Chapitre IV : Une veste et un match
17h27. 17h28. 17h29. 17h30. 17h31.
Carder est en retard. De plus, j'ai fait exprès de venir dix minutes à l'avance. Et voilà qu'il n'est même pas fichu d'arriver à l'heure ? Dans un soupir théâtral, je me laisse glisser contre le mur et m'assied à même le sol. Plusieurs personnes sont déjà dans le hall avec des pancartes débiles et du maquillage au couleur de l'équipe qu'ils soutiennent sur les joues. L'équipe de notre lycée aborde les couleurs rouge et bleue, et l'équipe adverse est habillée de jaune et d'orange.
Il est déjà 33 et je commence à patienter. Venir à son match débile était la pire idée possible. J'aurais pu aller manger avec Hannah et Lise, mais non. Je dois attendre mon faux petit copain pour le regarder courir sur un terrain. Le pire ? Je n'ai même pas pris mon livre avec. Je l'ai laissé à la maison ce matin parce que j'étais légèrement en retard.
— Morgan, pile à l'heure !
Je fusille Carder du regard et me relève. Pile à l'heure ! Oui, moi, je suis là à l'heure.
— Ce n'est pas ton cas, je gronde.
Il lève les yeux au ciel et m'offre son éternel sourire en coin. Je commence à le connaitre par cœur, à force. Ce n'est que maintenant que je remarque qu'il a déjà revêtu son maillot de basket. Ce serait mentir de dire qu'il ne lui va pas bien. Je serais même presque prête à reconnaitre qu'il est beau dedans. Presque. Sur son bras pend une veste noire décorée de rouge et bleu, toujours les mêmes couleurs que son équipe.
— Je ne savais pas que tu avais besoin d'une veste pour faire du basket.
Il me regarde avec le plus grand sérieux avant de me répondre :
— Ce n'est pas pour moi.
— Oh, c'est pour ta copine, alors ?
Oui, je suis toujours certaine qu'il voit quelqu'un, et je ne vois pas l'intérêt de le lui cacher longtemps. Il veut jouer ? Eh bien je ne vais pas rentrer dans son jeu. J'ai besoin qu'il soit sincère. Certes, je ne suis pas sincère avec lui, moi, mais ce n'est pas la même chose. Est-ce que je passe mon temps à lui pourrir la vie ? Est-ce que je fais tout mon possible pour l'énerver à chaque seconde de ma vie ? Non. Pour ça, ne comparons pas nos cas. Je dois avouer qu'il est respectueux avec moi depuis le début de notre « relation », mais c'est très louche, je le sais. Ses bonnes actions cachent quelque chose de plus sombre, et je compte bien découvrir quoi.
— En effet. C'est pour toi.
J'en reste bouche bée. Il a l'air si sérieux ! Nous sommes un faux couple, mais quand il parle, je pourrais presque croire que tout est vrai. Que nous sommes ensemble et heureux. Mais ce n'est pas la réalité. La réalité, c'est que je commence à m'éloigner de mon but, et je ne peux pas. Au moins, il n'a pas mentionné le baiser de tout à l'heure. Il semble même l'avoir totalement oublié. Tant mieux !
— Oh.
C'est tout ce que je parviens à dire. Finalement, j'arrive à sortir d'autres mots que je chuchote pour ne pas que les oreilles indiscrètes ne nous entendent :
— Je parlais de ta vraie copine. Tu dois bien en avoir une, non ?
Finn fronce les sourcils et me dévisage comme si j'étais folle. Bon, c'est clair que je ne suis pas toujours très nette, mais de là à dire que je suis folle...
— Jessie, je vais t'expliquer un truc, parce que j'ai l'impression que tu ne comprends pas très bien. Tant que le contrat n'a pas pris fin, tu es mon unique petite amie, c'est clair ? Nous ne le faisons peut-être pas pour de vrai, mais ça ne veut pas dire que je flirt avec la première fille venue. Pour l'instant, c'est avec toi que je sors.
Wow. Bon, je l'ai peut-être mal jugé. Il a l'air plutôt respectueux et fidèle. Mais ça ne change rien à la haine que je ressens pour lui. Je le déteste toujours et ce n'est pas près de changer.
— Eh bien, je ne sais pas trop quoi dire.
— Alors ne dis rien. Contente-toi de prendre cette veste et mets-là pour le match, c'est pour ça que je te l'ai apportée. Tu ne peux pas aller à un match de basket sans supporter d'équipe. C'est complètement dingue.
