Chapitre VI : Une confidence et un regret
Nous n'en avons jamais reparlé. De cette soirée où l'on s'est croisés sous la pluie. Carder a fait comme si de rien n'était et j'ai fait de même. J'ai bien vu que son air inquiet ne le quittait plus, mais il a tout de même le respect de ne pas me rappeler ce moment de vulnérabilité. Et, comme s'il avait compris la raison de ma soudaine détresse, Finn n'aborde plus le sujet de notre avenir et de nos études.
Depuis que nous avons signé ce contrat de faux couple, il s'est écoulé presque un mois. Avec Finn, ça devient plus facile de se parler. On ne se dit pas tout, on ne se confie pas, mais on se déteste un peu moins qu'avant. J'ai déjà eu l'occasion de parler quelques fois avec Dan. Toutes ces fois-là, c'était comme si ce plan prenait enfin du sens. Comme si je comprenais vraiment la raison qui m'avait poussée à accepter cette idée ridicule de Hannah. Pour ces battements de cœur, pour ces papillons dans le ventre à chaque fois qu'il pose les yeux sur moi. Finalement, ça a ses avantages de faire semblant.
De temps en temps, je croise Cheryl dans les couloirs. Elle me sourit et nous échangeons quelques mots avant qu'elle ne reparte rire avec Dan ou ses amies. Cassie ne me parle pas. Quand elle me croise dans les couloirs ou en classe, elle se contente de me dévisager, puis elle s'en va avec son petit air de supériorité.
En fait, maintenant, j'ai tout ce que j'ai toujours voulu avoir. Les gens me connaissent sans me connaitre vraiment. Mais au moins, je ne suis plus la fille aux cheveux orange. Maintenant, je suis Jessie et c'est tout ce qui compte. J'ai enfin une identité. Même les insultes et les menaces ont cessé. Il est vrai qu'il y a encore des jalouses dans les couloirs, mais ça s'arrête là, ça ne va jamais plus loin. Tout est parfait, tout est sous contrôle. Ou du moins, c'est ce dont j'essaie de me convaincre à longueur de journée.
J'ai déjà croisé Marion – l'ex de Carder – quelques fois. Elle fait comme si je n'existais pas, et c'est tant mieux comme ça. Je préfère que nos relations avec Finn ne se mélangent pas. Ils ont été ensemble, mais c'est du passé. Et, maintenant, même si notre couple c'est pour de faux, c'est quand même moi qui occupe le statut de « petite amie de Finn Carder ».
Pourtant, quand je regarde Marion, les paroles de Cassie reviennent me tourmenter. Jessie n'est rien, elle ne ressemble à rien. Et puis cette phrase qu'elle a chuchotée. N'empêche que Marion était un meilleur choix. Elle l'avait sûrement dit pour me faire réagir moi ou pour que Carder s'énerve, mais ça a eu un réel impact sur ma vision de moi-même. Je ne cesse de me comparer à Marion.
Ses cheveux bruns sont longs et lisses, ses yeux sont d'un vert pétillant et elle a un corps de rêve ! A côté d'elle, je ne peux que comprendre les mots de Cassie. Mes cheveux presque roux sont ondulés et n'atteignent même pas ma poitrine, mes yeux sont d'une couleur miel un peu bizarre et je suis presque plate.
Alors, j'ai essayé de ressembler davantage à Marion. J'ai utilisé un lisseur, j'ai sorti quelques produits de maquillage et j'ai même sorti des soutifs rembourrés ! Mais ça n'a rien fait. Oh, bien sûr, ça convenait à merveille à ma mère qui me sortait des phrases comme « Tu es bien mieux quand tu n'es pas toi. ». Mais, moi, ça ne m'allait pas. J'étais trop différente de moi-même et j'avais sans cesse l'impression de porter un déguisement.
