CHAPITRE 14 – UNE INVITATION OUVERTE

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L’hôtel est silencieux, vidé de son agitation habituelle, l’ambiance feutrée du hall contrastant avec l’énergie qui a régné ici toute la journée. À cette heure-là, il ne reste que quelques lumières tamisées, le bruit lointain d’un ascenseur qui se referme, le murmure discret d’un téléviseur allumé dans une chambre quelque part à l’étage.

Derrière le comptoir, je fais défiler les lignes d’un tableau de réservations sans vraiment les voir, mes doigts tapotant distraitement sur le clavier, tentant de donner l’illusion d’un travail en cours, alors qu’en réalité, je ne fais que tuer le temps.

L’ennui.

Et aussi… autre chose.

Un poids diffus dans ma poitrine, un tiraillement étrange dans mon ventre, une impression difficile à nommer, qui me trouble plus que je ne veux l’admettre.

Marc est encore là.

Cette pensée me traverse comme une évidence, s’installe en moi sans que je l’aie convoquée, et aussitôt, je le visualise dans sa chambre, debout devant la fenêtre, peut-être en train de lire, de travailler, de boire un verre, ou peut-être… peut-être simplement allongé sur le lit, un bras passé derrière sa tête, son regard fixé au plafond, attendant que la nuit passe.

Non.

Pas dormir.

Je secoue imperceptiblement la tête, tente de chasser cette idée avant qu’elle ne prenne racine, avant qu’elle ne s’étende, avant qu’elle ne m’échappe totalement.

Et puis, un bruit discret brise le silence du hall.

Un verre posé sur le comptoir du bar.

Mon regard se lève.

Il est là.

Assis seul, un whisky ambré devant lui, le dos légèrement incliné contre le dossier du fauteuil, il ne semble pas prêter attention au monde qui l’entoure. Il ne cherche pas à capter les regards, il ne tente pas d’imposer sa présence.

Mais il l’impose quand même.

Naturellement.

Sans effort.

Et je la ressens jusque dans ma peau.

Mon cœur rate un battement, et je détourne les yeux trop vite, comme si ce simple geste pouvait me soustraire à l’attraction qu’il dégage, comme si ignorer sa présence allait suffire à effacer cette tension sourde qui vibre entre nous depuis le premier regard échangé.

Mais déjà, il se lève.

Il vient vers moi.

Ses pas sont lents, calculés sans l’être, maîtrisés d’une façon presque instinctive. Il ne se presse pas, il sait que j’ai déjà conscience de sa présence avant même qu’il ne soit arrivé.

Lorsqu’il s’arrête devant le comptoir, son regard capte immédiatement le mien, l’accroche avec cette intensité troublante qui me donne l’impression qu’il voit au-delà de ce que je montre, qu’il perçoit ce que je refuse encore d’admettre.

— Vous avez l’air de vous ennuyer.

Sa voix est basse, posée, un murmure parfaitement maîtrisé, presque intime malgré l’espace qui nous sépare encore.

Je cligne des yeux, prise au dépourvu, comme si j’avais oublié un instant comment parler.

— Je… Oui, un peu.

Je tente un sourire, un geste automatique qui sonne légèrement faux, qui me trahit malgré moi.

— À cette heure-ci, il n’y a plus grand monde.

Marc incline légèrement la tête, comme s’il pesait ma réponse, comme s’il analysait chacun de mes mots, chacun de mes silences, chaque hésitation dans ma voix.

Puis, d’un ton toujours aussi calme, il pose sa question, une question si banale et pourtant si dangereuse.

— Alors je peux vous tenir compagnie ?

Une phrase anodine.

Mais je la ressens comme un courant électrique qui remonte le long de mes bras, qui s’accroche à ma peau et refuse de disparaître.

J’hésite une seconde.

Et cette seule hésitation suffit à lui donner une réponse.

Je hoche la tête.

— Bien sûr.

