Chapitre 11 : Le vide
La soirée s’étire dans une lenteur familière, une de ces longueurs pesantes où le temps semble s’épaissir, où chaque minute qui passe ressemble à la précédente, où rien ne vient troubler l’équilibre d’une routine bien rodée, où tout semble parfaitement à sa place et pourtant… quelque chose cloche, quelque chose vibre sous la surface, un frémissement imperceptible mais bien réel, une tension invisible qui n’a pas de nom mais qui prend de plus en plus de place en moi, comme une onde sourde qui s’étend dans mon corps sans que je ne parvienne à l’arrêter.
Je suis là, allongée sur le canapé, le dos calé contre les coussins, mes jambes repliées sous moi, une main posée sur mon ventre, l’autre serrant distraitement un coussin contre ma poitrine comme si ce simple geste pouvait combler ce manque que je refuse encore d’identifier, comme si me raccrocher à quelque chose de tangible pouvait me maintenir ancrée dans ce moment, dans cette scène qui devrait me sembler normale, dans cette soirée qui ressemble à tant d’autres, dans cette atmosphère qui ne m’a jamais dérangée avant, mais qui ce soir, m’oppresse, m’étrangle, m’éloigne encore un peu plus de tout ce que j’essaie désespérément de retrouver.
À côté de moi, Vincent est installé dans une posture qui lui est propre, cette manière négligée de s’affaler sur le canapé, un bras passé derrière mes épaules, ses doigts effleurant parfois ma peau sans véritable intention, un geste mécanique, absent, un geste qui aurait pu être tendre si je ne le connaissais pas par cœur, si je ne savais pas qu’il ne signifiait rien d’autre que l’habitude, que l’automatisme d’un couple qui a appris à se mouvoir ensemble sans même y penser.
Il a les yeux rivés sur son téléphone, son autre main posée sur la boîte de pizza qu’il ouvre d’un geste distrait pour attraper une nouvelle part, mâchant sans vraiment y prêter attention, absorbé par quelque chose sur son écran, probablement un fil d’actualités, une vidéo, un article qu’il ne finira pas, quelque chose de futile, quelque chose de banal, quelque chose qui le garde à l’écart de moi alors que nous sommes pourtant collés l’un à l’autre.
Je devrais être là, moi aussi.
Je devrais être dans ce moment.
Je devrais ressentir ce que je suis censée ressentir.
Mais il n’y a rien.
Rien d’autre que cette sensation de flottement, ce détachement étrange, cette absence qui ne fait que grandir en moi à mesure que les secondes s’étirent, à mesure que je prends conscience de ce que je ne veux pas voir, de ce que je n’ose pas encore formuler, de ce que je tente d’ignorer en me raccrochant à la normalité de cette scène, en me disant que c’est juste une fatigue passagère, juste une lassitude due au quotidien, juste une de ces phases que traversent tous les couples, juste une baisse de régime qui finira par disparaître avec le temps, avec les efforts, avec l’habitude.
Mais ça ne disparaît pas.
Ça s’installe, ça s’enracine, ça devient une partie de moi, une partie de nous, une partie de ce silence qui n’a jamais été aussi pesant qu’à cet instant précis où je me rends compte que je ne sais plus ce que je fais ici, que je ne sais plus ce que je ressens, que je ne sais plus si j’ai encore envie de ressentir quelque chose.
Vincent repose son téléphone sur la table basse, s’étire doucement avant de tourner enfin la tête vers moi, son regard bleu effleurant le mien avec cette douceur qui m’a autrefois fait fondre, ce regard qui aurait dû me ramener vers lui, ce regard qui, aujourd’hui, ne me fait plus rien.
— T’es fatiguée ?
Je cligne des yeux, mets une seconde de trop à répondre, prise dans mes pensées, avant d’esquisser un sourire et de hausser vaguement les épaules.
— Un peu.
Mensonge.
Je ne suis pas fatiguée.
Je suis ailleurs.
Vincent se rapproche légèrement, passe un bras autour de moi pour m’attirer contre lui, m’enveloppe dans cette étreinte qui devrait me réconforter, dans cette chaleur familière qui a toujours été mon refuge, dans ce contact qui devrait me faire du bien, qui devrait m’apaiser, qui devrait me rappeler à lui, qui devrait me rappeler à nous.
Je laisse ma tête reposer contre son torse, je respire son odeur, je ferme un instant les yeux en espérant retrouver cette sensation de sécurité, cette évidence, ce frisson d’autrefois.
Mais il n’y a rien.
Mon corps ne réagit pas.
Mon cœur ne s’accélère pas.
Ma peau ne s’échauffe pas.
Il me serre un peu plus fort, dépose un baiser sur mes cheveux, murmure un ça va ? T’es bizarre, ce soir, une simple phrase, une simple constatation qui me donne envie de crier, qui me donne envie de pleurer, qui me donne envie de disparaître dans cet espace vide entre nous, cet espace que j’ai créé, cet espace que je ne sais plus comment combler.
Je prends une inspiration discrète, retrouve ce sourire qui me protège, et souffle doucement :
— Je suis juste fatiguée.
Il ne pose pas plus de questions.
Il se contente de déposer un autre baiser, plus bas cette fois, sur ma tempe, puis sur ma joue, puis dans le creux de ma mâchoire, un chemin qu’il connaît par cœur, un chemin qu’il emprunte sans même y penser, un enchaînement de gestes qu’il a répétés tant de fois qu’ils n’ont plus besoin d’être guidés par une intention, par un désir, par une envie.
Un frisson me traverse.
Mais pas le bon.
Pas celui que je devrais ressentir.
Pas celui que je veux ressentir.
Il descend lentement vers mon cou, ses doigts effleurent ma taille, son souffle chaud glisse contre ma peau, et au lieu de répondre, au lieu de me rapprocher, au lieu de laisser mon corps s’abandonner au sien, je me ferme, imperceptiblement, mais définitivement, mon ventre se contracte, une tension s’installe, pas celle du désir, mais celle du malaise, une barrière invisible que je ne contrôle pas, mais qui est bien là.
Il attrape mon regard, cherche une réponse, un signe, quelque chose qu’il ne comprend pas encore, puis murmure, toujours aussi doux, toujours aussi patient :
— On va se coucher ?
Je devrais dire oui.
Je devrais en avoir envie.
Mais tout en moi refuse.
Alors je détourne les yeux, esquisse un sourire forcé, et souffle un J’ai mes règles… désolée, un prétexte facile, un mensonge qui coupe court à ce que je ne peux pas lui donner.
Il recule légèrement, sans montrer de frustration, sans poser de questions, sans insister.
— Oh, t’inquiète, c’est pas grave.
Il embrasse mon front, attrape son téléphone, reprend exactement là où il s’était arrêté, comme si de rien n’était, comme si cette seconde suspendue entre nous n’avait jamais existé.
Je reste figée.
Et alors que je l’observe, quelque chose en moi se fissure.
Parce qu’il ne remarque rien.
Parce qu’il ne voit pas.
Parce qu’il ne comprend pas que tout en moi est en train de changer.
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