Avec mes parents, c'est encore plus tendu qu'avant. Je ne leur parle que par nécessité et ne manque pas une occasion de les insulter. Ils ne vont pas chercher dans l'originalité car ils font de même. Ils sont là pour critiquer mes choix, mes tenues ou mes passions. C'est là que je me rends compte que le conseil de Carder était stupide. Peut-être qu'il a des parents à l'écoute, mais ce n'est pas le cas des miens.
— Je peux m'assoir ?
Je relève la tête de mon livre. Il est passé 16h, et je suis toujours à la bibliothèque du lycée pour ne pas avoir à retourner chez moi. Devant moi, Dan est là, debout. Comme toujours, un sourire heureux est glissé sur ses lèvres et il a cet air aimable qu'on pourrait sentir à l'autre bout de la ville.
Je recule mon sac de la table et lui réponds avec un ton confiant.
— Oui, bien sûr !
Pour la confiance, on repassera. C'est à peine si ma voix n'a pas tremblé. Mes joues ont pris une teinte rosée et mes genoux ont commencé à tressauter nerveusement. Pour justifier ces changements physiques, je me baisse pour ranger mon livre dans une poche de mon sac à dos. Une fois cela fait, je me tourne face à Dan qui m'observe toujours.
— Comment ça se passe avec Finn ? me demande Dan en fronçant les sourcils.
Je ne comprends pas trop pourquoi il me pose cette question, mais je ne le questionne pas. À la place, je me contente de lui répondre en essayant d'être le plus naturel possible.
— Plutôt bien, en fait. Au début, je le trouvais un peu immature, mais finalement, il l'est un peu moins que ce qu'on pourrait le croire.
Dan me sourit, comme s'il comprenait exactement ce que je disais. Avec lui, je préfère être sincère. C'est pour ça que j'ai contourné sa question et que j'ai été honnête avec lui. Parce que c'est vrai. Je ne croyais pas dire ça un jour, mais Finn peut se montrer mature quand il le veut.
— Oui, quand on apprend à le connaitre, on remarque que ce n'est pas un des ces idiots.
J'explose de rire et il m'imite. Puis, il reprend son sérieux et je commence à me demander ce qu'il fait là. Parce qu'il n'est pas venu me parler de Finn, j'en suis presque sûre. Comme pour confirmer mes pensées, Dan s'éclaircit la gorge avant de prendre la parole avec un sourire timide sur le visage.
— Je sais que ça va te sembler ridicule, mais tu te souviens quand on s'est parlé pour la première fois après que tu te sois mise avec Finn ?
J'acquiesce. Quelle question ! Evidemment que je m'en souviens. Comment j'aurais pu l'oublier ? Je me rappelle encore du jeans bleu foncé qu'il portait ce jour-là et de sa veste qui pendait sur une de ses épaules.
— Eh bien, cette fois-là, tu m'avais demandé si je me souvenais t'avoir prêté mon taille-crayon.
A nouveau, j'hoche la tête, de plus en plus confuse.
— Je t'avais répondu que non, continue Dan. Mais en fait, je m'en souviens parfaitement. On était au collège, c'est ça ?
J'écarquille les yeux sans prendre la peine de répondre à sa question – très certainement rhétorique, d'ailleurs. Alors comme ça, il s'en souvient. Mais pourquoi me dire ça maintenant ? Tiendrait-il à annulé mon plan dès maintenant ?
Malgré moi, un sentiment étrange vient oppresser ma poitrine. Même si j'ai toujours voulu qu'on finisse ensemble lui et moi, ça ne peut pas arriver maintenant. Pas alors que mon plan contre Carder n'en est encore qu'à la première étape !
Mais je n'ai pas le temps de dire quoi que ce soit car Dan continue dans sa lancée :
— Tu sais, en ce moment, on est un peu en froid avec Cheryl. Enfin, t'as sûrement dû en entendre parler dans les couloirs, non ?
— Oui un peu, mais juste des rumeurs.
