur des opérations.
Des chaînes cliquetaient, et l'odeur âcre de la fumée envahissait l'air de ma cage. Je pouvais sentir la tension monter, un excitation malsaine.
La cage s'immobilisa brusquement, et je fus projeté contre les barreaux. Les cris se firent plus forts, plus insistants. Les préparatifs semblaient toucher à leur fin, et l'anticipation était palpable. Je pouvais presque goûter la peur et l'excitation mêlées dans l'air.
- Dépêchez-vous ! Le spectacle va commencer ! lança une voix impatiente.
- Les derniers ajustements, vite ! répondit une autre, plus calme mais tout aussi déterminée.
Le silence se fit, lourd et oppressant tout a coup. Puis, d'un coup, les lumières s'éteignirent, plongeant la scène dans l'obscurité. Les murmures de la foule se transformèrent en un bourdonnement excité, et je sus que le moment était venu.
- Chers téléspectateurs, bonsoir, je suis Marco.
- Bonsoir, je suis Julia, et nous sommes dans l'illustre domaine de la Famille Malare qui, ce soir, vont vous offrir un spectacle grandiose.
- Le combat de confirmation du héros des...
- Désolée de te couper, Marco, mais son nom, c'est la mort noire.
- Les rumeurs étaient donc vraies, Julia.
- Comme souvent ici, mon cher Marco.
Ils présentaient des personnes dont je n'avais rien à foutre et le planning du soir. Il y avait cinq combats d'exhibition avant le mien. Et merde, ça allait être très long.
- Mais avant de débuter le premier combat, voici la personne que tout le monde attend.
Marco et Julia étaient parfaitement synchronisés.
Le rideau de ma cage se leva lentement, révélant une scène surréaliste. Une épaisse fumée noire m'enveloppa, me dissimulant momentanément à la vue de la foule. Putain, que faisais-je là, moi ? Le décor était tout en superlatifs : des colonnes de marbre s'élevaient majestueusement, des dorures scintillaient sous la lumière des torches, des pierres précieuses étincelaient de mille feux, et des tableaux immenses ornaient les murs. Au centre, une grande table croulait sous les mets les plus raffinés, l'alcool coulait à flots, et la drogue n'était même pas dissimulée. Des prostituées et des esclaves se mêlaient à la foule, et sûrement tout un parterre de politiciens locaux était présent, profitant du spectacle.
Tous venaient admirer la bête en cage. Les murmures et les exclamations fusaient de toutes parts.
- Il est impressionnant, chuchotait une voix admirative.
- J'adore sa tenue, ajoutait une autre, fascinée.
- Vous avez vu, elle fume, remarquait un spectateur ébahi.
- Oui, il est excitant, renchérissait un autre, captivé par le spectacle.
- Je trouve aussi.
Les regards étaient braqués sur moi, mélange de fascination et de crainte. Je pouvais sentir leur curiosité morbide, leur désir de voir du sang couler. J'étais une chose dans une cage. Le premier combat allait commencer et la foule se dirigeait vers l'arène, sauf une personne qui restait là. Dans une tenue sobre et élégante, le regard perçant.
- C'est donc toi qui m'as humilié à l'ouverture.
- Je voulais juste survivre.
- Comme tout le monde, mais tu devais mourir.
- Je suis mauvais perdant.
Il eut un rictus mauvais.
- Moi, encore plus, tu n'as pas idée. Tu vas être une de ces légendes qui partent trop tôt. Tous les ans, tu auras un rétrospectif qui durera de moins en moins longtemps jusqu'à ce que tu sois oublié.
- Encore faut-il me tuer.
- C'est prévu, t'en fais pas.
Je pointais du doigt un immense tableau.
- Tu veux savoir ce que c'est ?
- Je le sais très bien, c'est une représentation de l'Arche, et j'en suis revenu vivant. Alors, votre plan a intérêt à être béton.