Il me tend sa veste et je l'enfile. Je dois avouer qu'elle est assez confortable et elle me réchauffe directement. Je dois avouer qu'elle est un peu grande pour moi : les manches sont très larges et mes mains disparaissent sous le cuir.
— Merci, je dis quand même avec un sourire.
Finn me sourit et je remarque que la veste a son odeur. Pas que je passe ma vie à le renifler, mais ce n'est pas compliqué de reconnaitre l'odeur de quelqu'un. Celle de Carder est un mélange de menthe et de citron – sûrement l'odeur de son shampooing.
— Carder, te voilà ! Je commençais à penser que tu ne viendrais jamais !
Carder et moi nous tournons vers le coach Terrence qui arrive en trottinant vers nous. Le coach est très grand – il fait quelques centimètres en plus que Finn. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière, et la sueur perle sur sa peau métisse.
— Tiens donc, je ne savais pas que cette copine avec qui tu passais tout ton temps était Jessie.
— Vous vous connaissez ? demande Carder en fronçant les sourcils.
— Un peu qu'on se connait ! Je suis un ami de ses parents. Tiens, d'ailleurs, comment vont Nora et Antoine ?
Je lui offre un sourire crispé. Evidemment qu'il n'est pas au courant que la relation que j'ai avec mes parents n'est pas géniale. À chaque fois qu'il vient, c'est comme si nous étions en pleine pièce de théâtre. Nous passons d'une famille séparée et brisée à une famille heureuse. On rit de nos propres blagues, on se sourit. Mais dès que l'invité disparait derrière la porte d'entrée, tout redevient comme avant. Froid. Distant.
— Oh, je ne les ai pas vu ses derniers jours, ils sont forts occupés. Mais je suppose qu'ils vont bien. Enfin, mes parents, quoi.
Terrence m'offre un sourire radieux. Il n'a pas l'air de remarqué que parler de ma famille mes met énormément mal-à-l'aise. Je pense qu'il ne pourrait même pas comprendre. En effet, il fait partie de ses gens qui ont toujours eu une enfance facile et une famille sur qui compter dans n'importe quelle situation. Comment je le sais ? Eh bien, il est très bavard et aime beaucoup parler de lui à table.
— Bon, je suis content de savoir que vous êtes heureux, tous les deux. Malheureusement, je vais devoir vous séparer, Carder doit se préparer pour son match.
J'acquiesce et Finn dépose un petit baiser sur ma joue avant de quitter le couloir, sûrement pour aller retrouver son équipe. Terrence s'apprête à le suivre, mais au dernier moment, il se tourne vers moi et me fait un clin d'œil en disant :
— Au passage, cette veste te va très bien, Jessie.
Je souris timidement et le coach pars également. Je me retrouve donc seule dans le couloir. Je regarde quelques personnes passer en gloussant, puis, je me décide enfin à rentrer dans le hall sportif pour aller m'installer dans les gradins. Dans la pièce, ça ne manque pas d'animation. Il y a des boissons un peu partout, de la nourriture. Une musique résonne partout sur le terrain et des lumières dansent au plafond.
Je trouve une place au milieu des gradins et je m'y assieds. Autour de moi, les gens sont trop préoccupés par le match qui va bientôt commencer, que pour s'intéresser à moi. D'ailleurs, cela me convient parfaitement. Je sors mon téléphone et un sourire se glisse sur mes lèvres quand je vois les photos que Lise et Hannah m'ont envoyé.
Sur l'un des clichés, elles sont en train de sourire en prenant la pose, et sur une autre, elles sont sur une terrasse et boivent chacune une tasse d'un liquide chaud. J'aimerais bien être avec elle, mais ce serait lâche. J'ai voulu de ce plan, alors je devrai le continuer jusqu'au bout. Peu importe les contraintes.
— Oh, salut. C'est toi, Jessie ?
Je me tourne vers une fille que je n'avais pas vu venir. Elle a la peau foncée, les cheveux tressés et un adorable visage. Cheryl. Elle s'assied à côté de moi, un sourire scotché sur le visage. Je ne comprends pas pourquoi elle est là. Après tout, elle est cheerleader.
— Salut Cheryl. Oui, oui, c'est bien moi. Qu'est-ce que tu fais là ?