J'essaie de maintenir ma voix pour ne pas que Dan remarque à quel point celle-ci tremble. Lui aussi semble embarrassé, comme s'il s'apprêtait à me dire son plus lourd secret, droit dans les yeux.
— C'est pas juste des rumeurs, Jessie.
Je frissonne. L'entendre dire mon prénom me fait quelque chose, je dois l'avouer. Peut-être pas autant que de le voir sourire, mais dans sa bouche mon nom parait plus beau.
— Avec Cheryl c'est compliqué parce que je lui ai avoué que... enfin, je lui ai dit que j'avais des sentiments pour une autre. Et ça, depuis longtemps, en fait.
Mon cœur rate un battement avant de s'emballer plus vite que jamais. Un instant, j'ai peur qu'il ne l'entende, mais Dan semble trop absorbé par ses pensées que pour réagir. Il semble nerveux, comme s'il attendait que je lui réponde. Alors, je sors la réplique la plus débile du monde :
— Euh... tu veux en parler ?
Il laisse échapper un petit rire et je comprends qu'il est encore plus mal à l'aise qu'avant. Bon, d'accord, je ne suis pas la meilleure pour que les autres se sentent bien. Mais j'essaie ? Dan inspire profondément puis les mots sortent de sa bouche comme une cascade :
— Bon, écoute, je vais pas tourner autour du pot pendant super longtemps, alors voilà : le truc, c'est que cette fille pour qui j'ai des sentiments depuis longtemps, c'est toi. OK ? Déjà au collège, en fait. Ça m'a refroidi quand t'as changé d'école, mais je pensais tout le temps à toi. Et quand t'es revenue à la première année du lycée, t'étais encore plus canon qu'avant et mes sentiments se sont accentués. Alors, je les ai cachés, mais j'en peux plus. Alors bon, je me doute que t'es avec Finn et que c'est bizarre parce que c'est un de mes meilleurs potes, mais j'avais besoin de te le dire.
Non, là, mon cœur s'est définitivement arrêté de battre. C'est comme si un feu d'artifice explosait dans mes oreilles, comme si le temps venait soudain de s'arrêter. L'air vient à me manquer et je le regarde avec des yeux plus grands que des soucoupes et un air ahuri sur le visage.
— Ne me regarde pas comme ça, s'esclaffe Dan. Écoute, je te l'ai dit, je sais que c'est hyper bizarre, mais je pouvais plus vivre tout seul avec ça, tu comprends ? Alors, oui, Finn c'est un pote en or, mais je m'y risque quand même. Après tout, le jeu en vaut la chandelle.
Je ne réponds rien, j'en suis complètement incapable. Les mêmes mots tournent en boucle dans ma tête. Tu n'as jamais été seule. Tu n'as jamais été seule. Je suis immobile, incapable de formuler la moindre phrase, le moindre mot. J'ai l'impression d'être spectatrice d'un rêve. Parce que c'est impossible. Comment quelqu'un comme Dan pourrait aimer quelqu'un comme moi ? Hannah et Lise ont raison ; ce n'est pas possible, nous ne jouons pas dans la même cour, lui et moi.
Devant mon absence de réponse, Dan déclare d'une voix posée :
— Je vois que t'as l'air un peu déroutée, mais c'est pas grave. Tu sais quoi ? Je veux pas te mettre la pression. Alors, vis ta meilleure vie avec Finn, avec tes amies, mais promets-moi d'y réfléchir. OK ? On a qu'à se dire que tu me donnes ta réponse pour le bal de d'hiver ?
Toujours incapable de répondre et la gorge sèche, je me contente d'hocher la tête avant de déglutir. Je le vois qui m'adresse un sourire de star de cinéma avant de se lever de la manière la plus stylée du monde pour quitter la bibliothèque.
