Le sucre

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On avait gravement sous-estimé Maximilian. Il gérait mon image et mon emploi du temps avec une précision chirurgicale, ne laissant rien au hasard. J'étais devenu la bête en cage, l'objet de toutes les craintes et de toutes les fascinations. Dès le lendemain de mon premier combat, mon planning s'était transformé en un enfer abrutissant, où chaque minute était dédiée à la gloire du divertissement et du voyeurisme. Je me retrouvais sur des plateaux de télévision, incapable de parler, simplement exhibé comme un trophée par mon employeur.

  • Oui, il faut faire très attention à ne jamais le laisser détaché ou seul avec des femmes. Il est impulsif et incontrôlable. Mais c'est un homme, et il faut le nourrir.
  • Que mange-t-il ?
  • Du sang, de la viande crue et du plaisir charnel.
  • Vous n'avez pas peur de l'avoir dans votre demeure ?
  • Bien sûr que non. Dresser des bêtes comme lui, c'est mon métier.

J'étais exhibé dans des musées de gladiateurs, à chaque fois enfermé dans une cage ou attaché à un nombre absurde de chaînes. Dès que je rentrais dans ma chambre, Calysse m'assommait avec son cocktail de drogues. La demeure de Maximilian était en perpétuel chantier, s'agrandissant sans cesse pour accueillir toujours plus de spectateurs et exposer sa richesse. Des badauds venaient assister à mes entraînements, payant des sommes exorbitantes pour le privilège de me voir en action. Puis, on m'envoyait dans l'arène pour tuer des gens. Ma marque de fabrique était la violence brute, sans aucun remords. Je me noyais dans les combats, en ressortant toujours avec de nouvelles cicatrices, mais la rage et la drogue compensaient ma perte de sang.

Les moments de lucidité devenaient de plus en plus rares, et Maximiliane les détectait rapidement. Il me shootait avec du sucre et des servantes malheureuses pour me maintenir dans un état de dépendance totale. Je ne sais même pas combien de temps cette mascarade a duré, tout était devenu irréel pour moi. Calysse tenait bon, essayant désespérément de trouver des solutions pour me sortir de cet enfer.

La mort noire était omniprésente sur Artna, le phénomène, la bête, le monstre. Un assemblage de souvenirs flous et ignobles. Calysse avait raison : les combats de gladiateurs étaient la face visible de l'iceberg du complexe d'arènes d'Artna. Le véritable pouvoir se trouvait en coulisses, dans les soirées organisées par les riches.

Les soirées mondaines étaient des mascarades grotesques où les invités se pavanaient dans leurs plus beaux atours, affichant une fausse dignité tout en dissimulant leurs véritables intentions. Ils me regardaient avec un mélange de fascination et de dégoût, comme si j'étais une curiosité exotique, une bête de foire. Leurs sourires hypocrites et leurs conversations futiles me donnaient la nausée. Mais ce n'était rien comparé à ce qui se passait dans l'ombre.

Les soirées de dépravation étaient des orgies de violence et de luxure, où les riches se laissaient aller à leurs plus bas instincts. Ils m'enfermaient dans des cages avec des prostitués, se délectant du spectacle de notre souffrance. Les cris et les gémissements résonnaient dans l'air, se mêlant aux rires cruels et aux applaudissements. C'était un enfer sur terre, un cauchemar sans fin.

Le véritable pouvoir résidait dans ces soirées clandestines, où les riches tiraient les ficelles en coulisses. Ils contrôlaient tout, manipulant les vies comme des pions sur un échiquier. Et moi, j'étais pris au piège de leur jeu pervers, incapable de m'échapper.

Je venais de massacrer des pauvres âmes dans un combat d'exhibition, sans autre but que de tuer des gens pour le plaisir des arènes d'Artna. Un moment de lucidité apparut lorsque je baissai mon regard sur les deux cadavres à mes pieds. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau et semblaient si jeunes. Autour de moi, les spectateurs exultaient de joie et de cris. Dans les gradins, des politiciens Maximiliane était là, au centre, entouré d'autres vautours. Il ne regardait même pas le combat, il n'en avait rien à foutre de ce qui se passait dans les arènes.

Je m'effondrai en larmes dans ma cage de transport, le poids de mes actes me submergeant comme une vague dévastatrice. Autour de moi, les cris de joie des spectateurs résonnaient encore, amplifiant mon désespoir.

À la sortie de cette cage, m'attendraient surement trois ou quatre capsules de sucre et des prostituées, offertes comme des récompenses macabres pour mes exploits sanglants. Je les violerais et les tuerais sans même m'en rendre compte, tel un automate programmé pour semer la destruction. Les vidéos de ces atrocités seraient vendues, et l'engrenage infernal continuerait de tourner encore et encore, alimentant la machine de mort et de dépravation qui régnait sur Artna.