Une lueur d'effroi le traversa avant de partir en riant.
- Bonne soirée, la mort noire.
C'était long, trop long. Les combats s'enchaînaient lentement et, entre chacun, tout le monde venait admirer la bête que j'étais. Au quatrième combat, quelle ne fut pas ma surprise : Julia et Marco s'approchaient.
- C'est donc de ça qu'on est obligés de parler depuis quatre jours. La voix de Marco était beaucoup moins enjouée et son sourire d'apparat bien loin.
- Oui, une simple bête en cage. Un conseil, crève ce soir, j'ai pas envie de revivre la même comédie que pour le chevalier rouge, à parler de lui non-stop pendant des mois et des mois.
Les deux présentateurs avec le visage fatigué et las, sans la moindre conviction dans leur voix.
- Vous êtes juste deux marionnettes. Un jour, deux jeunes débarqueront, vous voleront la vedette et vous disparaîtrez. Vous ne valez pas mieux que moi, en fait.
- T'as pas idée.
- Barrez-vous, vous devez avoir bien assez de thune.
- Si seulement on pouvait partir. Tout le monde a une cage ic, tout le monde.
Il n'y avait aucune once de vie dans leur voix, c'était presque perturbant. Une caméra arrivait derrière.
- La caméra arrive, je crois.
D'un coup, leur visage prit leur masque avec un grand sourire qui me semblait bien triste à présent.
- Marco, on a réussi à se faufiler juste à côté de la mort noire.
- Tout à fait, Julia, il est effrayant.
- Ah oui, je le trouve plutôt excitant. Regardez sa tenue tout en noir et cette brume, j'adore.
- Tout à fait, Julia, à des années-lumière de la mode actuelle. Si ce soir la mort noire confirme son statut, alors il va créer à lui tout seul une nouvelle tendance pour les tenues des gladiateurs.
- Oui, cette année, le festival du sang a une saveur de renouveau grâce à la mort noire. Dit, Marco, tu crois que je peux le toucher ?
- Julia, c'est pas raisonable.
Elle se retourna vers ma cage, faisant disparaître son sourire d'apparat, et elle souffla de façon tout à fait distante.
- Tu moi.
D'un geste violent, je frappai les barreaux de ma cage. Le cameraman sursauta, mais pas Julia et Marco, impassibles. Puis elle se retourna avec son masque de présentatrice.
- Marco, je crois que ma petite culotte ne va pas s'en remettre.
- Et le combat n'a pas encore commencé, Julia.
- Oalala, je suis toute excitée de ce duel.
Puis le cameraman éteignit sa caméra, et tous les trois partirent dans une autre direction. J'avais presque de la peine pour eux deux.
Maximilian daignait enfin venir me voir, et à son visage, il était évident qu'il avait rencontré des requins aux dents plus acérées que les siennes. Ses traits étaient tirés, ses yeux écarquillés par une anxiété palpable. Il s'approcha de ma cage, les mains tremblantes, et je pouvais sentir la peur qui émanait de lui.
- Putain, putain, putain, ils m'ont baisé, murmura-t-il, la voix tremblante.
- On se noie dans le bassin des adultes.
- Tu vas surtout crever, oui! Tu devais te battre contre le désosseur bleu, un vieux gladiateur qui n'a plus trop la cote. Une sorte de passation de flambeaux, un combat d'exhibition, c'est tout. Et au final, ils ont mis le Frelon.
- Ça change quoi ?
Il saisit les barreaux de la cage et me fixa du regard, ses yeux perçants cherchant à me transmettre l'urgence de la situation.
- Ça change tout, dit-il, la voix grave. Le Frelon, c'est un mètre soixante, un duelliste hors du commun. Il se bat avec une sorte de rapière qui provoque des micro-lésions et fait saigner abondamment ses opposants. Il les plante petit à petit jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de sang. Il est fait pour tuer des brutes épaisses comme toi.