Je ne sais pas combien de temps je reste là, immobile. Tout s'est passé si vite ! Il est arrivé avec son beau sourire avant de lâcher cette bombe, de me donner un délai – UN DÉLAI ! – puis de repartir – toujours avec son beau sourire ! Est-ce que je suis malade ? Peut-être que j'ai de la température ? Ou bien j'hallucine. Non, je crois même que je rêve. Rien de ce qui vient de se passer n'est réel. En fait, je suis dans mon lit, en plein milieu de la nuit, loin de tout ce cirque ridicule.
Je n'en reviens pas. Pour m'assurer que je rêve bien, je me pince le bras le plus fort possible et la douleur m'arrache une grimace. Merde. Je ne rêve pas. Ou du moins, je ne suis pas dans mon lit. Mais peut-être que Dan n'était pas là, que j'ai inventé toute seule toute la discussion qui vient de se dérouler. Oui, ça me semble plus probable. Ça m'arrive souvent de m'imaginer des discussions romantiques avec Dan, alors cela n'a rien d'impossible.
Quand j'arrive à inspirer et expirer correctement, Marie la bibliothécaire passe à côté de moi avec un petit sourire en coin. D'une voix intéressée, elle m'interroge :
— Bah alors Jessie ? Tu refuse de prendre soin du cœur du beau Dan ?
J'écarquille les yeux. Oh mon dieu. Oh mon dieu. Oh mon dieu.
— Tu veux dire que je n'ai pas rêvé ? je demande d'une voix tremblante avant de déglutir péniblement.
Au moins, je parle de nouveau. Mais je n'ai pas rêvé ! Alors pourquoi c'est à Marie que je réponds et pas à Dan. Oh non, je sens que je vais mourir jeune et de gêne, avec plein de regrets.
— Oh je peux t'assurer que tu n'as pas rêvé ! s'esclaffe Marie avant de s'éloigner quand quelqu'un arrive dans mon dos.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec moi, aujourd'hui ? Je ne peux donc pas me reposer deux secondes ? Je ne fais pas attention à la personne qui se trouve près de moi. À la place, je me prends la tête entre les mains et m'affale sur la table de la bibliothèque. Je ne me sens vraiment pas bien, mais je préfère me dire que ces maux de ventre ne sont qu'un symptôme d'une grande fatigue.
— Madame est célèbre. Je suppose que tu vas m'annoncer que notre contrat prend fin, pas vrai ? m'interroge une voix que je reconnaitrais entre mille.
Quand Finn s'assoit à côté de moi, je remarque que ses mâchoires sont contractées et qu'aucune émotion ne défile sur son visage. Je laisse échapper un râle avant de me taper la tête contre le bois de la table.
— Nooon, je ne veux pas parler, je dis d'une voix ensommeillée. Laissez-moi tous tranquille ! Je suis déjà assez secouée.
Je jurerai entendre un petit sourire dans sa voix quand Finn me répond :
— Fatiguée ?
J'acquiesce avant de me redresser dans un soupir. Devant mes yeux, des mèches de mes cheveux dansent et me bloquent la vue. Je les repousse en soufflant et le visage contrarié de Carder m'apparait alors.
— Qu'est-ce que tu veux ? je lui demande alors.
— La confirmation que je vais devoir prévenir Terrence que je n'ai plus de copine.
Je fronce les sourcils. Les nouvelles vont vite à ce que je vois. Mais ce n'est pas le sujet. Il doit sûrement croire que j'ai accepté la demande de Dan. Sauf que j'ai été trop lâche, et je ne sais pas comment le lui annoncer.
— Euuh, en fait, peut-être qu'on peut trouver un arrangement pour continuer de faire semblant de sortir ensemble.
Ma voix n'est pas très assurée et je comprends au visage étonné de Finn qu'il ne s'attendait clairement pas à ces mots. Il ouvre la bouche pour parler puis la referme. Lui aussi a du mal à s'exprimer aujourd'hui.
— Tu veux sortir avec deux personnes en même temps ? finit-il par me demander.
Je souris tristement avant de répliquer.
