Chapitre I : Une nouvelle et une idée

22 minutes de lecture

Il y a des moments où la vie semble avancer sans heurt, rythmée par des habitudes rassurantes. Et puis, il y a ces moments où tout bascule. Pour moi, tout a changé un lundi matin banal. Enfin, peut-être pas si banal que ça...

Mon menton est appuyé sur mon poing. Mes coudes sont négligemment posés sur mon bureau. D'un air ennuyé, j'écoute notre prof de français, Madame Harley, nous raconter toutes sortes de choses totalement inintéressantes. Elles sont d'un ennui si grand que je n'ai rien suivi et que je ne peux m'empêcher de bailler toutes les trente secondes.

C'est certain que Madame Harley est l'une des profs les plus ennuyantes de tout le lycée. Pourtant, tout le monde l'aime. On rêve tous de retrouver son nom sur notre horaire, en début d'année. Car, même si elle a une tête de crapaud et une voix aussi grave, elle reste la mère de Dan Harley. Dan Harley, le mec populaire de l'école. Il est celui dont toutes les filles rêvent. Celui qui illustre le mieux le mot « parfait ».

La vie au lycée est semblable à celle qu'on voit dans les films. Il y a ces quelques mecs beaux gosses qui jouent au basket, l'équipe de cheerleaders composée de véritables mannequins, et puis, tout en bas de la hiérarchie, il y a les gens comme moi. De simples étudiants aux vies totalement inintéressantes, mais qui sont là pour épier en cachette – de manière totalement découverte – les autres. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, ce sont les gens sans vie qui font vivre le lycée. Ils n'ont aucunes raisons de paraître puisqu'ils sont déjà considérés comme inférieurs.

En ce qui me concerne, être en bas de la pyramide ne me déplait pas du tout. Car, être si bas, c'est être sûr qu'on ne se fait pas remarquer. En effet, même si je suis sans intérêt, je ne suis pas un de ces souffre-douleur des « gens d'au-dessus ». Je suis un de ces fantômes qui hantent le lycée, mais que personne ne remarque jamais. Même si ça me plait de rester invisible, ça fait parfois mal. Car on pense être important, puis, on lève les yeux et on comprend qu'on ne l'est pas tant que ça, finalement.

Je lève les yeux de ma feuille blanche et regarde Madame Harley expliquer quelque chose qui m'échappe complètement. J'observe ses moindres faits et gestes. Ses pieds qui fracassent le sol de leurs talons pointus. Sa queue de cheval qui se balance quand elle se tourne vers le tableau pour pointer des phrases rendues incompréhensibles par ses pattes de mouches. C'est parfois difficile de s'imaginer que cette femme est la génitrice du beau Dan. Ils sont si diamétralement opposés ! Madame Harley a les cheveux noirs tintés de gris, là ou Dan les a châtains et biens coiffés. Les yeux de Madame Harley sont d'un bleu glacial, alors que ceux de Dan sont plus foncés et si profonds ! Et ne parlons même pas du caractère ! La mère est froide et sévère, quand le fils est doux et attentionné.

J'aurais pu m'endormir, là, sur mon bureau, mais la sonnerie me fait sursauter. Je laisse échapper un sourire de soulagement et range mes affaires dans mon sac alors que Madame Harley nous crie quelque chose à propos d'une interro à venir. Malheureusement pour elle, personne n'écoute rien ; nous sommes bien trop pressés de quitter ce local ridiculement petit pour une classe principale.

Quand je passe la porte, l'odeur de propre remplace celle de renfermé. Je me sens tout de suite moins comprimée, j'ai l'impression de respirer plus librement.

