Chapitre 4 : Plateau repas
Le générique défile sur l’écran du téléviseur, projetant une lueur tamisée dans le salon. L’ambiance est paisible, presque anesthésiée, un instant suspendu dans cette routine du soir que nous répétons sans y penser.
Assise sur le canapé, une assiette sur les genoux, je laisse le film dérouler ses images en fond sonore, sans vraiment m’y plonger. À côté de moi, Vincent avale distraitement une bouchée de pâtes avant de se caler plus confortablement contre les coussins. Il regarde sans regarder, le regard vague, un simple spectateur passif.
Nous avons choisi ce film au hasard, un thriller dramatique dont nous ignorons tout. C’était censé être un moment ordinaire, une soirée comme tant d’autres.
Et puis, la scène arrive.
Sans prévenir.
Je me fige, ma fourchette suspendue en plein mouvement.
À l’écran, un couple s’étreint avec une intensité presque brutale. Il ne s’agit pas d’une scène de sexe classique, de ces échanges feutrés où les corps se découvrent lentement sous la lueur tamisée d’une lampe de chevet. Ici, tout est différent. C’est plus abrupt, plus instinctif, presque incontrôlable.
L’homme plaque la femme contre un mur, ses mains la capturent avec une urgence qui frôle la nécessité. Elle s’agrippe à lui, ses doigts enfouis dans ses cheveux, le souffle court, tremblant d’un désir fiévreux. Ils ne se contentent pas de s’embrasser. Ils se cherchent, s’empoignent, se possèdent, comme si chaque seconde volée à l’autre risquait de disparaître.
C’est animal.
Une chaleur diffuse s’installe en moi, glisse lentement le long de mon échine et vient s’accrocher dans mon ventre, serrant imperceptiblement mes entrailles. J’aurais dû détourner le regard, reprendre mon repas, feindre l’indifférence.
Mais je n’y arrive pas.
Mon cœur s’emballe légèrement, battant à un rythme que je n’avais pas prévu. Une tension discrète, insidieuse, se forme entre mes cuisses, comme un murmure que je ne sais pas interpréter.
La scène dure à peine quelques secondes, et pourtant, c’est suffisant pour que je prenne conscience de ce qui se passe en moi.
Puis, soudain, tout se brise.
Vincent éclate de rire.
— Ah ouais, tranquille…
Son ton est léger, amusé, comme s’il venait d’assister à quelque chose de presque grotesque. Je sursaute légèrement, ramenée brusquement à la réalité.
— Un peu extrême, non ? ajoute-t-il en piochant dans son assiette.
Je ne réponds pas immédiatement, mes pensées encore enchevêtrées dans ce que je viens de ressentir.
Il tourne la tête vers moi et me lance un regard taquin.
— J’te vois pas du tout faire ce genre de truc.
Je fronce légèrement les sourcils, essayant d’ignorer la sensation étrange qui me traverse.
— Pourquoi tu dis ça ?
Il hausse les épaules avec une désinvolture presque agaçante.
— Bah… t’es pas comme ça.
Un froid glisse sur ma peau.
— Comme ça comment ?
Il prend une gorgée de son soda avant de me regarder, son sourire toujours en place.
— Passionnée, animale, sauvage… Ce n’est pas toi.
Quelque chose se noue en moi, un serrement inattendu qui me prend par surprise.
Pourquoi ces mots me heurtent-ils autant ?
Je pourrais laisser passer, hausser les épaules et passer à autre chose. Après tout, ce n’est qu’un film, ce ne sont que des paroles en l’air. Pourtant, une étrange frustration me traverse, diffuse mais persistante, comme une vérité que je n’avais jamais pris le temps d’examiner.
— Ce n’est pas une question d’être "comme ça" ou pas, finis-je par dire d’une voix maîtrisée. C’est juste… une autre façon de faire l’amour.
Vincent rit doucement, avec une nonchalance qui me met mal à l’aise.
— Déjà que la levrette, c’est une fois par an, alors ça…
Je relève brusquement les yeux vers lui, mais il continue à manger, comme si sa remarque était insignifiante.
Il dit ça comme un fait, une vérité absolue qui ne mérite pas de débat. Il ne cherche ni à me provoquer, ni à me blesser, juste à énoncer ce qu’il pense être une évidence.
Mais à l’intérieur, tout implose.
Je voulais répondre, lui dire qu’il exagérait, que ce n’était pas vrai.
Mais…
Il a raison.
Notre routine est bien rodée, linéaire, répétitive. Toujours les mêmes gestes, les mêmes positions, les mêmes nuits. Une mécanique parfaitement huilée, mais dépourvue de cette spontanéité brute que j’ai vue à l’écran.
Est-ce que c’est moi qui ai imposé ça ?
Est-ce que c’est moi qui ai éteint quelque chose ?
Je repose lentement ma fourchette sur le bord de mon assiette. Mon appétit a disparu.
Le film continue.
Mais moi, je suis ailleurs.
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