— Le problème, c'est que j'ai eu le trac devant Dan donc je n'ai rien dit. Et je n'ose pas lui en reparler. Alors, il m'a donné un délai jusqu'au bal d'hiver pour lui donner ma réponse.
Les yeux de Finn s'écarquillent davantage et je crois bien qu'ils vont finir par sortir de leurs orbites.
— Donc... attends, tu n'as pas dit oui ? s'écrie-t-il. Mais Morgan ! Je croyais que c'était pour ça qu'on faisait semblant. Pour Dan !
— J'avais peur ! je m'exclame. Et maintenant, je regrette, mais je pense que j'ai toujours peur d'aller lui en parler.
— Mais de quoi t'as peur ? me demande-t-il presque agacé.
— D'être amoureuse pour de vrai !
La vérité dans toute cette histoire, c'est que ça me terrifie. Ce n'est pas de Dan dont j'ai peur. C'est d'une relation. Avec Carder, on fait semblant, et ça me convient parfaitement. Mais embrasser pour de vrai ? Sourire et aimer pour de vrai ? Non, ça me fout les jetons. Je ne pourrais pas, ou du moins pas maintenant. Quand on a mis ce contrat au point avec Finn, j'espérais que ça me permettrait de m'habituer aux relations amoureuses, mais ce n'est pas du tout le cas.
Je vois les yeux de Finn s'agrandir encore un peu et j'ai peur de ce qu'il va dire. Il doit me trouver ridicule maintenant. Il doit penser que je ne suis qu'une gamine, que je suis idiote. Il aurait raison de croire ça.
Je remarque seulement maintenant que mon cœur s'est emballé quand j'ai crié ça. Il y a aussi quelques personnes qui nous regardent de travers, Finn et moi, alors je baisse la tête.
— Mais Morgan, tu es amoureuse de Dan depuis des années. Tu me l'as déjà dit ! Enfin, je ne comprends pas. Tu as déjà passé l'étape de tomber amoureuse. Alors pourquoi tu n'as pas accepté si ce n'est que de ça que tu as peur ?
Je secoue la tête.
— Je sais que je suis difficile à comprendre, mais tu ne saisis absolument pas, Carder. En ce moment, ça va pas du tout. Que ce soit chez moi avec mes parents ou bien à l'école avec mes notes qui baissent. Alors être avec quelqu'un pour de vrai je ne m'en sens pas capable. Et maintenant, je me sens super bête, parce que j'ai été incapable d'aligner deux mots devant Dan. Et j'ai peur que quand, moi, je serai prête, lui ait complètement arrêté de me calculer.
Je sens que je pourrais pleurer. Alors, à la place, je ferme les yeux et j'espère que Finn va finir par partir. Je ne veux pas entendre ce qu'il a à me dire. Je me sens déjà ridicule, alors je n'ai pas besoin que lui aussi.
— Pardon murmure-t-il. Je ne savais pas. Excuse-moi je n'aurais pas dû réagir comme ça.
Je ne comprends pas vraiment pourquoi il s'excuse. Ce n'est pas son genre de dire pardon. Alors, j'ouvre des yeux brillants pour le regarder. Il parait désemparé quand il comprend que j'ai envie de pleurer. Alors, dans un geste rassurant mais pas très sûr, il me rapproche de lui et referme ses bras sur moi. Là, je me sens en sécurité et je me permets de poser ma tête sur son épaule.
Je dois rêver, pourtant, j'ai l'impression d'entendre son cœur battre de plus en plus vite. Nous restons ainsi le temps de deux minutes, puis je finis par m'écarter, les joues roses. Finn lui-même semble déconcerté par son geste, mais il ne fait aucun commentaire.
— Tu sais quoi ? De toute façon, ça m'arrange que tu restes ma petite amie pour un petit moment. Le coach commence tout juste à me pardonner les entrainements loupés. Et puis, je dois avouer que ça m'amuse un peu, cette histoire de faux couple, déclare Finn avec son sourire en coin.