J'essaie de ne pas être trop froide dans ma manière de parler. Après tout, Cheryl est bien trop mignonne que pour qu'on lui reproche quoi que ce soit. Et puis, je ne peux pas lui reprocher d'être tombée amoureuse de Dan : je suis tombée sous son charme, moi aussi. Il faut par contre qu'elle comprenne qu'un jour, c'est moi qu'il choisira.
— Je ne danse pas aujourd'hui, donc je viens voir Dan jouer, et je me suis dit que ce serait sympa qu'on apprenne à se connaitre. Maintenant que tu es avec Finn, on risque de se voir plus souvent.
J'acquiesce en affichant cette fois un sourire sincère. Cheryl détruit tous les clichés de la fille populaire. Elle n'a rien d'une pétasse prétentieuse. Elle est gentille et attentionnée, avec un sourire angélique et un rire cristallin.
— Oui, c'est une très bonne idée.
Cheryl me rend mon sourire et nous commençons à discuter. Elle me raconte la manière dont Dan lui a demandé de sortir avec elle, leur premier rendez-vous. Elle m'explique que ça fait déjà quelques jours, presque deux semaines, qu'ils sont en couple, mais qu'ils ne souhaitaient pas l'afficher tout de suite sur les réseaux. Elle continue à me parler de leur petit couple avant de recentrer la discussion sur Carder et moi. Elle souhaite savoir comment on s'est rencontrés, comment j'ai su que je l'aimais, ce genre de choses.
Soudain, je me sens mal-à-l'aise. Je savais que je devrais mentir à un moment ou à un autre. Mais je n'ai jamais voulu que Cheryl soit la première. Elle ne mérite pas mes mensonges. Pourtant, je ne peux pas lui dire la vérité. Je ne peux pas lui expliquer que nous ne formons pas un vrai couple et que je suis là uniquement pour attirer l'attention de son petit ami. Alors, je mens. Parce que c'est tout ce qu'il y a à faire.
— Avec Finn, on se connait depuis longtemps. Déjà au collège. C'est juste qu'un jour, on s'est rendu compte qu'on ne se détestaient pas tellement et qu'on avait peut-être envie de plus.
Cheryl acquiesce puis constate :
— C'est bizarre. J'étais là au collège et je ne me souviens pas t'avoir vue.
— Oui, c'est normal. J'étais là les deux premières années, puis j'ai changé d'école à cause du travail de ma mère.
— Mais tu es revenue ?
Je déglutis avant de répondre :
— Oui, elle a fini par être renvoyée et mes amies me manquaient, alors nous sommes revenus pas ici. Mes parents ont arrêté de louer notre maison, et tout est redevenu comme avant. Je suis revenue pour la première année de lycée.
Cheryl parait pensive mais n'ajoute rien. Elle se contente de se pencher plus en avant, puis susurre d'un ton mielleux :
— Revenons-en à Finn et toi. Ton explication est trop vague. Dis-moi ce que tu aimes chez lui, tout. Et ne parle pas de sa beauté, parce que c'est trop facile, ça.
— C'est trop facile, mais c'est vrai, je mens à nouveau. Il est beau, et me fait rire, mais ce n'est pas vraiment ça. Je ne saurai pas vraiment comment l'expliquer, c'est plutôt mon corps, pas mon cerveau. Quand je le vois, j'ai le cœur qui bat, les joues qui rougissent et je suis soudain très nerveuse. Tu vois ce que je veux dire ?
Aucun mensonge n'a jamais été aussi facile à inventer. Peut-être parce qu'il est à moitié vrai. Il m'a suffi d'imaginer Carder avec la tête et l'allure de Dan, et le tour est joué. En plus, je crois avoir convaincu Cheryl.
— Oui, je vois tout à fait, répond-elle avec un petit sourire rêveur. C'est exactement ce que je ressens pour Dan.
Je n'ai pas le temps de lui répondre – et heureusement – parce que les joueurs rentrent sur le terrain. Immédiatement, je repère Finn avec son équipe. Il parle et rit avec un garçon de son âge, peut-être un tout petit plus jeune. Les chiffres « 21 » décorent le maillot de Carder. Je vois que son regard scrute la foule et quand il me trouve, il parait soulagé, comme s'il craignait que je ne vienne pas, et il me sourit.
— Tu as de la chance, commente Cheryl. Je suis sûre que plein de filles aimeraient que Finn les regarde comme ça.