Mon regard balaie rapidement le couloir : tout le monde est entassé devant les portes et sont collés aux murs blancs du lycée. Certain discutent pendant que d'autres fouillent dans leurs casiers. On remarque facilement les moyens économiques de chaque personne, ici. On peut le voir aux habits, à la façon de marcher, ou même à l'emplacement de leurs casiers. Les plus friqués se pavanent le menton haut, sûrs d'eux et habillés avec des marques des pieds à la tête, vers leurs casiers dans les coins les plus reculés. Les autres, eux, ont une démarche moins sûre et plus rapide, des vêtements plus classiques – même s'ils restent à la mode – et leurs casiers sont placés en plein milieu du couloir, là où tout le monde passe et se bouscule.

C'est alors que mes yeux s'arrêtent sur La personne que je cherchais. Aujourd'hui, Hannah a attaché ses longs cheveux noirs en un chignon lâche qui pend contre son cou. Elle a revêtu un jeans foncé large et un top blanc qui s'arrête au-dessus de son nombril. Je m'approche d'elle d'un pas rapide et m'arrête dans son dos. Ma meilleure amie est en train de vérifier son maquillage dans le petit miroir qu'elle a accroché à la porte de son casier. Elle doit apercevoir mon reflet car un grand sourire se peint sur ses lèvres maquillées de rose et elle s'exclame :

— Jess ! T'es enfin là ! J'ai quelque chose à te raconter.

Je regarde ma meilleure amie avec un sourire dans les yeux. Si je devais la caractériser en quelques mots, je dirais qu'elle est ce genre de personne si gentille et qui adore les potins. Elle est adorable et change de mec comme de chemise, mais ça n'a jamais eu l'air de la déranger. C'est d'ailleurs très rare qu'elle ressente vraiment des sentiments pour quelqu'un. Je pense que je l'ai déjà vue vraiment amoureuse seulement une fois, alors qu'on se connait depuis la cinquième. Cependant, je l'ai vue en couple tellement de fois que je ne saurais même plus compter !

— Viens, on va à la cafét', ce sera sûrement plus calme. Tout le monde doit déjà être au courant, mais je préfère m'éloigner de tous ces gens.

— Ils n'ont pas la peste, tu sais ? je lui réponds en souriant.

— Peut-être, mais ça ne les empêche pas de puer, alors...

J'explose de rire et elle aussi. Hannah termine d'appliquer son mascara, puis range sa trousse dans son casier avant d'en claquer la porte. Nous nous dirigeons ensuite vers la cafétaria en jouant des coudes pour avancer. Une fois arrivées, Hannah et moi nous dirigeons vers « notre » endroit. Nous nous sommes appropriées la table du fond depuis que nous sommes au Lycée. Il s'agit de notre place et les gens l'ont vite compris. On n'est peut-être pas terrifiante, mais Hannah peut devenir très convaincante quand elle le souhaite...

Je me laisse tomber sur la chaise qui fait le coin de la table et ma meilleure amie s'installe juste à côté – comme d'habitude. Elle a cet air sur le visage. Celui qui veut dire : « tu n'es pas prête à entendre ce que j'ai à te dire ».

— OK, OK. Bon, en gros, tu vois Cheryl ?

— La cheerleader ?

Hannah acquiesce avant de continuer son récit.

— Eh bien, il parait qu'on l'a vue flirter avec Dan il y a quelques jours, après un match de basket. J'étais pas là, mais apparemment, c'était juste des rires un peu forcés – tu vois le genre – et des petits rapprochements romantiques. Sauf que depuis hier, une rumeur circule dans tout le lycée.

J'écarquille les yeux quand elle se penche sur la table pour me murmurer :

— On dit qu'ils seraient ensemble. Tu te rends compte ? Le mec le plus populaire et le plus beau gosse, en couple avec la bombasse super canon ? C'est beaucoup trop cliché que pour que ce soit vrai.

Je retiens mon souffle, et la seule chose que j'arrivé à dire, c'est « oh ». Le mot quitte ma bouche sans que je puisse le retenir. Oui, ça fait un peu mal, c'est vrai. Bon, après tout, Dan ne m'appartient pas, et je sais que je ne suis pas la seule déçue, mais la nouvelle me fait l'effet d'une douche froide. Depuis toujours, je sais que ce n'est qu'un rêve. Pourtant, il y a toujours ce maudit cerveau qui me susurre un « et si ? ».