Le coin de mes lèvres s'ourle et je comprends que moi aussi ça m'amuse. Et puis, pour Dan, s'il m'aime vraiment, je suppose qu'il pourra attendre encore un peu, non ? Penser ça, ça me fait un petit pincement au cœur, mais après tout, mieux vaut attendre. Peut-être que dans un mois, on vivra l'histoire d'amour dont j'ai toujours rêvé ! Dans ce cas-là, on sera tous les deux contents d'avoir attendu le bon moment.
— D'accord, ça me va. Continuons encore un peu. Et je crois que ça mériterait un deuxième accord, non ?
Je tends la main à Finn. Il la regarde un instant et un petit rire lui échappe. Puis, ilfinit par me serrer la main. Quand il encre ses yeux noisette dans les miens,je vois des promesses.
*
Le soleil a disparu à l'horizon depuis longtemps maintenant. Mon réveil indique qu'il est passé 20h. Pourtant, quand je sors mon téléphone, je n'hésite pas une seule seconde : je lance un appel visio de groupe avec Hannah et Lise. Enfoncée entre mes oreillers, je regarde mon téléphone et le visage de ma meilleure amie apparait. Hannah semble heureuse que je l'appelle, comme si elle avait besoin de me parler. Elle aussi est dans sa chambre, emmitouflée dans un plaid couleur lilas.
— Jess ! Tu n'imagines pas comme ça me fait plaisir de te voir ! Avec cette histoire de fake dating, c'est vrai qu'on ne se croise plus trop.
Je soupire parce que je sais que c'est vrai. Depuis que je fais semblant de sortir avec Carder, je mange plus souvent avec lui, je traine avec lui et ses amis. Bien sûr, je continue de passer du temps avec mes amies, mais nous nous voyons moins qu'avant. Aux repas, je mange avec elles une fois sur deux et après l'école, je ne peux plus sortir avec elles autant qu'avant car Finn a beaucoup d'entrainements de basket.
— Je sais. Mais je dois vous parler de quelque chose.
Avant que je ne puisse développer, un bip retentit et la tête de Lise apparait sur mon petit écran. Contrairement à Hannah et moi, Lise est dehors. Derrière elle, je crois reconnaitre le potager de ses parents, donc je suppose qu'elle est dans son jardin. Dehors, il fait sombre donc j'ai du mal à discerner ses traits mais ce n'est pas très important.
Je salue Lise et elle en fait de même avec moi. Ensuite – parce qu'Hannah restera toujours Hannah – ma meilleure amie se presse de me rappeler que je dois leur raconter quelque chose. Lise semble intéressée et j'inspire avant de leur expliquer ce qu'il s'est passé tout à l'heure à la bibliothèque.
— Bon, euuh. Vous savez pourquoi je fais ça ? Avec Carder, je veux dire.
— Pour Dan, répond Lise.
J'acquiesce avant de reprendre.
— Eh bien tout à l'heure, j'étais à la bibliothèque et Dan est arrivé en demandant à me parler. Je l'ai écouté, bien sûr. Il m'a expliqué que c'était compliqué avec Cheryl parce qu'il en aimait une autre. Là, j'ai commencé à paniquer, d'autant plus qu'il m'a dit droit dans les yeux que c'est de moi qu'il était amoureux.
Mes amies écarquillent les yeux comme je l'ai fait avec Dan tout à l'heure et je suis prise d'un petit rire nerveux. Bon... Maintenant, prochaine étape ; je dois leur expliquer que j'ai complètement paniqué.
— Aaaah, mais Jess c'est énorme ! Il ne t'aura fallu qu'un seul mois pour obtenir ce que tu voulais. C'est merveilleux ! Je suppose que Finn l'a mal pris, mais ce n'est rien, on s'en fout de lui.