J'acquiesce. En effet, je n'en doute pas une seconde. Disons juste que moi, je ne veux pas que ce soit Carder qui me regarde comme ça. Je veux que ce soit Dan. Justement, je le vois arriver. Lui aussi chercher quelqu'un dans la foule. Je sens mon cœur s'arrêter quand ses yeux s'arrêtent sur moi. Il me sourit et me fait signe.
Et puis, je vois Cheryl lui faire signe, et je comprends que c'est elle qu'il regarde avec ces yeux. C'est elle qu'il observe avec autant d'attention et d'amour. Pas moi.
Le match commence mais je regarde dans le vide. Oui, de l'extérieure, les autres doivent se poser des questions. Mais comment sourire alors que Dan tombe vraiment amoureux d'une autre ? Comment sourire alors que Cheryl est à côté de moi ?
Et puis, je relève la tête et observe d'un air fatigué le match qui se joue sous mes yeux. Le tableau des scores affiche que notre lycée est en tête, mais c'est plutôt serré. Je regarde Carder courir sur le terrain. Il drible, saute, et le ballon de basket rentre dans le panier.
Les gens du lycée crient et agitent des petits drapeaux. À côté de moi, Cheryl se met debout et crie à son tour. Puis, elle me tire le bras pour que je me lève aussi et elle me dit :
— Allez, amuse-toi ! Ici, personne ne te jugera !
Je lui souris, mais ne crie pas comme tout le monde. Je me contente d'applaudir quand l'équipe de Finn met des paniers, et de lever les yeux au ciel quand c'est l'autre équipe. La plupart des points sont gagnés par Carder. Il a l'air vraiment fort, même si je ne m'y connais pas trop dans ce domaine. Je réajuste sa veste sur mes épaules et je commence à comprendre pourquoi il est si désiré, ici. Il est beau, fort, et joueur de basket dans l'équipe du lycée. Je pourrais même croire que Carder est plus doué que Dan dans ce sport.
*
— Alors ? J'ai bien joué ?
— Carder, je soupire. Tu crois vraiment que j'y connais quelque chose en basket ?
Il sourit de toutes ses dents. Jouer au basket a l'air de le rendre plus heureux, plus confiant – même s'il l'est en permanence.
— Arrête, grenouille. Je sais que tu sais que j'ai été incroyable, aujourd'hui. Tu peux l'avouer, tu sais ?
Je secoue la tête et réprime un sourire. Carder est vraiment un idiot. En ce moment-même, nous sommes devant le lycée. Après le match – que notre lycée a gagné – Finn est parti se changer, puis il m'a rejoint devant l'école, un grand sourire sur le visage.
— Dis, ça te dit d'aller manger quelque chose avec mes potes et moi ?
Je hausse les épaules.
— Pourquoi pas, c'est qui tes potes ?
— Eh bien, il y aura Sam – un vieil ami à moi, sûrement Dan et d'autres gars de l'équipe.
Mon cœur commence à battre plus vite et un « bien sûr » quitte immédiatement mes lèvres. Finalement, je commence à penser que l'idée de Hannah n'est pas si pourrie. Je dois passer mon temps avec Carder, mais je peux enfin passer du temps avec Dan.
— Fiiiiinn !
Je sursaute alors qu'un garçon saute sur Carder. C'est celui qui parlait avec mon fake boyfriend, tout à l'heure. Il a la peau claire, des boucles noires qui lui retombent sur le front, des yeux bruns, une casquette rouge à l'envers sur sa tête et une chaîne en argent autour du cou.
— Eh ! Salut p'tite tête ! C'est toi la copine à Fifi ? Moi, c'est Sam, l'ami et grand frère de ton chéri.
Un sourire s'étale sur mon visage. Voici le fameux Sam. Je ne le connais que depuis quelques secondes, mais je l'apprécie déjà beaucoup. Déjà, il appelle Carder « Fifi » ? Non, c'est trop. Je porte ce garçon dans mon cœur.
Je lève la tête – parce qu'évidemment, il est aussi grand que Carder – et je lui réponds :
— Oui, je suis bien la copine à Fifi, dis-je sarcastique, je m'appelle Jessie. Et je ne savais pas que Carder avait un grand frère.
Finn lève les yeux au ciel et grommelle :
— Ce n'est pas mon grand frère. Juste un pote d'enfance. On est très proche à tel point que je le considère un peu comme un membre de ma famille.