Je vois Hannah écarquiller les yeux, et je n'ai pas le temps de parler, que déjà elle s'exclame :

— Attends ! Ne me dis pas que tu es triste ? Oh mon dieu, Jessie Morgan ! Mais enfin ! Ne me dit pas que tu es amoureuse de Dan Harley. DAN HARLEY !

Je baisse les yeux sans répondre, gênée. Du coin de l'œil, je vois Hannah se prendre la tête, l'air dépité. Eh oui, je sais ! J'ai l'air d'une lycéenne idiote et amoureuse. Il faut dire que Dan est la perfection incarnée ! Je n'y peux rien s'il m'attire. Les seuls fautifs sont mes hormones. Ils dirigent à eux seuls mes sentiments – SURTOUT ceux qui concernent Dan, sinon, ce n'est pas drôle.

— Jess, gronde ma meilleure amie. Tu vas me dire ce qui se passe, tout de suite. Comment se fait-il que je te retrouve triste en apprenant que le mec le plus populaire de l'école est en couple avec une autre ? Tu sais bien qu'il est inatteignable, encore moins pour quelqu'un comme toi.

— Comment ça « quelqu'un comme toi » ?

Hannah lève les yeux au ciel.

— Tu as très bien compris ce que je voulais dire. Tu es très jolie, super sympa et hyper drôle, mais tu n'es pas populaire. Les mecs comme Harley n'ont d'yeux que pour les cheerleader et autres meufs populaires.

Je soupire. Je sais très bien que Hannah a raison. D'ailleurs, je n'ai jamais redouté d'être dans l'ombre. Sauf quand il s'agit de Dan. Quand il s'agit de lui, je pourrais changer complètement, juste dans l'espoir qu'il me remarque. Pour qu'il voit qui je suis et qui on pourrait être ensemble. J'ai toujours voulu qu'il pose ses yeux sur moi, ne serait-ce qu'une fois. Je suis folle amoureuse de Dan depuis le collège. Je me souviens encore de la fois où il m'a prêté son taille crayon en cours.

Nous devions tracer un carré, mais mon crayon avait perdu sa mine. J'ai levé la main pour demander un taille crayon, et Dan s'est retourné le premier, me tendant – avec un sourire, bien entendu – le sien aux motifs Schtroumpf. Je ne saurais décrire le sentiment que j'ai ressenti ce jour-là. De la fierté ? Je n'en ai aucune idée. Tout ce que je sais, c'est que ce simple geste a provoqué le premier « et si ? » dans mon cerveau. Depuis, tous les matins, je me réveille avec cette même question en tête. C'est ce qui me motive à me dire que tout est possible, et, qu'un jour peut-être, il me remarquera et me regardera comme je le regarde, moi.

— Ecoute, Jess. Je ne sais pas ce que tu t'es mise en tête, et je ne veux même pas le savoir, mais laisse tomber, OK ? Rien de ce que tu n'imagines n'est possible.

— Je le sais bien. C'est juste que je n'arrête pas de me dire qu'il y a peut-être une chance. Elle est infime mais elle existe, j'en suis sûre. Je sais que tu ne peux pas comprendre. Tu as toujours eu tous les mecs que tu voulais, toi. Tu n'as jamais eu à te soucier du refus, tu n'as jamais douté. Moi, c'est ce que je fais en permanence.

— Tu ne doutes pas, soupire-t-elle. Tu espères, c'est différent. Et tu sais aussi bien que moi que c'est inutile d'espérer pour un gars comme ça. À ta place, je chercherais quelqu'un de plus accessible.

Elle semble réfléchir, puis un sourire illumine ses traits.