Pendant ce temps, Maximiliane, gravirait les marches de son ascension politique, se servant de ma sauvagerie pour asseoir son pouvoir. Il avait bien joué ses cartes : me transformer en bête sanguinaire et se présenter comme le politicien capable de me contrôler. Il n'avait pas fait de moi un de ces gladiateurs qu'on admire et respecte, non, il avait fait de moi une chose effrayante et redoutée, un monstre de chair et de sang, un symbole de terreur et de soumission.

Mais ce jour-là, aucune prostituée ni capsule de sucre ne m'attendaient. On me déposa directement dans ma chambre. Calysse était le semblant de sérénité qu'il me restait, et une étincelle d'espoir me fit sourire.

— Il baisse sa garde.

— Comment ça ? demanda Calysse, intriguée.

— Il ne m'a pas encore drogué.

Calysse me regarda avec une lueur d'espoir dans les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, je sentais une opportunité se présenter.

— Il faut qu'on arrête, Calysse. Je vais bientôt me faire tuer dans l'arène. Je ne vais pas tenir indéfiniment. Ça ne marche pas de me cramer le cerveau. L'overdose n'existe pas pour moi. Je suis à presque à cinq capsules de sucre par jour. Deux suffisent à tuer un méta-humain, putain. Tout devient si lointain, étrange. Tuer ne me procure presque plus rien. La colère semble avoir pris possession des lieux. Les moment de lucidité sont tellement rare.

J'étais allongé, et Calysse tenait un bol avec sa mixture, le percuteur prêt à enflammer le produit. J'avais déjà essayé plusieurs fois de la tuer, elle gardait toujours de quoi me mettre dans le coma à portée de main.

— Qu'est-ce qui t'a rendu lucide ? demanda Calysse, ses yeux cherchant les miens avec une intensité troublante.

— J'ai tué deux frères. Ils devaient même pas avoir seize ans. Et le pire, c'est que je n'ai aucun souvenir de comment je les ai tués. Ils étaient déjà morts quand mon esprit m'est revenu.

— Phyros, on va trouver une solution, dit-elle d'une voix douce.

— Phyros, je ne mérite plus ce nom depuis longtemps.

— Tu ne vas pas laisser Maximiliane gagner si facilement.

— Il a déjà gagné. Tout est enregistré ici. Il va voir la vidéo et redoubler de vigilance pour me maintenir drogué.

— Non, il n'a pas gagné. Il a toujours peur de la Boss. Sinon, je serais mort depuis longtemps.

— Deux fois que la Boss me balance sur une station de merde !

Son nom me fit voir rouge. Calysse actionna le percuteur et lança le liquide enflammé au sol, enfumant toute la pièce des vapeur assommante, je ne la tuerais pas ce soir.

À mon réveil, j'avais le corps brûlant, ironique avec mon sang. Cela devait faire vingt-quatre heures que je n'avais pas eu de sucre d'étoile. Calysse était déjà réveillée, un bol de sa mixture prêt à être enflammé.

— Aide-moi, je t'en supplie, je n'en peux plus.

Un sourire étrange passa sur son visage.

— Et moi, tu crois que je m'éclate ? Ça fait six mois que je ne suis pas sortie de cette putain de chambre. À chaque fois que tu rentres, je risque de me faire tuer. Six mois à écouter ces putains de flux qui ne parlent que de toi en continu, alors qu'on est au bord de l'extinction de notre putain de galaxie.

— Les androïdes, je n'en ai rien à foutre. Je veux juste sortir de ce merdier.

— Oh, t'en fais pas, Phyros. Le merdier que tu vis, si les androïdes que tu n'as rien à foutre débarquent, c'est tous les méta-humains qui vont le vivre.

— De quoi tu parles, putain ? Je ne comprends rien.

— Les méta-humains, tu ne trouves pas ça étrange que quatre-vingt-dix pour cent de la population intelligente ait deux jambes, deux bras, une tête et marche debout ? On sait que la plupart des espèces intelligentes sont tout droit sorties des cuves génétiques des dieux. Une planète où il fait trop chaud ? On crée des méta-humains qui peuvent s'adapter à ça. Trop froid, pareil. Forte gravité, on augmente la masse musculaire.

— Et les androïdes ont une haine pour tout ce que les dieux ont créé ?

— Exactement.

— La Boss est une androïde pourtant.

— Les Gardes Phoénix l'ont reprogrammée en grande partie, si j'ai bien compris. C'est presque impossible d'avoir des informations précises sur la Boss.

— Je te le fait pas dire. Vous êtes combien dans votre groupe ?