— Oooooh ! Fifi ! Je suis ému, tu vas me faire pleurer, réplique Sam en essuyant une larme imaginaire.
Carder sourit et lance un coup de poing amical à Sam. Au même moment, j'aperçois deux garçons venir près de nous. Le premier a la peau foncée et est très grand, le second est Dan. Dan. Ils sont accompagnés de deux filles magnifiques. Il s'agit de Cheryl et de... Cassie. Cassie, la fille qui m'a fait une remarque sur ma tenue, ce matin en classe.
— Sérieusement, soupire Sam. Pourquoi je suis seul au monde alors que vous avez tous une bombe atomique avec vous ? Non, ne réponds pas, Finn. Je veux vivre seul mon célibat.
Sam s'assied par terre et mime des pleurs. Finn explose de rire alors que les autres nous rejoignent. Je vois Cassie me regarder de haut en bas et arrêter son regard sur ma veste. Enfin, la veste de Carder. Elle me dévisage longuement et je me rappelle que j'ai complètement oublié de rendre son vêtement à Finn.
Je me mords la lèvre. Non, je ne vais pas faire le plaisir de Cassie en rendant sa veste à Carder. Je vais attendre qu'elle ne soit plus là. Je veux que Cassie voie que je peux être quelqu'un, moi aussi. Que je ne suis pas qu'une bonne à rien.
— Bon, déclare Dan en passant un bras autour des épaules de Cheryl. Où est-ce qu'on va ?
— Chez Fred ! s'exclame Sam en se levant d'un bond.
Tout le monde approuve et, comme ce n'est pas très loin, nous y allons en marchant. Sur le chemin, je les écoute parler et rire ensemble, et j'avoue que je ne me sens pas vraiment à ma place. Je suis entourée des gens populaires du lycée, alors que je n'ai jamais vécu dans cet environnement auparavant.
Carder doit le remarquer, car il essaie plusieurs fois de m'inclure dans la discussion. Il me présente Alex, qui fait aussi partie de l'équipe de basket. Mais il doit comprendre que ça ne m'intéresse pas trop de faire partie de la discussion car il se concentre plus sur les autres.
Je ne pensais pas que ce serait si difficile. De se faire une place. Après tout, je n'ai pas besoin de me faire une place, j'en ai déjà une auprès de mes amies. Mais maintenant que je suis lancée dans mon plan, je ne peux plus l'arrêter. Déjà, il faut que notre histoire soit un minimum crédible. Si nous cassons après deux jours de relations, les gens vont se poser des questions – surtout après ce que j'ai dit à Cheryl tout à l'heure. Ensuite, je ne pourrais pas m'arrêter. Ça ne fait pas longtemps que nous sommes ensemble avec Carder, mais arrêter maintenant, cela reviendrait à abandonner. Je serais lâche de le faire.
— Enfin ! Nous sommes enfin arrivés ! s'exclame Sam en sautant de joie.
Sam est très dynamique et ne cesse de courir et saute partout. Il a une réserve inépuisable d'énergie. Il est totalement impossible de le fatiguer. On dirait presque un enfant émerveillé par tout ce qu'il voit. Le voir comme ça donne juste envie de sourire et de partir s'amuser avec lui.
Nous entrons dans la friterie, et nous installons à une table pour huit – même si nous sommes sept. Les amis de Finn continuent de parler entre eux, et moi, je m'enfonce dans ma chaise, m'emmitouflant dans la veste. Ce matin, en m'habillant ainsi, je ne pensais pas que je rentrerais si tard, et je ne croyais pas qu'il ferait si froid.
— Parle-nous de toi, Jessie.
Je sursaute quand je comprends que c'est à moi que s'adresse Cassie. Elle a cet air arrogant et cette lueur dans les yeux. Elle veut me mettre mal-à-l'aise, je comprends. Elle veut que je craque. Le silence s'est fait à table et tout le monde me regarde, attendant ma réponse. Même Dan. Mais je ne veux pas qu'il apprenne à me connaitre par le biais de Cassie. Cassie !
— Ma vie n'est pas assez intéressante que pour que tu t'y intéresses, Cassie, je lui réponds avec un petit sourire crispé.
Sam explose de rire et je vois un petit sourire éclairer le visage de Dan. Cheryl et Alex me regardent, impassibles, sûrement troublés par ma réponse. Quant à Finn, il a l'air intéressé. Reste encore Cassie qui, elle, ne semble pas du tout aimé ma réponse. Je la vois se contenir, mais ça doit bouillir dans son for intérieur. Elle ne va pas se laisser faire.