— Je suis sûre que Luc te conviendrait parfaitement. Je suis sortie avec lui l'année passée. C'est un mec très bien et respectueux et il est canon. Si tu veux, je suis sûre que tu pourrais facilement lui demander de sortir avec, il dirait oui. Parce que, il est peut-être sympa, mais il est un peu comme moi. Il saisit toutes les chances qui se présentent à lui.

— Mais je ne veux pas être une « chance » ou une « opportunité », Hannah. Je veux être aimée.

Je vois qu'elle a envie de riposter, mais elle n'en a pas le temps. Lise, notre amie qui complète notre trio, s'affale sur la chaise en face de Hannah. Lise est une des filles les plus mignonne que je connaisse. Si elle ne trainait pas avec nous, elle ferait sûrement partie des filles populaires du lycée. D'ailleurs, elle est dans l'équipe des cheerleader. C'est juste qu'elle préfère être un peu moins visible. Lise ne cherche pas la popularité, elle aime juste être cheerleader. Chez elle, c'est un peu un rite, dans sa famille. Sa mère l'a été, tout comme sa grand-mère et son arrière-grand-mère, avant elle.

Lise a de longs cheveux blonds lissés. Quelques petites tresses sont formées ci et là dans ses cheveux, ce qui la rend encore plus mignonne. Elle a de grands yeux verts très clairs et très beaux qui illuminent son visage angélique aux couleurs claires. Ses longs cils sont recourbés et frangés. Enfin, elle a cette magnifique bouche, du genre de Madelyn Cline.

— Salut les filles ! J'ai quelque chose à vous annoncer ! déclare Lise avec un sourire sur le coin des lèvres.

— Si tu veux nous parler de la rumeur sur Dan et Cheryl, on est au courant, répond immédiatement Hannah.

Lise fronce les sourcils avant que son visage s'illumine et qu'elle reprenne :

— Vous ne savez pas ? Ce n'est plus une rumeur ! Ils ont confirmé qu'ils étaient ensemble, sur les réseaux. Ils sont aussi tout le temps ensemble depuis ce matin. D'ailleurs, c'est tellement mignon ! Ils se tiennent la main dans les couloirs et se murmurent des mots doux quand les profs tournent le dos. Croyez-moi, je suis dans leur classe !

Hannah écarquille les yeux et laisse échapper un petit cri. Celui qu'elle fait toujours quand elle mise au courant d'un nouveau potin.

— Mais c'est trop mignon !

Lise acquiesce puis déverrouille son téléphone. Ensuite, elle fouille un peu à la recherche d'une photo. Pendant ce temps, j'essaie de ne pas remarquer les regards en coin que Hannah ne cesse de me lancer en se croyant discrète.

— Ah, voilà, regardez !

Lise tourne son écran vers nous et je lui prends son téléphone des mains pour regarder la photo. Il s'agit d'une publication Instagram qui date d'il y a une heure. Elle est de Dan mais Cheryl l'a republié. Le cliché est un selfie de Dan et Cheryl, leurs têtes collées. Leurs doigts sont soudés et dessinent un cœur, comme pour célébrer leur amour. En-dessous, il y a une légende qui indique : « C'est officiel, les gars. Cheryl et moi, c'est le grand amour. ».

Je regarde la photo. C'est comme si quelqu'un venait de me gifler. Un drôle de goût amer envahit ma bouche, et mon cœur se serre douloureusement. Mon cerveau hurle à la trahison, même si je n'ai aucun droit sur Dan. Pas vraiment. Mais ça fait mal quand même.

J'ai l'impression que je vais vomir. Je décide d'ouvrir les commentaires, ce qui est, bien évidemment, la pire des idées possibles et imaginables. Plusieurs personnes ont envoyé des cœurs ou bien des « félicitations mec », mais le message qui retient mon attention est celui de Finn Carder. Il a envoyé : « J'aurais jamais cru que c'était possible mais voilà que tu me détrompes : le petit Dan est tombé amoureux ! C'est du sérieux, dis donc. Tu ne pouvais pas tomber mieux ».

