Chapitre 20 : Le jeu des apparences
Je pousse la porte de l’hôtel et me laisse envelopper par la chaleur familière du hall, ce contraste doux entre l’air encore frais du matin et l’atmosphère tiède de l’accueil, cette sensation réconfortante de routine, de repères connus, et pourtant, aujourd’hui, tout semble légèrement différent. Malgré la fatigue d’une nuit bien trop courte, je me sens étrangement légère, parcourue d’une énergie diffuse que je ne m’explique pas totalement, une impression nouvelle qui s’accroche à moi comme un secret trop précieux pour être partagé.
Derrière le comptoir, Gabi est affalée sur son siège, un coude planté sur le bureau, l’autre main soutenant mollement sa tête, son air bougon trahissant une nuit écourtée. Elle entrouvre un œil en me voyant arriver, puis fronce aussitôt les sourcils, détaillant mon visage avec un air suspicieux.
— C’est quoi cette tête ? grogne-t-elle, la voix encore rauque de sommeil.
Je dépose mon sac à côté de moi et hausse innocemment les épaules tout en allumant mon ordinateur.
— Quelle tête ?
— T’as une espèce de sourire bizarre.
Elle plisse les yeux, penche légèrement la tête, me scrute avec une attention trop appuyée, et je sens déjà qu’elle ne va pas lâcher l’affaire.
— Genre… trop contente pour une fille qui bosse à l’aube.
Un sourire m’échappe, malgré moi, mais je me reprends aussitôt, haussant les épaules dans une feinte désinvolture.
— T’exagères.
— Pas du tout.
Elle se redresse lentement, croisant les bras sur sa poitrine, son regard pétillant d’une malice grandissante.
— C’est chelou.
Je secoue la tête, concentrant mon attention sur l’écran devant moi, mais son ton s’étire, plus moqueur encore.
— Attends… c’est un mec, c’est ça ?
Je roule des yeux, lâche un soupir exagéré.
— Gabi…
— J’en étais sûre.
Son doigt se pointe sur moi dans un geste théâtral, triomphant.
— Je veux des noms.
— Tu te fais des films.
— Bien sûr.
Elle se renfonce dans son siège avec un sourire satisfait, et son amusement est presque contagieux, mais avant que je puisse répliquer, quelque chose change dans l’air.
Une présence.
Nous étions trop absorbées par notre échange pour remarquer qu’il était là, mais à présent, il se tient devant nous, et l’atmosphère autour de moi se contracte imperceptiblement.
Marc.
Mon cœur manque un battement.
Il est là, debout, calme, posé, son regard ancré dans le mien avec cette intensité maîtrisée qui me fait presque frissonner.
Je me fige une fraction de seconde, prise au dépourvu, une chaleur soudaine montant à mes joues avant même que je ne puisse la réprimer. Il n’a rien dit, il n’a pas eu besoin, son silence est déjà trop chargé, et je me hais un instant d’être aussi réceptive à sa simple présence.
Il dépose sa clé sur le comptoir dans un mouvement mesuré, précis, brisant enfin le silence d’un ton aussi posé que toujours.
— Je viens régler ma note.
Sa voix est neutre, maîtrisée, et pourtant, elle semble vibrer trop fort dans l’espace devenu subitement trop étroit. Je détourne précipitamment les yeux, cherchant refuge dans l’écran de mon ordinateur, tapant mécaniquement sur le clavier pour masquer l’agitation qui s’est emparée de moi.
Mais je sens encore son regard.
Toujours ce même regard.
Celui qui effleure, qui fouille, qui devine.
L’imprimante crache son reçu, et c’est là, dans un élan aussi instinctif qu’irréfléchi, que les mots m’échappent, portés par une impulsion que je regrette presque immédiatement.
— Vous… vous allez revenir bientôt ?
Je me fige intérieurement.
Pourquoi est-ce que j’ai dit ça ?
Pourquoi cette question qui trahit un intérêt que je n’étais même pas prête à admettre ?
Je relève timidement les yeux vers lui, tentant de masquer l’embarras qui me gagne.
Mais Marc, lui, ne cille pas.
Il ne semble ni surpris, ni amusé, ni troublé.
Il répond simplement, d’une voix égale, avec cette neutralité qui me trouble encore plus.
— Je devrai revenir dans quelques semaines.
J’acquiesce, peut-être un peu trop vite, mon regard fuyant, mes doigts crispés sur le papier que je lui tends.
— Ah, d’accord.
Le silence s’étire.
Je le sens peser sur mes épaules, sur ma peau, sur cette tension invisible qui s’enroule autour de moi.
Puis il prend son reçu, le glisse dans la poche intérieure de sa veste, se détourne avec cette même assurance tranquille et s’éloigne vers la sortie.
Je le regarde franchir la porte, et c’est seulement à cet instant que je réalise que j’avais retenu mon souffle.
Je relâche l’air lentement, cherchant à retrouver une contenance, mais à peine ai-je le temps de reprendre mes esprits qu’une voix moqueuse fuse à côté de moi.
— “Vous revenez bientôt ?”
Je ferme brièvement les yeux, déjà consciente de ce qui m’attend.
Gabi.
Je la sens rayonner de satisfaction, son sourire immense, son regard pétillant d’un amusement incontrôlable.
— J’ai juste demandé comme je l’aurais fait avec n’importe quel client, tenté-je d’un ton faussement détaché.
— Ah ouais ?
Elle arque un sourcil, croisant les bras avec un air faussement songeur.
— T’es toujours aussi rouge tomate quand tu poses une question normale ?
Un rire nerveux m’échappe malgré moi, et je passe une main sur mon visage brûlant, consciente que je viens de me trahir toute seule.
— J’ai agi bizarrement, hein ?
— Oh, un tout petit peu.
Gabi jubile, clairement ravie de la scène à laquelle elle vient d’assister, et je ne peux m’empêcher de rire aussi, à moitié honteuse, à moitié exaltée.
J’ai perdu mes moyens.
À cause d’un simple regard.
Et le pire, c’est que je ne sais même pas si j’espère ou redoute son retour.
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