Chapitre 4

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Le lendemain de la vidéo, Gabriel se réveilla avec le poids familier de ses pensées, aussi oppressant qu’un ciel chargé d’orage. Allongé dans son lit, il laissa son regard errer sur le plafond blanc, où la lumière du matin dessinait des formes floues et mouvantes. Il n’avait pas bien dormi. Les quelques heures de sommeil qu’il avait grappillées avaient été entrecoupées de rêves indistincts où Elias et Camille dansaient autour de lui, leurs rires résonnant comme des échos qui refusaient de disparaître.

Il passa une main sur son visage, ses doigts glissant lentement sur sa peau encore tiède de sommeil. Une tension sourde persistait dans sa mâchoire, qu’il avait inconsciemment serrée toute la nuit. Il inspira profondément, tentant d’éloigner cette lourdeur intérieure, mais chaque souffle semblait plus court, comme si ses propres pensées lui volaient l’air.

Il finit par se lever, les épaules basses, traînant les pieds jusqu’à son bureau. Les carnets, les pinceaux, les toiles inachevées… Tout semblait le regarder en silence, attendant qu’il leur donne vie. Mais il n’avait pas l’énergie. Aujourd’hui, il n’avait même pas la force d’essayer.

À l’heure du déjeuner, Gabriel retrouva le petit groupe dans leur coin habituel de la cour. Le soleil, pourtant éclatant, n’arrivait pas à alléger son humeur. La chaleur du béton sous ses pieds et les rires des élèves autour de lui formaient un contraste cruel avec le froid qu’il ressentait à l’intérieur.

Sofia était installée sur un banc, son carnet de croquis ouvert sur ses genoux. Elle dessinait un arbre à moitié dépouillé de ses feuilles, ses doigts tachés de graphite. Amara, debout à côté, mimait une scène dramatique en parlant à haute voix, probablement une nouvelle anecdote de ses escapades à la salle d’arcade. Léon, comme à son habitude, lisait un livre, ses sourcils légèrement froncés, ignorant les éclats de voix d’Amara.

Elias, lui, était assis sur le rebord du muret, une main dans ses cheveux ébouriffés, l’autre jouant distraitement avec une feuille morte qu’il faisait tourner entre ses doigts. Son visage était illuminé d’un sourire léger, et ses yeux brillaient comme s’il portait un secret qu’il n’avait pas encore partagé.

— …et elle m’a dit qu’on pourrait essayer une chanson à trois voix pour la prochaine session. Elle connaît quelqu’un qui joue du piano, et ça pourrait vraiment être incroyable, disait Elias avec un enthousiasme évident.

Gabriel, adossé contre le mur, écoutait distraitement. Chaque mot sur Camille était comme une note discordante dans une mélodie qu’il connaissait par cœur. Il croisa les bras, tentant de masquer sa crispation, mais ses doigts tapotaient nerveusement son coude. Il savait qu’Elias ne faisait rien de mal. Mais cette place que Camille prenait dans sa vie, cette lumière qu’elle semblait apporter… Gabriel ne pouvait s’empêcher de se sentir relégué dans l’ombre.

— Et toi, Gaby ? Ça avance, tes projets ? demanda soudain Elias, sa voix douce brisant le flux de ses pensées.

Le surnom fit sursauter Gabriel. Rarement utilisé, il portait avec lui une intimité qui le déstabilisait. Il releva la tête, surpris par le regard direct d’Elias, chargé d’un intérêt sincère. Pendant une fraction de seconde, le reste du monde sembla s’effacer, et Gabriel sentit une chaleur étrange monter en lui, mélange de nervosité et de réconfort.

— Mes projets ? répéta-t-il, cherchant à gagner du temps, son esprit embrouillé par le changement soudain de sujet.

— Oui, tes peintures, tes croquis… Tu travailles sur quelque chose en ce moment ? continua Elias, penchant légèrement la tête, un sourire en coin adoucissant ses traits.

Gabriel sentit sa gorge se serrer. Pourquoi ce brusque intérêt ? Pourquoi maintenant ? Il tenta de se ressaisir, forçant un sourire détendu.