— Alors raconte-nous au moins pourquoi est-ce que Finn t'aime. Parce que, je t'avoue que j'ai du mal à comprendre.
J'écarquille les yeux. Elle n'a vraiment aucun philtre. Tout le monde la voit, tout le monde l'entend, mais elle s'en fout complètement. Cassie me regarde à nouveau avec cet air diabolique.
Je ne sais pas quoi répondre, mais le serveur arrive à pic pour nous apporter notre repas qu'on avait commandé en entrant. Pour la plupart, nous n'avons pris qu'une portion de frite chacun, mais Alex et Sam ont aussi pris un hamburger.
Nous commençons à manger, et un silence embarrassant commence à planer sur nous. Cassie a son petit sourire suffisant en coin et me regarde d'un air hautain, comme si la situation l'amusait beaucoup. Soudain, Finn, écarte son repas et fusille Cassie du regard.
— C'est quoi ton problème, Cassie ?
Dans sa bouche, le prénom « Cassie » sonne comme un poison.
— Je te retourne la question, Finn. Jessie n'est rien, elle ne ressemble à rien.
— Tu ferais bien de te regarder plus attentivement avant de parler. J'aime qui je veux, et tu n'as pas ton mot à dire là-dessus. Ce n'est pas parce que tu n'aimes pas Morgan que je dois penser de la même manière que toi. Tu es une idiote et tu es incapable de remarquer les rares bonnes personnes qui t'entourent.
Cassie fusille Carder du regard. Elle n'a pas l'air de trouver quoi que ce soit à redire. En ce qui me concerne, je suis touchée. Je sais bien que tout ce que Finn vient de dire, c'est pour de faux. Je sais aussi que s'il a dit ça, c'est parce qu'il n'aime pas Cassie et qu'il ne souhaite pas qu'elle ait le dernier mot. Je sais que ça n'a rien à voir avec moi, mais ses paroles m'ont fait chaud au cœur.
— N'empêche que Marion était un meilleur choix, grommelle Cassie avant de retourner à son repas.
Marion. Il s'agit de l'ex de Carder. Je vois celui-ci fermer les yeux très fort. Il inspire bruyamment comme pour se contenir. Pendant ce temps, Sam intervient.
— T'es une vraie garce, quand tu veux, fulmine-t-il. En quoi les amourettes de Finn ont un quelconque impact sur toi ?
— Les gars, calmez-vous, intervient Alex. Cassie est désolée, OK ? Pas la peine d'en faire toute une histoire.
Evidemment, Alex défend sa copine. En attendant, si les paroles de Finn ont eu un impact sur moi, celles de Cassie aussi. Jessie n'est rien, elle ne ressemble à rien. Est-ce vraiment ce que tout le monde pense de moi ?
— Tu viens, Morgan ? Il est tard, je vais te ramener chez toi.
La voix de Carder est trop calme. Il essaie vraiment de retenir les paroles qui menacent de quitter le pas de ses lèvres. Quand il se lève, j'en fais de même. Je vois Sam m'adresser un petit signe de la main en articulant un « salut p'tite tête ». Je lui réponds par un sourire avant de quitter la friterie avec Finn.
— Sérieusement ? fulmine Finn quand nous sommes dehors et que le vent vient nous gifler le visage. C'est quoi son problème, à celle-là ? Elle ne peut pas se mêler de ce qui la regarde, pour une fois ?
Je ne réponds rien. Après tout, qu'est-ce que je pourrais bien répondre ? Je pense surtout qu'il a besoin de réfléchir tout haut. Pourtant, quand il se tourne vers moi, je vois qu'il est fatigué. De quoi ? Je n'en ai aucune idée.
— Tu... ça va ?
Il secoue la tête et prend son visage dans ses mains.
— Pardon, je suis désolé, tu n'aurais pas dû entendre ce qu'elle pense. C'est ma faute. La prochaine fois, on n'ira nulle part avec elle. Je savais que c'était une idiote, mais pas à ce point-là.
— Ne t'en fais pas, j'ai l'habitude avec elle.
Il ne répond rien, mais je vois ses yeux s'attarder sur sa veste qui repose toujours sur mes épaules. Ce n'est que maintenant que je me rappelle qu'il n'a fait que me la prêter. Alors, oubliant le froid mordant qui règne dehors, j'enlève la veste de Carder et la lui tends.