Bien sûr qu'il pouvait tomber mieux, j'ai envie de hurler. J'ai toujours détesté Finn Carder. Il est l'un des meilleurs amis de Dan mais je ne peux pas me le voir. Il est arrogant et prend tout le monde de haut, et je viens de lui trouver une nouvelle raison d'être détestable.

— Tout va bien, Jess ? m'interroge Lise en fronçant les sourcils.

Hannah secoue la tête et répond d'un air théâtral, mi-amusée mi-désespérée.

— Bien sûr que non elle ne va pas bien. Elle est amoureuse de Dan.

— Je te comprends tellement, chérie, réagit Lise avec un petit sourire. Il a tellement de charisme !

— NON LISE ! Tu ne vas pas t'y mettre, toi aussi ?

Je ne me lasserai jamais de voir Hannah s'énerver. Elle est tellement mignonne quand ses sourcils se froncent tellement qu'ils en sont presque collés ! Et puis, personne ne peut résister à ses petits poings serrés. Quand ma meilleure amie est « fâchée », la réaction logique et naturelle est de rire, pas de craindre une quelconque colère noire qui finira en bagarre. Hannah n'est pas comme ça. Elle est ce genre de personne qui ne reste jamais sur les nerfs très longtemps et qui préfère le pacifisme à la violence.

— Vous me désespérées, les filles. Vraiment. Que vais-je faire de vous ?

— Eh ! dit Lise. Je n'ai pas dit que j'étais in love, d'accord ? Je trouve juste qu'il est beau, c'est vrai, et qu'on peut facilement tomber sous son charme. Surtout les filles comme Jess.

— Comment ça ?

Lise et Hannah échangent un long regard avant que leur attention ne se tourne à nouveau vers moi. Ma meilleure amie pince les lèvres, comme pour retenir un sourire amusé, et Lise a l'air un peu gênée.

— Eh ben, tu vois, répond Hannah. Tu es un peu bloquée dans ton monde imaginaire, parfois. Tu te fais des scénarios irréalistes. Alors ce n'est pas si étonnant que ça que tu convoites le mec le plus inaccessible de tout le lycée.

— Ce n'est pas une mauvaise chose, ajoute précipitamment Lise.

Je hausse les épaules et me recroqueville sur ma chaise. Je jette un regard derrière moi et mon cœur s'emballe quand je remarque Dan Harley entrer dans la cafétaria. Il a coiffé ses impeccables cheveux châtain clair en arrière, et je peux presque sentir son parfum – un mélange de menthe et de citron – depuis l'autre bout de la grande pièce. Il a revêtu un simple t-shirt gris et un jeans, mais cette tenue est vraiment magnifique sur lui. Mon cœur se serre quand je vois sa main accrochée à une autre main, cette fois fine et manucurée. Celle-ci appartient à Cheryl, une des plus belles filles qui peuplent cette Terre.

Cheryl entre dans la catégorie des gens simples, mais qui dégagent cette beauté et cette assurance qu'on ne retrouve chez personne d'autre. Elle a la peau bronzée et des cheveux noirs qui tombent sur sa poitrine en un millier de petites tresses décorées de bijoux dorés. Ses lèvres en forme de cœur sont maquillées d'un gloss brillant – inutile de se demande comment je peux le savoir alors que je suis si loin d'elle – et ses yeux, d'un or si brillant, en amande semblent agrandis par le trait d'i-liner qui les prolongent.

— Oh mon dieu, Jess, ressaisi-toi ! Ce n'est qu'un beau mec, rien de plus.

Je détourne mes yeux du couple de l'année et je me reconcentre sur mes amies qui m'observent d'un air réprobateur.

— Tu ne vas pas te torturer éternellement avec cette histoire. Pas vrai ? ajoute Lise.

Je hausse les épaules, ce qui provoque un soupir chez mes amies.

— Eh bien... commence Hannah, hésitante. Si tu aimes tellement Dan, tu n'as qu'à lui dire, et tout serait réglé.

