La mort noir
Le tintement cristallin d'une cloche se fit entendre, résonnant dans l'air comme un écho lointain. Ce son, pour une raison obscure, fit exploser toute la rage que je contenais depuis ce matin. Aveuglé par la colère, toute once de jugement s'évapora face à cet adversaire. Je fonçai tel un bœuf enragé, ma masse levée, prêt à asséner un coup fatal.
D'un pas habile sur le côté, il évita mon attaque sans la moindre difficulté. Je lançai des coups avec ma masse, tel un dément, mais il dansait entre mes assauts avec la grâce d'un artiste, comme s'il s'échauffait avant un spectacle. Cette aisance ne fit qu'attiser ma fureur. Je frappais, frappais encore, sans la moindre considération pour la stratégie ou la réflexion.
Il se dégagea facilement de moi et de mes coups, reculant de deux bons mètres. Son visage affichait une expression de déception mêlée de pitié.
— Tout ça pour ça, c'est décevant, dit-il d'un ton calme et posé.
Je haletais, épuisé par l'effort, mais ma colère ne faiblissait pas. Je savais que je devais reprendre le contrôle, mais la rage qui bouillonnait en moi semblait incontrôlable. Je serrai les poings, prêt à repartir à l'assaut. Mais cette fois, il ne se contenta pas de se déplacer sur le côté. Sa rapière déchira mon flanc avec aisance, mais la douleur semblait une information si futile à mes yeux.
Il était insaisissable et plantait sa rapière à chaque esquive dans mon corps, touchant mes jambes, mes bras, mon torse. Mais il se contentait de m'égratigner pour me faire saigner. Ces blessures superficielles cicatrisaient extrêmement vite grâce a mon organisme, et je ne comprenais pas qu'il jouait avec moi. Je continuais encore et encore à frapper, à m'épuiser tel un abruti aveugle.
Chaque coup que je portais était vain, chaque mouvement que je faisais était prévisible. Il dansait autour de moi, sa lame virevoltant avec une précision chirurgicale. Je refusais de céder, de reconnaître ma défaite. La rage m'aveuglait, m'empêchait de voir la réalité en face.
Je fonçais sur lui encore, et il évita encore, mais cette fois, il m'était impossible de me retourner. J'avais l'impression de peser une tonne et sa rapière se planta profondément dans mon épaule. Puis il me déchira le dos d'une puissante entaille. Je ne pouvais plus bouger, je ne comprenais pas. Au sol, je vis que j'avais un pied sur les pavés plus sombres.
Un puits gravitationnel, les enfoirés. Dans un effort épuisant, je me dégageai de cette attraction artificielle.
— Je vois que ton boss n'a aucune confiance en toi, en fait.
Son regard se voila de colère et, pour la première fois, c'est lui qui tenta une attaque. Il était aussi rapide en défense qu'en attaque. Il devait s'attendre à ce que j'essaie de parer son coup, mais j'étais trop stupide pour cela. Je me contentai d'encaisser sa rapière dans mon flanc, ce qui me permit de lui asséner un violent coup de coude, le faisant chanceler. Je voulais en profiter, mais j'avais oublié la dalle sombre. Au moment où mon pied se posait dessus, je fus ralenti, lui permettant de facilement reprendre ses appuis et de m'infliger une large entaille au torse.
La douleur, qui était jusqu'alors une information lointaine, commençait à m'envahir et semblait prendre le pas sur ma colère. De la lucidité, putain, il fallait réfléchir vite. Arrêter de foncer comme un abruti. Il était rapide, je ne pouvais pas gagner là-dessus. Il était bien trop sûr de lui, cela avait failli lui coûter la vie lors de son attaque.
— En fait, il a bien raison de ne pas avoir confiance, tu sembles plutôt faible en réalité.
Les dalles sombres étaient disposées en losange, et mon adversaire se déplaçait en diagonale, évitant habilement ces zones à chaque pas. Dans ma tête, tout était flou. Mes muscles me hurlaient de lui foncer dessus, mais je refrénais ces pulsions stupides. Je savais que si je cédais à cette impulsion, je signais mon arrêt de mort. Il fallait que je garde mon sang-froid, que je réfléchisse avant d'agir.
Il tournait autour de moi, tel un prédateur guettant sa proie. Il n'était pas fait pour attaquer, mais pour réagir aux mouvements de l'autre. Il se battait en défense, toujours prêt à esquiver, à parer, à contrer. Il fallait que je me contrôle, que je le laisse venir à moi. Mais il était bien plus patient que moi, et cette patience me rendait fou. Une vague de colère écrasa toute forme de lucidité dans mon esprit, me faisant écoper de nouvelles blessures béantes au bras. La douleur était insoutenable, et je lâchai ma masse avec les lames.
Quel abruti j'étais. Mais la douleur, paradoxalement, me rendait lucide. Je sortais péniblement mon pied gauche d'une dalle de pavé sombre. La souffrance me ramenait à la réalité, me forçait à réfléchir. Peut-être était-ce le mélange de fatigue et de perte de sang, mais je n'avais pas le temps de m'attarder sur ces détails. Il fallait que je me dépêche de mettre fin à ce combat, que je pense comme Calysse. Ne pas foncer tête baissée, mais réfléchir, anticiper, agir avec stratégie.
Il me restait quoi ? Une masse, un bras en lambeaux et mon sang brûlant qui coulait de mes blessures. Je devais utiliser ce qui me restait à bon escient. Je tournais autour de lui, gardant une distance prudente, mon pied se bloquant sur une entrave gravitationnelle. Je fis semblant de perdre l'équilibre, feignant la faiblesse pour l'attirer dans un piège. Il mordit à l'hameçon et me fonça dessus, pensant avoir l'avantage.
Je fis un grand mouvement de mon bras en charpie, projetant mon sang brûlant dans la direction de son visage. Il ne prit pas la peine de l'éviter, pensant sans doute que ce n'était qu'une tentative désespérée. Mais le sang, chauffé à près de cent degrés, devait être insupportable. Il était déséquilibré, ralenti, aveuglé par la douleur. À mon tour de danser autour de lui, de profiter de sa faiblesse.
Il tenta une feinte maladroite, mais son pied se retrouva pris dans l'entrave gravitationnelle. Bloqué, il était à ma merci. Je balayai ses jambes d'un grand coup de masse, sous le fracas des os se disloquant en miettes et en gerbes de sang. Ses cris de douleur résonnaient dans l'arène.
Je laissai la fureur guider mes coups, abattant ma masse encore et encore sur son corps, devenant un amas d'os et de chair broyés. Plus besoin de réfléchir, il suffisait de laisser la rage me noyer, de frapper jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.
Dans les gradins, un silence de mort régnait. Je manquais de m'effondrer, mais je tenais bon. L'idée la plus absurde du monde me vint à l'esprit : j'utilisai la flamme de ma masse d'arme pour stopper les saignements. Autant dire que ça piquait sévère. Mais il fallait que je limite au maximum ma perte de sang.
Tout devenait clair dans mon esprit, la colère refoulée au loin, mais pour combien de temps ?
Les portes en bois s'ouvriraient sur ma cage, poussées par des esclaves. Je pourrais rapporter des millions à Maximiliane que je resterais une simple bête de foire. Il fallait que je suive les conseils de Calysse pour me guérir avant de crever ici.
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