— Tiens, j'avais oublié de te la rendre.
Il me dévisage puis son petit sourire en coin revient sur son visage.
— Tu peux la garder. Je n'en ai pas besoin. Et puis, je dois avouer qu'elle te va bien.
Oh. Il... me donne sa veste ? Sa veste ? Je crois bien, et ça me touche davantage.
— Tu es sûr ? Enfin, je veux dire... c'est la tienne, pas la mienne.
— Oui, mais c'est un cadeau de petit ami. Et puis, ce n'est pas le dernier match auquel tu devras assister. Alors, autant que tu la gardes. Tu n'auras qu'à me la rendre quand tout sera terminé.
Je le gratifie d'un sourire, et nous commençons à marcher pour rejoindre le lycée, où est toujours garée la voiture de Finn. Sur le chemin, je me rends compte que je ne connais pas vraiment Carder, finalement. Je l'ai peut-être mal jugé. Il ne me parait pas si méchant, finalement. Il est même gentil et respectueux. Et, même lorsqu'il est en colère, il ne cède pas à ses pulsions.
D'ailleurs, je remarque qu'il ne parle pas de la remarque que Cassie a faite sur Marion. Je décide de ne pas relever. Après tout, s'il ne veut pas en parler, c'est son choix, et je crois qu'il a déjà eu sa dose d'inconfort aujourd'hui.
— Alors comme ça, tu connais le coach Terrence. Tu ne me l'avais pas dit !
— Oui, en effet. C'est un vieil ami de mes parents donc il est déjà venu quelques fois à la maison.
En parler me rappelle que je vais bientôt rentrer. Que je serai bientôt confrontée à mes parents et à leur caractère. Je frissonne. De peur ? Ou parce qu'il fait froid ? Sûrement un peu des deux. Il faut dire que ma jupe et mon top ne me couvrent pas beaucoup. Quelle idée de s'habiller comme ça... Demain, c'est promis, je redeviens moi-même et je me vêtis de mon pull à capuche rouge préféré ainsi que de mon jeans noir large. Oui, ce sera bien mieux ainsi. Dans ces vêtements, je me sens trop à l'étroit.
— Nous y voilà. Prochain arrêt : l'étang.
— L'étang ? je demande, étonnée.
Un sourire énigmatique apparait sur le visage de Finn.
— C'est une façon de parler. C'est parce que la maison des grenouilles, c'est l'étang.
Je lève les yeux au ciel sans pouvoir retenir un petit sourire. Grenouille. Je m'étais attendue à n'importe quel surnom, mais pas à celui-là. Ce petit nom m'insupporterait dans la bouche de tout le monde. Mais dans la sienne, ça parait presque gentil et mignon. Alors, je ne dis rien. Je le laisse dans son délire. Au moins, comme ça, il ne me rappelle pas la fois où je lui ai vomis dessus, ce qui n'est pas plus mal, d'ailleurs.
Nous entrons dans la voiture de Carder et le trajet se fait en silence. Pour combler celui-ci – et pour que ce ne soit pas trop embarrassant, Finn allume la radio et une mélodie commence à résonner dans la voiture, suivie par une autre, et encore une autre...
Je laisse aller ma tête contre le siège et ferme les yeux. Je ne le croyais pas, mais cette journée c'est avéré épuisante. Entre le match de basket, la friterie, ou même le baiser, c'était une journée plutôt... chargée.
Finn finit par se garer devant chez moi à 23h. J'espère que mes parents dorment déjà, je ne veux pas les voir. Pas aujourd'hui. J'inspire profondément, puis, je remercie Carder et descend de la voiture. Il attend que j'aie soigneusement refermé la porte derrière moi pour partir.
Quand je rentre dans la maison, je fais attention à faire le moins de bruit possible. J'entends le bruit de la télévision au salon, et je vois la silhouette endormie de mon père dans le canapé. Ma mère doit déjà dormir dans sa chambre, mais je me faite discrète quand je monte les escaliers. Je gravis lentement les marches pour ne pas faire grincer le parquet, puis, quand j'arrive dans ma chambre, je verrouille la porte et me laisse tomber sur mon lit.
Je n'ai pas le temps de me changer, je m'endors comme une souche sur le matelas. Avec la veste de Finn toujours sur le dos, et son odeur dans les narines.
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