— Tu sais bien que ce n'est pas possible. Tu l'as dit toi-même : ce gars n'est pas fait pour moi, et je ne suis pas faite pour lui.

— C'est vrai que j'ai dit ça. Mais tu oublies que je suis ton amie, Jess. Je ne vais pas te laisser te morfondre comme ça, même si je dois avouer que je trouve ça un peu ridicule.

Je lève la tête vers elle et fronce les sourcils en attendant qu'elle continue, ce qu'elle fait sans plus attendre.

— Après presque six ans d'amitié, tu commences à me connaitre. J'ai toujours un plan. Ils sont parfois un peu délirants, mais j'ai toujours un plan. Et j'en ai un gros. Tu ne peux pas l'ignorer. Ça va te sembler bizarre, mais, s'il-te-plait, écoute-moi jusqu'au bout !

Je secoue la tête. Pour être délirants, les plans de Hannah le sont en effet. Je n'oublierai jamais la fois où elle m'a expliqué que pour manger des bons repas à la cantine, il fallait que je devienne amie avec une cuisinière. Il faut dire que je suis assez naïve – ou que manger des épinards et du poissons tous les jours de la semaine, ça devient lassant – car je suis allez trouver une cuisinière. Je lui ai proposé d'aller jouer à la marelle avec moi et de faire une partie de jeux vidéo après l'école. Bien évidemment, elle est partie prévenir la directrice, et celle-ci a appelé mes parents qui ont préféré me payer une séance de psy plutôt que de me demander ce qui c'était passé. Je tiens à préciser qu'on n'est pas tous très intelligents à l'âge de onze ans, et que c'était parfaitement normal d'avoir fait cela.

— Dis toujours, mais je ne suis pas sûre de t'écouter.

Hannah lève les yeux au ciel sans pouvoir empêcher un petit sourire de se glisser sur ses lèvres en forme de cœur.

— OK, OK. Alors, déjà, je me doute que ça ne va pas t'enchanter, mais tu n'as pas d'autre solution si tu aimes vraiment Dan.

Je retiens ma respiration, prête à entendre tout ce qu'elle a à me dire.

— Pour qu'il s'intéresse à toi, il faut que tu sois plus proche de lui, il faut que tu apprennes à le connaître et vice versa. Quand il comprendra que tu es quelqu'un de génial, il te demandera de sortir avec lui, devant tout le lycée !

Je secoue la tête.

— Arrête de te moquer de moi, c'est pas drôle.

— Bon, OK, tu as raison. Passons aux détails de mon plan. Je te rappelle que tu ne dois pas me détester.

— Vas-y, balance ton idée.

Elle acquiesce et je remarque que Lise observe Hannah, perplexe. Elle aussi a peur de ce qui va sortir de la bouche de notre amie.

— Il faut que tu fasses semblant de sortir avec Carder, lâche ma meilleure amie comme si elle ne venait pas de me lancer une vraie bombe.

— QUOI ?

Je viens de crier, m'étouffant avec ma salive. Je remarque que quelques têtes se sont tournées dans notre direction, mais je n'en ai rien à faire. Sortir avec Carder ? FIN CARDER ? Mais bon sang, il s'agit de mon ennemi juré ! D'où lui vient cette idée absurde ?

— Tu dois sortir avec Carder, répète-t-elle de cette même voix trop calme.

— Mais tu es complètement malade ?

— Eh bien, merci du compliment, mais ne t'en fais pas, je vais très bien. Maintenant, tais-toi et écoute-moi au lieu de hurler comme ça. Tu vas attirer l'attention sur nous si tu continues, et tu sais bien que j'ai horreur de ça. Alors rassieds-toi et laisse-moi terminer.

Ce n'est qu'au moment où Hannah me dit ça que je remarque que je suis debout. Les regards précédemment tournés vers moi m'ont déjà oubliée et sont tournés vers d'autres que moi. Dans un soupir théâtral, je me rassois et croise mes bras sur ma poitrine. Lise se pince les lèvres et Hannah, elle, garde son plus grand sérieux.