Il pose son verre sur le comptoir et s’installe en face de moi.

Le silence s’étire, mais il n’est pas gênant.

Il est simplement chargé.

— Vous travaillez ici depuis longtemps ?

Sa question est posée avec une fluidité déconcertante, comme s’il savait déjà qu’il n’aura pas besoin de forcer, que je vais lui répondre, que je vais continuer cette conversation sans même y réfléchir.

— Trois ans.

— Vous aimez ça ?

Je hausse vaguement les épaules.

— J’imagine.

Un sourire effleure ses lèvres, léger, presque imperceptible.

— Vous imaginez ?

— Disons que…

Je cherche mes mots.

— Ce n’est pas un métier passion.

Il hoche lentement la tête, comme s’il acceptait cette réponse sans pour autant en être totalement convaincu.

— Mais vous êtes consciencieuse.

Je fronce légèrement les sourcils.

— Comment vous pouvez savoir ça ?

— Je l’ai vu.

Il marque une pause, observe son verre un instant avant de relever les yeux vers moi, son regard s’ancrant un peu plus profondément dans le mien.

— Quand vous avez réglé mon problème d’évier.

Un battement de silence.

Puis, sans précipitation, il tourne lentement son verre entre ses doigts.

— J’ai beaucoup aimé vous voir à l'œuvre.

Mon souffle se suspend une fraction de seconde.

— Pardon ?

Son sourire est infime, à peine une esquisse sur le coin de ses lèvres.

— Sous l’évier.

Oh.

La chaleur qui me traverse est soudaine, fulgurante, un mélange d’embarras et d’autre chose, quelque chose de plus profond, de plus instinctif, de plus dangereux.

— C’était intéressant. De voir à quel point vous étiez minutieuse. Appliquée.

Un silence.

— Dévouée.

Je me redresse instinctivement, croise les bras dans un geste de protection dérisoire.

— C’est mon travail.

Ma voix est plus froide que je ne l’aurais voulu, plus tendue, mais Marc ne semble pas s’en formaliser.

Il incline simplement la tête, comme s’il enregistrait cette information avec amusement.

Puis, lentement, il reprend.

— Et c’est votre travail aussi, d’avoir toujours l’air si… sage ?

Mes yeux se relèvent aussitôt, mon corps réagissant avant même que je ne comprenne ce qu’il vient de dire, avant même que ses mots ne se frayent un chemin jusqu’à ma conscience, avant que je ne puisse mesurer pleinement la portée de ce qu’il est en train d’insinuer.

— Pardon ?

Il ne détourne pas le regard.

Il ne sourit pas.

Son visage reste impassible, parfaitement calme, comme si ce qu’il venait de dire n’était qu’un constat parmi d’autres, une simple observation dénuée de jugement, dénuée d’attente.

— Vous donnez une image très maîtrisée de vous-même, Cloé.

Sa voix est posée, chaque syllabe s’ancre en moi avec une lenteur troublante, une gravité presque intime.

— Je me demande si elle est fidèle à ce que vous êtes vraiment.

Un frisson me traverse, un frisson qui naît quelque part dans mon ventre et remonte jusqu’à ma nuque, un frisson qui me serre la gorge et me laisse sans réponse, prise entre ce qu’il dit et ce que je ressens, entre ce que je veux croire et ce que je commence à comprendre.

Il ne fait que parler.

Il ne me touche pas.

Il ne me drague même pas vraiment.

Et pourtant…

Je ressens cette phrase dans chaque centimètre de ma peau, dans chaque battement irrégulier de mon cœur, dans chaque tension qui s’installe dans mes muscles comme une onde trop lente, trop profonde, trop réelle.

Je me redresse légèrement, croise les bras sans même y penser, un geste dérisoire pour me donner une contenance, pour regagner un semblant de contrôle sur ce qui m’échappe déjà.

— Vous êtes toujours aussi observateur ?