Il était imprudent de sa part de se rapprocher autant des barreaux. Je le saisis par le veston de sa tenue clinquante et le plaquai contre les barreaux, mon visage à quelques centimètres du sien.
- T'es encore plus con que le pense Calysse. Il ne va pas se contenter du Frelon. Ils ont sûrement piégé l'arène. Ils veulent me voir mort, alors tu vas me dire à quoi ressemble cette arène.
Il essayait de s'extirper de ma poigne, mais en vain. Ses efforts étaient pathétiques, et je resserrai ma prise, le forçant à parler.
- C'est une arène simple, pavée de noir au sol, et des fleurs de toutes les couleurs qui tombent sur le sol en brûlant pour l'aspect solennel, c'est tout, bredouilla-t-il, la voix tremblante.
- Réfléchis, il y a sûrement des trucs!
- Le sol, à certains endroits, les pavés sont plus sombres. Il paraît que c'était des réparations suite à un combat, ajouta-t-il, la voix faible.
- Bah voilà, quand tu veux. C'est quoi les armes que je vais avoir ?
- Deux masses, une avec des lames au bout et l'autre des piques. C'est Alrec qui s'est occupé des détails du poids et de l'équilibre. La poignée tourne à la base et ça les enflamme pour ce spectacle.
- En gros, faut que je le touche une seule fois pour lui passer l'envie de courir.
- C'est ça, mais j'ai vu les combats du Frelon. Il va vite, très vite. Personne ne l'a jamais touché!
Je relâchais ma poigne. À quoi bon, Maximilian, était un paumé comme m'avait dit Calysse. La situation était mal engagée, mais le tuer ne changerait rien. Il remit les plis de sa tenue en place, et quelques instants plus tard, une musique forte et des jeux de lumière éblouissants éclairaient la pièce. Des serviteurs avec des colliers au cou, attachés à des chaînes, traînaient ma cage et se mirent à la tirer. On passait juste à côté du tableau représentant l'Arche. C'était pas si pire, en fait, je me disais.
On me tira jusqu'à l'arène. Maximilian avait raison, un simple rond au sol pavé avec une pluie de pétales de fleurs qui prenait feu au contact du sol. Côté sens du spectacle, ils l'avaient. Je remarquai de suite les zones où les dalles étaient plus foncées, elles étaient agencées de façon trop logique pour être de simples réparations. La cage s'ouvrit tel un pétale de fleur. Je sortais solennellement de la cage, ma démarche surjouée. J'étais un acteur né. Les esclaves débarrassèrent la cage.
Au centre de l'arène se trouvaient mes deux masses d'armes, en acier tout aussi sombres que ma tenue. Elles étaient magnifiquement ouvragées, une avec des lames et l'autre des piques. Je les attrapai de façon surjouée pour les caméras. Elles pesaient plus lourd que celles que j'avais d'habitude, ce qui me plaisait pas mal. J'avais assez de force pour gérer ce poids.
Je fis tourner les poignées comme m'avait dit mon employeur, et les deux masses se mirent à brûler d'un feu orangé du plus bel effet, il fallait bien le reconnaître.
Un claquement sourd m'interpella dans un coin de l'arène. Une magnifique porte en bois sculpté s'ouvrait lentement, révélant mon adversaire. Il était petit, fin, mais sa posture laissait présager un combat intense. Il portait un chapeau orné d'une plume élégante et une cape bleue qui flottait derrière lui. Pour une fois, son apparence n'était pas ridicule ; elle dégageait une aura de danger et de mystère.
Il avança avec une grâce féline, chaque pas calculé pour impressionner la foule. Arrivé au centre de l'arène, il sortit sa rapière d'un geste fluide et précis. La lame scintillait sous les lumières, ajoutant une touche dramatique à son entrée. Avec son chapeau dans l'autre main, il fit une révérence élégante, saluant à la fois la foule et moi.
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