Lise, elle, ne répond rien. Je vois qu'elle fronce les sourcils en me scrutant. Lise a toujours été comme ça ; avant d'agir, elle analyse la situation. Ensuite, je vois un voile de tristesse passer dans ses yeux azur et elle m'interroge :
— Chérie ? Dis-moi que j'interprète mal la situation et que tu lui as sauté dans les bras.
Je me mords la lèvre et je vois Hannah tiquer avant que ses yeux s'agrandissent un peu plus. Bon, j'aurais préféré le leur dire moi-même et pas que Lise le devine, mais au moins, ça aura été plus rapide comme ça...
— Eh bien, il est possible que j'aie pris un peu peur ? je lui réponds d'une voix timide.
— Jess, qu'est-ce que t'as fait ? gronde Hannah.
— Bon, écoutez, j'ai vraiment beaucoup paniqué et je n'ai pas su lui répondre. À ça, il m'a répondu que ce n'était pas grave et que je devrais lui donner ma réponse pour avant le bal d'hiver. Ensuite, il est parti comme ça sans que je puisse lui répondre.
Je vois ma meilleure amie secouer la tête avant qu'une expression prenne place sur son visage. Je la connais bien cette expression ; sourcils froncés, lèvres pincées et yeux presque clos. Elle est en train de réfléchir à un plan.
— Je sais ce que tu vas faire ! finit-elle par s'exclamer. Tu vas-
— Hannah, arrête, je la coupe. Je sais déjà ce que je vais faire. Après le départ de Dan, Finn est arrivé et en a parlé. Il était déjà au courant et pensait que j'avais accepté la demande de Dan puis je lui expliqué tout ce qu'il s'est passé. Il paraissait étonné puis il m'a demandé pourquoi je n'avais rien dit. Je lui ai donc expliqué que j'avais pris peur, puis nous en avons parlé et on a décidé de prolonger notre contrat jusqu'au bal d'hiver.
Je regarde mes amies qui me scrute avec des têtes d'ahuries. Elles semblent presque choquées par ce que je viens de leur dire.
— Ce Carder est un putain de manipulateur, râle Hannah.
— Quoi ?
Je ne comprends pas où elle veut en venir. Finn ? Un manipulateur ? Mais de quoi parle-t-elle ?
— Tu ne vois pas qu'il te kiffe à mort ? Oh merde, Jess. Il t'a manipulée pour que tu continues de faire semblant avec lui. Et je suis sûre qu'il espère que tu tombes amoureuse de lui !
J'écarquille les yeux. Mais elle a fumé, ma parole ! Carder ne m'aime pas, c'est sûr et certain ! Nous nous détestons depuis longtemps. Bon, il est vrai que maintenant, nous nous entendons bien, mais ça ne veut pas dire qu'il m'aime. C'est juste qu'on a appris à mieux se connaitre et que maintenant, nous sommes amis. Oui, voilà. Ce mot, c'est peut-être un peu beaucoup, mais c'est l'impression que j'ai de notre relation.
— Carder ne me kiffe pas, c'est sûr et certain. Il m'a toujours pourri la vie. Maintenant, ça va mieux mais ça ne veut pas dire qu'il me kiffe pour autant.
— Jess, Jess, Jess, soupire Hannah. Ce que tu peux être crédule ! Franchement, tu devrais t'inquiéter si Finn arrêtait de te taquiner... Ça voudrait probablement dire qu'il est mort ! Tu te rends compte ? MORT ! Mais c'est dans son quotidien. Je suis certaine qu'il t'aime en secret. Crois-moi, je m'y connais pas mal en relations amoureuses, moi.
C'est le moment que choisi Lise pour intervenir.
— Je ne sais pas si on peut appeler tes aventures et tes coups d'un soir des « relations amoureuses », Nana.
Hannah soupire mais un petit sourire rieur nait au coin de ses lèvres. Oui, en effet, Hannah n'est pas du genre à avoir de vraies relations sentimentales avec qui que ce soit. Ou du moins, pas des relations amoureuses.
