Chapitre 26 : Message tardif
Dix jours.
Dix jours que j’ai envoyé ce mail.
Dix jours sans réponse.
Au début, je vérifiais ma boîte de réception dès que j’attrapais mon téléphone, mes doigts cherchant machinalement cette notification qui n’arrivait jamais. J’espérais voir ce fameux "M." s’afficher sur mon écran, espérais une réponse, un signe, n’importe quoi qui prouverait que je n’avais pas rêvé tout ça. Mais au fil des jours, l’attente s’est effilochée, passant de l’impatience brûlante à quelque chose de plus diffus, de plus amer. J’ai fini par me faire une raison.
Peut-être que je n’aurais jamais de réponse.
Après tout, pourquoi aurait-il pris la peine de m’écrire ? C’était un homme de passage, un client parmi tant d’autres. Peut-être qu’il avait simplement joué, envoyé ce cadeau sans y penser plus que ça, satisfait d’avoir lancé une idée, planté une graine, sans avoir l’intention de la voir germer. Peut-être que j’étais la seule à donner du sens à quelque chose qui n’en avait pas.
Ou peut-être que je m’étais trompée sur toute la ligne.
Ce soir-là, Vincent et moi sommes affalés sur le canapé, lui avec son téléphone, moi sous une couverture trop chaude, une tasse de tisane refroidissant entre mes doigts. Il a mis un film au hasard sur Netflix, un de ces blockbusters où tout explose sans raison, et son bras repose négligemment sur le dossier du canapé, frôlant mon épaule sans vraiment me toucher. Une scène banale, un instant comme tant d’autres, cette routine bien rodée qui, autrefois, m’apaisait, mais qui, ce soir, me semble étouffante.
J’essaie de suivre l’histoire, de me laisser happer par les images qui défilent, mais mes pensées vagabondent, m’échappent malgré moi. Je pense à ces derniers jours, à ce manque diffus qui m’accompagne sans que je sache vraiment comment l’apaiser. Mon corps se souvient encore trop bien de la veille.
Et puis, il y a lui.
Marc.
Il est toujours là, quelque part dans mon esprit, une ombre qui ne veut pas disparaître, un murmure qui s’insinue dans mes pensées aux moments les plus inattendus. Son regard sur moi. Ses mots, pesés avec une précision troublante. Ce contrôle absolu qui me trouble autant qu’il m’attire.
Je devrais l’avoir oublié. Il n’a aucune raison d’occuper autant d’espace en moi.
Mais alors pourquoi est-ce que j’espère encore une réponse ?
Pourquoi est-ce que je me demande s’il pense à moi, s’il imagine ce que j’ai ressenti, s’il sait que je l’attends encore, malgré moi ?
Vincent est à côté, détendu, le bras posé négligemment sur le dossier, les yeux rivés sur le film.
Tout est normal.
Tout devrait être normal.
Je suis avec lui. Ici, dans cet appartement qui est le nôtre, dans cette scène qui s’est rejouée des centaines de fois. Je devrais être ancrée dans ce moment, profiter de cette soirée tranquille, laisser mon corps se fondre contre le sien, sentir la chaleur de sa présence, savourer cette intimité paisible qui existe entre nous depuis tant d’années.
Mais je n’en ai pas envie.
Mon esprit est ailleurs.
Il erre, dérive vers d’autres sensations, d’autres pensées, des fragments de souvenirs récents qui ne devraient pas me hanter comme ils le font. J’ai beau essayer de me concentrer sur l’écran, les images ne prennent aucun sens. Mon corps, lui, se souvient encore.
Et puis, mon téléphone vibre doucement contre l’accoudoir.
Un frisson traverse ma peau avant même que je baisse les yeux. Ce n’est qu’une notification, un simple rectangle lumineux qui s’affiche brièvement sur l’écran noir. Mais en une seconde, mon souffle s’accélère.
– Réponse tardive
Je reste figée.
Mon cœur cogne si fort dans ma poitrine que j’ai l’impression qu’il va trahir mon trouble, le faire résonner dans toute la pièce. Je ne m’y attendais plus. Dix jours. Dix jours sans un mot, sans un signe, jusqu’à ce message.
Il a répondu.