— Des dizaines de milliers, éparpiller aux quatre coins de la galaxie. État, religieux, industriels, banquiers, il nous manque seulement la capitainerie. On n'a jamais réussi à mettre quelqu'un là-bas. C'est la Boss qui gère tout depuis son vaisseaux.

— C'est pour ça qu'elle passe autant de temps seule sur le pont de commandement. Mais pourquoi ne m'a-t-on pas dit ça plus tôt ?

— Je te l'ai dit encore et encore depuis six mois ajouta Calysse froidement. On a les mêmes conversations en boucle.

— Je ne me souviens de rien. Tout est tellement flou, des images, des sensations tellement lointaines.

Il y avait un miroir dans la chambre et, en me mettant face à lui, je vis une image étrangère. J'avais pris en masse musculaire et mon corps était couvert de cicatrices. J'en avais absolument partout et j'étais bien incapable de dire à quel moment ou à quel combat je les avais récoltées.

— Silence, c'est qui pour toi ?

— Comment ça ?

— Tu parles souvent d'elle quand tu délires, comme un remède à ta folie.

— On a traversé l'Arche ensemble. Elle avait ce pouvoir apaisant sur moi, un peu comme toi, mais j'étais moins fou.

— Ça t'apaise comment ?

— Je ne sais pas, une présence rassurante, comme une protection pour m'empêcher de vous tuer.

— Que nous deux?

J'éclatai de rire quand l'image du Boucher me vint à l'esprit.

—Non, les personnes que je n'ai pas envie de tuer aussi, mais en moins puissant.

— Les personnes à qui tu tiens ?

— Il doit y avoir de ça, mais la liste est plutôt courte.

— On a une piste au moins. T'es pas qu'une machine à tuer, il semblerait que t'as des sentiments.

Le bruit sec de la serrure de la porte retentit dans la pièce. Ma cage m'attendait, prête à m'engloutir une fois de plus dans cet enfer quotidien.

On me conduisit à l'entraînement, mais cette fois, tout semblait différent. La demeure de Maximiliane avait subi une transformation radicale. Les murs avaient été repoussés, les plafonds surélevés, et chaque recoin débordait de luxe ostentatoire. Des statues dorées, des fontaines scintillantes et des tapisseries somptueuses ornaient les couloirs, témoignant de la richesse obscène que je lui avait apporté. L'argent coulait à flots, et chaque détail criait l'opulence et le pouvoir et le mauvais gout.

Cette journée restait étrangement nette dans mon esprit, malgré le brouillard constant dans lequel je vivais. C'était une journée normale, si tant est que ce mot ait encore un sens pour moi. Je me retrouvai dans l'arène d'entraînement, entouré de robots programmés pour encaisser mes coups. Je levai des haltères, poussai des machines, chaque mouvement dicté par une routine implacable. Mon corps me hurlait de prendre du sucre d'étoile, mais je résistai, m'accrochant à cette lucidité.

Alrec, mon entraîneur, avait le visage vide. Ses yeux, autrefois empreints de détermination, ne reflétaient plus que de la pitié. À chaque fois que nos regards se croisaient, je pouvais lire dans ses pensées : "Comment en est-on arrivés là ?" Le pourtour de l'arène était rempli de spectateurs, venus voir la Mort noire. Ils me regardaient avec un mélange de fascination et de dégoût, leurs murmures emplissant l'air comme un bourdonnement incessant.

Mais au fond de moi, une étincelle semblait présente. Une sensation oubliée. Il y avait Calysse. Elle croyait encore en moi, en notre capacité à renverser la situation alors que j'avais abandonné il y a bien longtemps.

Le soir venu, on m'emmena dans une de ces soirées de dépravation, dans un bâtiment immense éclairé de néons criards et peuplé de prostituées. L'atmosphère était lourde, chargée de désespoir et de luxure. Marco et Julia étaient là, d'autres gladiateurs stars je supposais vue leur tenue immonde. On me jeta dans une grande cage avec des prostituées aux regards vides et aux sourires forcés.

Maximiliane se tenait à côté de la cage, son regard froid et calculateur. Il lança cinq capsules de sucre d'Etoile dans la cage, avec un rictus mauvais. Les capsules brillaient sous les lumières artificielles, promettant un bref répit dans cet enfer. J'étais réduit à rien, un déchet vivant, une ombre de ce que j'avais été. Je ne pus résister à l'attrait de ces capsules brillantes. Avec une honte pitoyable, je me jetai sur elles.

Les rires et les moqueries des spectateurs résonnaient autour de moi, mais je n'y prêtais plus attention. Tout ce qui comptait, c'était cette promesse de soulagement éphémère. Dans cet instant de faiblesse, je compris que j'étais devenu ce que je méprisais le plus : un esclave de mes propres désirs, prisonnier d'un cycle sans fin de dépravation et de désespoir.

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