— Pour en revenir à ton histoire, déclare Lise. Tu as dit que tu avais peur. Mais de quoi, exactement ?
J'ai l'impression de tenir la même discussion qu'avec Finn tout à l'heure. De quoi j'ai peur, pourquoi j'ai peur... Pourquoi j'ai dit « non », aussi. Je prends une grande inspiration puis lui réponds :
— D'une relation. Enfin, je veux dire d'une vraie relation, j'ajoute quand je vois Hannah ouvrir la bouche pour rétorquer. Avec Carder, c'est simple parce que c'est faux et qu'il n'y a pas de vrais sentiments. Mais avec Dan, si on est vraiment amoureux, c'est différent et ça me terrifie. Je ne sais pas pourquoi mais y penser me donne froid dans le dos. J'ai l'impression que vivre une relation amoureuse, ça reviendrait à changer. Et vous n'êtes peut-être pas du même avis que moi, ou bien alors, vous pensez que je délire complètement, mais je ne suis pas prête. Pas encore. Et si Dan m'aime, alors il pourra attendre.
Lise me regarde avec un petit sourire et, étonnement, Hannah aussi.
— Tu as raison, Chérie. Dan n'est pas un crétin, il saura t'attendre si c'est vraiment ce qu'il veut, déclare Lise.
— Tu kiffes Finn, s'exclame Hannah en même temps.
Je me tape le front du plat de la main avant de lui rétorquer.
— Non, Hannah. Je ne kiffe pas Carder. On s'entend mieux qu'avant, mais nous n'avons pas de sentiments amoureux l'un pour l'autre. D'accord ? Arrête un peu de voir de l'amour là où il n'y en n'a pas.
Ma meilleure amie ne répond pas, mais elle ne départit pas non plus de son petit sourire moqueur. Elle croit qu'il y a vraiment quelque chose entre Carder et moi, mais c'est complètement faux ! Nous ne sommes rien l'un pour l'autre. Ou peut-être que si. Moi, je suis sa fausse copine, et lui est mon faux copain. Mais ça ne va pas plus loin. Jamais. Ça ne pourrait jamais aller plus loin.
— Oooh, Jess ! Il fallait que je te parle d'un truc moi aussi ! s'exclame Hannah.
— Quoi ?
— Tu vois le pote super sexy de ton Carder ?
Je ne relève pas le « ton Carder ». A la place, je réfléchis à quel pote elle parle. Finn a beaucoup d'amis plutôt beau gosse.
— Un grand avec des cheveux noirs et une chaine autour du cou ! Je crois même qu'il a un tatouage sur le bras.
Sa description me rappelle Sam, mais je ne me souviens pas avoir vu de l'encre sur sa peau. Après, j'avoue que je ne l'ai jamais vraiment maté. Il est sympa, mais ce n'est pas lui que j'aime...
— Sam ?
— Ouiiii, c'est lui ! Dis, tu ne voudrais pas nous organiser une journée tous ensemble ? Toi, ton chéri, son pote beau gosse, moi et Lise. En plus, comme ça, on pourrait se refaire une de nos petites sorties.
Je réfléchis. J'avoue que ce n'est pas bête comme proposition. Je demande son avis à Lise et elle semble partante, elle aussi.
— Je demanderai ses disponibilités à Finn et je vous tiens au courant !
— T'es la meilleure Jess ! s'exclame Hannah. Par contre, je dois vous laisser, mes parents m'appellent pour manger. On se voit demain. Salut !
Elle raccroche avant qu'on ait pu lui dire au revoir et Lise et moi rigolons.
— Moi aussi je vais devoir te laisser, chérie. J'espère que ça ira avec Finn. Je trouve qu'il est vraiment gentil avec toi. Et sache aussi que je suis complètement avec toi pour cette histoire de Dan. Si tu veux attendre, alors attends.
Je lui souris et la remercie.
— Merci, Lise. À demain.
— A demain, me répond-elle avant de raccrocher à son tour.
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