— Oh, rien de concret, répondit-il en haussant les épaules. Juste des idées, tu sais… des trucs qui me passent par la tête.

Elias plissa légèrement les yeux, comme s’il essayait de lire entre les lignes.

— Tu dis toujours ça, mais je suis sûr que t’as des trucs incroyables. Tu devrais me montrer un jour, ajouta-t-il avec un sourire plus large.

Gabriel détourna légèrement le regard, jouant avec l’ourlet de sa manche pour éviter que ses mains tremblantes ne trahissent son trouble.

— Peut-être, un jour, répondit-il doucement, espérant que la conversation glisse vers un autre sujet.

Elias sembla hésiter un instant, mais son sourire se fit plus malicieux.

— En parlant de projets… Ça te dirait une virée en bateau demain ?

Gabriel releva brusquement la tête, pris au dépourvu par la spontanéité de la proposition. Il cligna des yeux, cherchant à s’assurer qu’il avait bien entendu.

— Une virée en bateau ? répéta-t-il, incertain.

Elias hocha la tête, s’appuyant sur le muret derrière lui. Ses bras croisés semblaient détendre l’espace autour de lui.

— Oui. Mon oncle m’a laissé les clés de son bateau. Rien de grandiose, juste un petit bateau amarré au port. Je me suis dit qu’on pourrait partir un peu au large, prendre quelques trucs à manger et juste… profiter du calme.

Gabriel sentit une chaleur apaisante l’envahir. L’idée de passer un moment avec Elias, loin des rumeurs, des autres, et surtout de Camille, était irrésistible. Une pause dans cette spirale intérieure qui le consumait.

— Ça me tente, répondit-il, un sourire sincère étirant ses lèvres.

Elias lui rendit son sourire, et pendant un instant, Gabriel eut l’impression que tout était simple, comme avant.

Ce soir-là, Gabriel se retrouva assis à son bureau, un carnet de croquis ouvert devant lui. La lumière tamisée de sa lampe jetait une lueur chaude sur ses mains, qui tenaient un crayon avec une hésitation inhabituelle. Il laissa le bout du crayon effleurer le papier, traçant des lignes sans réfléchir.

Quand il s’arrêta, il découvrit un croquis d’un bateau flottant sur une mer calme, entouré de vagues douces et d’un ciel parsemé d’étoiles. Une silhouette était assise sur le bord du bateau, tournée vers l’horizon. Elias. Gabriel posa son crayon, fixant le dessin avec une étrange sensation d’anticipation mêlée de peur.

— Juste une virée en bateau, murmura-t-il. Rien de plus.

Mais il savait qu’il espérait plus.

Le lendemain matin, Gabriel arriva au port un peu en avance. L’air frais du matin portait avec lui l’odeur saline de la mer, mêlée à celle, plus terreuse, des cordages humides et du bois des quais. Les bateaux oscillaient doucement sur les vagues, leurs coques grinçant contre les amarres dans une mélodie presque apaisante.

Elias était déjà là, vêtu d’un t-shirt blanc qui contrastait avec la teinte dorée de sa peau, et d’un short bleu marine qui semblait fait pour lui. Il vérifiait les amarres avec une efficacité décontractée, ses cheveux ébouriffés captant la lumière du soleil. Gabriel sentit son cœur s’accélérer, mais il inspira profondément, ajustant son sac sur son épaule avant de s’approcher.

— T’es prêt ? lança Elias en levant la tête, un sourire éclatant illuminant son visage.

— Plus que jamais, répondit Gabriel, tentant de garder un ton léger malgré la nervosité qui tendait ses muscles.

Elias lui tendit une main pour l’aider à monter à bord. Le geste était simple, mais Gabriel sentit une chaleur parcourir son bras au contact des doigts d’Elias.

Alors qu’ils s’éloignaient du port, le ronronnement du moteur se mêla au bruit des vagues. Gabriel, assis à l’avant du bateau, laissa le vent marin caresser son visage. Pour la première fois depuis longtemps, il sentit la tension dans son corps se relâcher, remplacée par une paix inattendue.

Peut-être que cette virée était exactement ce dont il avait besoin : un moment loin de tout, juste avec Elias et la mer.

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