Je sens une chaleur diffuse remonter le long de ma nuque, mes doigts deviennent moites alors que je reste immobile, consciente que Vincent est juste là, à quelques centimètres. Je jette un regard furtif dans sa direction. Il est absorbé par le film, détendu, complètement inconscient du feu qui vient de s’allumer sous ma peau.
Avec une lenteur calculée, je saisis mon téléphone et fais glisser la notification, mon pouce effleurant l’écran dans un frisson nerveux.
Objet : Réponse tardive
Cloé,
Je suis ravi de voir que tu as apprécié mon attention.
Le plus intéressant, c’est que tu as pris le temps de me retrouver pour me le dire.
Une femme curieuse est une femme fascinante.
J’espère que ce bijou t’a déjà permis quelques découvertes.
M.
Je relis plusieurs fois, incapable de détacher mon regard de ces quelques lignes, comme si leur signification changeait à chaque lecture, comme si, dans la simplicité apparente de ces phrases, se cachait quelque chose de plus profond, de plus troublant encore.
Chaque mot est pesé, maîtrisé, pensé pour provoquer une réaction en moi.
Il sait.
Il sait que j’ai cherché son mail, que j’ai voulu le retrouver, que je n’ai pas seulement accepté son cadeau mais que j’ai fait un pas vers lui, que je me suis exposée en brisant la distance qu’il avait laissée entre nous.
Et cette dernière phrase…
"J’espère que ce bijou t’a déjà permis quelques découvertes."
Il sait.
Peut-être pas tout. Peut-être pas jusqu’où je suis allée avec ce bijou, peut-être pas le vide que j’ai ressenti quand je l’ai retiré, ni l’empreinte persistante qu’il a laissée sur mon corps… Mais il sait que je l’ai porté.
Et qu’il a fait son effet.
Ma gorge est sèche. Je ravale ma salive, passe une main nerveuse dans mes cheveux, tentant d’apaiser le tumulte en moi, mais mon souffle s’accélère légèrement malgré moi. C’est ridicule. Ce n’est qu’un mail.
Mais c’est lui.
C’est lui qui m’écrit, après dix jours de silence. Lui qui, d’une simple phrase, réactive tout ce que j’avais essayé de mettre de côté.
Je referme brusquement mon téléphone, comme si l’objet me brûlait les doigts, le glissant sous la couverture d’un geste trop rapide.
— Tout va bien ?
Je sursaute.
Vincent me regarde, le visage à moitié éclairé par la lumière bleutée de l’écran, une expression légèrement intriguée sur les traits, comme s’il sentait, sans vraiment comprendre, que quelque chose ne va pas.
— Ouais, ouais, juste un mail du boulot.
Je me déteste d’entendre à quel point ma voix sonne fausse, légèrement trop rapide, pas assez naturelle.
Mais il ne semble pas s’en apercevoir.
Il hoche vaguement la tête, repose son attention sur le film.
Moi, en revanche, je sens encore la tension dans mon corps, la crispation au bout de mes doigts, ce léger tremblement sous ma peau.
— T’es bizarre ces derniers temps, t’sais ? lâche-t-il finalement, sans détourner les yeux de l’écran.
— Moi ?
— Ouais. J’sais pas… Un coup t’es hyper joyeuse, un coup t’es dans la lune.
Je me force à hausser les épaules, à prendre une inspiration lente, mes doigts venant se refermer machinalement sur le tissu de la couverture.
— La fatigue, sûrement.
Il ne répond pas.
Déjà absorbé de nouveau par les images qui défilent devant lui.
Je pourrais faire pareil.
Laisser passer. Me recentrer. Me convaincre que ce mail ne signifie rien d’autre qu’un jeu sans conséquence.
Mais c’est impossible.
Mon regard glisse vers mon téléphone, toujours caché sous la couverture.
J’ai envie de relire son message.
J’ai envie de répondre.
Mais pas maintenant. Pas ici. Pas sous les yeux de Vincent.
J’inspire profondément, ferme un instant les paupières, tente d’apaiser la vague d’émotions qui me traverse.
Quelque chose vient de se passer ce soir.
Quelque chose d’invisible, d’intime.
Marc est revenu.
Et maintenant, il attend.
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