Ma voix se veut légère, détachée, mais elle vacille légèrement, une infime variation que je déteste instantanément, un aveu silencieux qui ne lui échappe pas.

Un sourire discret effleure ses lèvres, à peine perceptible, un frémissement amusé qui disparaît presque aussitôt.

— Seulement quand quelque chose me fascine.

Ma respiration se bloque une fraction de seconde.

Il joue distraitement avec son verre, le faisant lentement tourner entre ses doigts, son regard ne quittant pas le mien.

— Vous êtes quelqu’un d’appliqué. D’attentif.

Sa voix est basse, mesurée, chaque mot glisse entre nous comme une évidence.

— Vous cherchez à bien faire.

Un silence.

— À ne pas décevoir.

Un frisson parcourt mes bras.

— À satisfaire les attentes des autres.

Oh.

La chaleur qui m’envahit est soudaine, violente, incontrôlable.

Il voit trop bien.

Trop loin.

Il s’infiltre là où je n’ai jamais laissé personne entrer, là où même moi, je refuse parfois d’aller, là où je cache tout ce que je ne veux pas affronter.

Je baisse brièvement les yeux, joue nerveusement avec la souris de l’ordinateur, un geste vide, une tentative ridicule d’échapper à ce regard qui me retient, qui m’analyse, qui m’enferme dans une compréhension trop lucide de ce que je suis.

Je devrais détourner la conversation, fermer cette porte qu’il vient d’entrouvrir sans effort.

Mais je ne le fais pas.

Parce que je sens quelque chose bouger à l’intérieur.

Quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer.

Le temps semble passer plus vite que je ne l’aurais cru.

Je n’ai aucune idée du nombre de minutes que nous venons d’échanger, de la durée exacte de cette conversation, de combien de fois mon cœur a changé de rythme depuis qu’il s’est installé en face de moi.

Mais l’horloge affiche minuit passé.

Marc jette un regard à l’heure, puis repose ses yeux sur moi avec une lenteur calculée.

Il se lève, sans précipitation, récupère son verre encore à moitié plein, ajuste la manche de sa chemise d’un geste fluide.

— Il est tard.

Je hoche simplement la tête.

Je ne m’attends pas à ce qu’il ajoute quoi que ce soit.

Mais il ne part pas tout de suite.

Il s’arrête juste devant moi, se penche légèrement, juste assez pour que sa voix soit un murmure, juste assez pour que son souffle frôle ma peau sans me toucher, juste assez pour que cet instant semble basculer dans un espace indéfini où tout devient possible.

— Si vous voulez me rejoindre après votre service…

Il marque une pause.

Juste assez longue.

Juste assez appuyée.

— Ce serait avec grand plaisir.

Son regard s’attarde sur moi, capte la moindre de mes réactions, attend sans rien exiger.

Il attrape son verre, esquisse un sourire imperceptible, un simple mouvement sur le bord de ses lèvres, comme si ce qu’il allait dire ensuite n’avait aucune importance, comme si c’était un détail.

— Pour discuter.

Un silence.

Puis, un dernier regard.

— Ou pour plus.

Oh.

La phrase tombe entre nous comme une pierre dans l’eau, créant des ondulations invisibles qui s’étendent bien au-delà de cet instant, bien au-delà de cette nuit.

Il ne bouge pas immédiatement.

Il me laisse cette phrase en suspens, m’oblige à la ressentir dans toute son ambiguïté, dans toute sa simplicité brutale, dans toute sa puissance.

Puis, sans attendre de réponse, il se redresse, pivote doucement et s’éloigne vers l’ascenseur.

Je ne bouge pas.

Je reste figée derrière le comptoir, le souffle légèrement suspendu, incapable de détacher mon regard de lui alors que les portes métalliques se referment lentement sur sa silhouette.

Il a vu quelque chose en moi.

Quelque chose que je refuse encore d’admettre.

Quelque chose que je ne comprends pas totalement.

Mais cette nuit…

Cette nuit, je vais y penser.

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