Chapitre 13 : Présence
L’odeur familière du hall m’accueille dès que je pousse la porte, un mélange reconnaissable entre le cuir des fauteuils, le bois ciré du comptoir et cette note légèrement vanillée qui flotte toujours dans l’air, une signature olfactive censée évoquer le luxe discret, le confort, la sérénité.
Mais rien en moi n’est serein.
J’inspire doucement, cherchant à remettre mes idées en place, à me convaincre que tout va bien, que la nuit m’a suffi pour retrouver un certain équilibre, que le café trop serré avalé ce matin a effacé les traces d’un trouble que je refuse de nommer.
Tout va bien.
Je suis reposée. Je suis concentrée. Je suis en pleine possession de mes moyens.
Alors pourquoi ai-je encore cette impression d’être décalée, comme si mon corps et mon esprit ne parvenaient pas à s’aligner, comme si quelque chose en moi continuait de flotter entre deux états, entre deux réalités ?
Je traverse le hall, le claquement léger de mes talons se perdant dans l’espace vide, et rejoins la réception où Gabi est déjà installée derrière le comptoir, absorbée par l’écran de son téléphone.
— Ah, bah enfin, t’es vivante, toi, lance-t-elle en levant les yeux, son ton léger mais chargé d’un sous-entendu que je ne comprends pas immédiatement.
Je fronce légèrement les sourcils.
— Quoi ?
— J’ai essayé de t’appeler hier soir, t’as pas répondu.
Je me fige une fraction de seconde.
Un battement trop long, un silence trop perceptible.
Puis, rapidement, je retrouve un sourire, ou du moins l’illusion d’un sourire, un automatisme que je maîtrise presque parfaitement, sauf peut-être aujourd’hui, sauf peut-être face à elle.
— J’étais crevée… j’ai dormi tôt.
Je déteste à quel point ma voix sonne fausse.
Gabi plisse les yeux, clairement sceptique, l’observatrice redoutable qu’elle est captant immédiatement ce qui ne va pas, ce qui dépasse, ce que je tente de dissimuler sous une banalité trop bien rodée.
— Mouais.
Elle me détaille un instant, puis pose son téléphone sur le comptoir, une lueur amusée dans le regard, l’amorce d’une curiosité malicieuse que je sais déjà impossible à esquiver.
— C’était bien, ta soirée ?
Je me concentre sur l’ordinateur, ouvre les logiciels habituels, fais semblant d’être absorbée par des chiffres, des réservations, n’importe quoi qui pourrait détourner l’attention de moi.
— Oui, tranquille.
— Tranquille ?
Son ton s’étire, sceptique, provocateur.
Elle croise les bras, appuyée négligemment contre le comptoir, et je sens déjà le piège se refermer.
— Tu vas me faire croire que t’as passé la soirée avec ta bande de Bisounours sans rien picoler ?
— J’ai bu un peu…
— Un peu.
Elle ricane, secoue la tête comme si elle en savait déjà trop, comme si elle avait déjà eu accès à l’information que je tente encore de dissimuler.
— Thomas m’a envoyé un message ce matin.
Mon corps réagit avant même que mon cerveau ne comprenne.
Ma tête se redresse brusquement, mes doigts cessent de pianoter sur le clavier, mon souffle se suspend une fraction de seconde de trop.
— Hein ?
— Ouais, il m’a raconté votre discussion sur le sexe en couple.
Un choc.
Invisible.
Interne.
Mon ventre se serre, mon estomac se contracte, une vague brûlante remonte dans ma poitrine tandis que les images de la veille me reviennent en mémoire.
Ce que j’ai dit.
Comment je l’ai dit.
Gabi me fixe avec un sourire en coin, sa patience évidente, attendant simplement de voir comment je vais me débrouiller pour me sortir de ça.
— T’étais bien lancée, apparemment, ajoute-t-elle en arquant un sourcil, faussement innocente.
— Je…
Ma gorge est sèche.
Je me racle discrètement la voix, détourne les yeux, cherche une échappatoire, une issue, une façon de désamorcer ce qui est en train de se jouer.
— J’étais pompette, j’ai juste dit des conneries.
— Des conneries, hein ?
Elle ne me quitte pas des yeux.
Puis, lentement, avec cette expression féline qu’elle arbore lorsqu’elle sent qu’elle touche quelque chose de vrai, elle laisse tomber :
— Tu sais… Les ivrognes et les enfants disent toujours la vérité.
Je me crispe imperceptiblement.
Avant même que je ne trouve quoi répondre, un mouvement capte mon attention.
Mon regard se lève, instinctivement attiré.
Marc.
Il vient d’entrer dans l’hôtel.
Et instantanément, tout change.
L’air lui-même semble se modifier, plus dense, plus lourd, comme si sa simple présence influait sur l’espace autour de lui.
Costume sombre, démarche fluide, cette aisance naturelle qui ne relève pas de l’arrogance, simplement d’une certitude absolue en lui-même. Il ne cherche pas l’attention.
Mais il l’a.
Sans effort.
Sans chercher à la capter.
Mon corps réagit avant même que je ne le décide, avant même que je ne le comprenne, avant même que mon esprit ne puisse freiner ce qui est en train de se produire.
Une chaleur subtile remonte le long de ma colonne vertébrale, un frisson léger, une tension instinctive qui ne devrait pas être là.
Pourquoi ?
Il ne m’a rien fait.
Rien.
Et pourtant…
Lorsqu’il s’approche du comptoir, lorsqu’il réduit lentement la distance entre nous, lorsqu’il s’arrête juste en face de moi, son regard trouve immédiatement le mien.
Direct.
Précis.
Un impact.
— Bonjour, Cloé.
Sa voix.
Toujours ce ton posé, légèrement grave, une infime inflexion qui glisse sur ma peau, qui s’immisce sous ma peau, qui s’installe là où je ne veux pas qu’il s’installe.
Mes lèvres s’humidifient instinctivement.
— B… Bonjour.
Je me déteste de bégayer.
À côté de moi, Gabi observe la scène en silence, son sourire caché derrière son téléphone.
Marc ne la regarde même pas.
— Je voudrais prolonger mon séjour d’une nuit.
Je cligne des yeux.
Il reste.
Jusqu’à demain matin.
— Ah… D’accord.
Je tape rapidement sur mon clavier, m’accroche à cette tâche comme à une bouée, cherchant un moyen d’échapper à cette sensation diffuse qui s’insinue partout en moi.
Mais il est là.
Partout.
Dans ma peau.
Dans l’air.
Dans l’espace trop restreint entre nous.
Je lui tends la confirmation.
Ses doigts frôlent les miens.
Un contact infime.
Un frisson immédiat.
Marc récupère le papier, puis relève les yeux vers moi.
— C’est agréable de revenir quelque part où l’on se sent bien accueilli.
Mon souffle se suspend.
Un sous-entendu… ou juste une phrase banale ?
Mais je réponds une fraction de seconde trop tard.
— Tant mieux.
Et Marc, doucement, esquisse un léger sourire.
— À plus tard, Cloé.
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