— Bon, je disais donc que pour attirer l'attention de Dan, tu dois te rapprocher de lui. Et pour ça, il faut que tu sortes avec un de ses amis. Il en a plus d'un, c'est clair, mais il me semble qu'il est particulièrement proche de Carder.

— Raison de plus ! Il ne va pas sa rapprocher de moi si je suis avec son meilleur ami ! Ce serait le trahir.

Hannah soupire encore une fois, et je crains que cela finisse par devenir une habitude. Non mais sérieux ? Finn Carder ? Elle n'a pas besoin de me parler de son idée, je connais déjà la réponse : non. Je suis persuadée qu'il y a bien d'autres manières de séduire Dan que de sortir avec mon pire ennemi. Et puis, j'ai eu pas mal d'antécédents avec Carder, et je ne crains qu'il s'en rappelle, lui aussi. Raison de plus de m'éloigner de lui. Est-ce que j'ai vraiment envie de passer mon temps à l'entendre me parler de la fois où je lui ai vomi dessus ? Non, je ne crois pas. Comme je l'ai dit : nous allons trouver une autre solution.

— Cesse de me couper ! Je vais finir de t'expliquer mon idée et tu me diras ce que tu en penses, après.

— Tu peux toujours, mais si ça implique Carder, c'est non.

— Jess, j'essaie de trouver une solution à ton stupide béguin, alors aie au moins le respect de m'écouter jusqu'au bout. Et je te préviens que si tu ne m'écoutes pas, je balance à tout le lycée que tu es secrètement amoureuse de Harley. C'est clair ?

J'acquiesce en grognant. Je ne pense pas avoir été toujours très discrète quand je dévorais Dan des yeux, mais mieux vaut prendre toutes les précautions qui s'offrent à nous.

— Donc, pour en revenir à ce que je disais, Dan ne trahira pas Carder puisque tu l'auras quitté avant que Harley ne te fasse sa demande en mariage. Il aura eu tout le temps de te connaitre, et votre rupture sera l'élément qui le poussera à se rapprocher encore plus de toi. Tu comprends ?

— Oui, je comprends. Mais c'est non. Enfin, Hannah ! C'est la vraie vie, pas une comédie romantique.

— Dixit la fille qui fantasme sur le plus beau mec du lycée, grommelle-t-elle entre ses dents.

Je lève les yeux au ciel.

— Bon, écoute. Je sais que j'ai l'air ridicule ; j'en ai conscience. Mais tu penses vraiment que Carder accepterait un arrangement pareil ? Après tout, on se déteste tous les deux, tu es bien placée pour le savoir.

En effet, Hannah a déjà assisté à plusieurs de nos prises de tête. Quand il a pris la dernière portion de frites juste devant moi alors que je venais de dire que je la voulais. Quand il a sans faire exprès renversé TOUT son verre d'eau sur moi, devant ses amis – ET DAN. Ou alors, quand il a balancé que j'avais un strabisme.

— Justement ! Je sais que ça à l'air fou, mais ça passera mieux si tu sors avec quelqu'un que tu connais, plutôt que de sortir avec un mec qui t'es complètement inconnu ! Et puis, ce sera une manière pour vous de faire la paix ? Vous pourriez apprendre à vous connaître sous un autre angle ?

— Je pense que tu connais très mal Carder. Il n'est pas du genre à changer subitement. Il a toujours été un connard, et ce n'est pas près de changer.

— Euh, les filles ?

Je me tourne vers Lise. Elle a les sourcils froncés et le regard fixé sur l'écran de son téléphone.

— Je ne trouve pas votre idée géniale, mais je crois que c'est le moment parfait pour sortir avec Carder.

Je fronce les sourcils et Hannah aussi.

— Regardez, ajoute Lise en nous montrant son écran. Il a rompu avec sa copine il y a quelques jours. Et je crois qu'un type comme lui reste rarement célibataire très longtemps. Alors, si vous êtes partantes avec votre plan, je vous conseillerais de ne pas traîner. Finn doit déjà avoir une très longue file de prétendantes.

Pour le coup, Lise a raison. Ce qui veut dire que j'ai intérêt à donner ma réponse, et vite, avant de courir derrière Carder. Oh mon dieu. Je ne peux pas courir après Carder. Je me ridiculiserai et il se moquerait de moi ! Oh non, non, non, c'est impossible.

— Lise à raison, Jess ! C'est le moment parfait ! Et puis, tu peux jouer là-dessus ! Tu lui expliques que ça lui permettrait de rendre son ex jalouse, et puis, PAF, il accepte. Alors, tout le monde est gagnant. Lui, il peut essayer de faire de l'œil à son ex, et toi, tu te rapproches de ton Dan chéri.

J'acquiesce en fronçant les sourcils. Au plus j'y pense, et au plus je m'imagine le faire. Je sais très bien que c'est ridicule. Carder reste Carder. Mais d'un côté, cela m'apporterait plus d'avantage qu'à lui. Pour commencer, comme l'a dit Hannah, je me rapproche de Dan, ce qui est une très bonne chose. Ensuite, et ça, c'est entièrement mon idée, j'ai la possibilité de briser le cœur du mec qui me fait vivre un cauchemar depuis que je le connais. En étant si proche de lui, j'arriverai sans doute à le faire tomber amoureux de moi ? Et dans ce cas, je n'ai plus qu'à attendre un peu avant de le larguer. Il serait malheureux et j'aurai accompli ma vengeance.

— Tu es quand même en train de suggérer que je vive un fake dating dans la vraie vie ?

Hannah acquiesce, enthousiaste.

— Ouiiii ! Alors, qu'est-ce que tu en dis ?

Je soupire.

— Eh bien, je suppose que je peux essayer ?

— Trop bien ! hurle Hannah en lançant son cri de victoire. Tu verras, tu ne le regretteras pas ! Tu finiras même par me vénérer, j'en suis certaine.

Je secoue la tête en me pinçant les lèvres pour éviter d'exploser de rire. Hannah restera toujours Hannah.

— Arrête, tu vas attirer l'attention sur nous et tu détestes ça.

Ma meilleure amie me lance ce regard qui signifie « je fais ce que je veux, quand je veux, du moment que c'est moi qui le fais » avant de me tirer la langue et de fermer les yeux pour se calmer quelques secondes. Quand elle les rouvre, elle fronce les sourcils et me demande :

— Qu'est-ce que tu fais encore là ? Tu devrais déjà supplier Carder de sortir avec toi ? Allez, fonce, Jess !

Je pouffe avant de me tourner vers Lise qui me regarde, elle aussi, le sourire aux lèvres.

— Vas-y, chérie. Et ne foire pas. Je veux que, ce soir, Finn publie une photo de toi et lui sur son compte Insta. OK ?

Un sourire se fraie sur mon visage. Ban sang, qu'est-ce que je ferais sans mes amies ? Je ne tiendrais probablement pas le coup.

— OK.

Je me lève, jette mon sac sur mon dos et croise les doigts en marchant à reculons vers la sortie de la cafétaria.

— Souhaitez-moi bonne chance, je déclare.

Lise me fait un clin d'œil et Hannah me fait un pouce avant de former un cœur avec ses mains et de mimer des baisers. Je secoue la tête et quitte la pièce. Je ne sais pas vraiment où je vais, alors je laisse mes pas décider de ma destination. Où peut donc bien se trouver Finn Carder ? C'est alors que, comme par magie, je l'aperçois, adossé à la porte du lycée, en train de pianoter sur son téléphone.

Ce n'est qu'au moment où je franchis la porte pour venir me poster devant lui que je commence à paniquer. Bon sang, mais dans quoi est-ce que je me suis encore fourrée ? 

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Chloé Luckx ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0