Chapitre 27 : Réponse

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Allongée sur le dos, les yeux fixés sur le plafond, je laisse mon esprit dériver, incapable de trouver le sommeil malgré l’obscurité paisible de la chambre. À côté de moi, Vincent dort profondément, la respiration lente et régulière, un bras posé sur mon ventre dans un geste machinal, une étreinte qui, autrefois, m’aurait peut-être réconfortée, mais qui, ce soir, ne provoque rien d’autre qu’une sensation diffuse d’éloignement. Il est là, tout près, et pourtant, il me semble plus lointain que jamais, comme s’il appartenait à une autre réalité, une autre vie, une autre version de moi-même qui, peu à peu, s’efface.

Je devrais dormir, fermer les yeux, chasser ces pensées qui s’accrochent à moi avec une ténacité presque inquiétante. Mais chaque fois que je tente de me plonger dans l’inconscience, une phrase me revient en mémoire, un simple enchaînement de mots qui résonne encore sous ma peau.

"Je suis ravi de voir que tu as apprécié mon attention."

Une chaleur diffuse remonte le long de ma colonne vertébrale, lente et insidieuse, s’insinuant dans chaque recoin de mon corps.

"Le plus intéressant, c’est que tu as pris le temps de me retrouver pour me le dire."

Il sait que je l’ai cherché. Que j’ai dépassé cette frontière invisible que je m’étais fixée.

"Une femme curieuse est une femme fascinante."

Pourquoi ces mots me hantent-ils autant ? Pourquoi ont-ils cette résonance si intime, si troublante ?

"J’espère que ce bijou t’a déjà permis quelques découvertes."

Je serre imperceptiblement les cuisses sous les draps, sentant mon corps se raidir dans un réflexe incontrôlé. Il ne pose pas de question. Il n’a pas besoin de demander. Il affirme. Il sait.

Un frisson glisse le long de ma nuque, un mélange de trouble et d’excitation, un rappel silencieux de ce que j’ai fait, de ce que j’ai ressenti, de cette découverte qui continue de murmurer sous ma peau. J’inspire profondément, tente de calmer l’agitation qui pulse en moi, mais mon esprit ne me laisse aucun répit.

Je devrais répondre.

L’idée s’impose à moi avec une évidence presque brutale.

Mais quoi dire ?

Je pourrais lui avouer la vérité, lui dire que j’ai porté ce bijou toute une journée, que j’ai adoré ça, que j’ai ressenti un mélange d’interdit et de plaisir qui ne m’a pas quittée depuis.

Mais ce serait me livrer trop vite.

Ce serait trop brut, trop facile, trop évident.

Je ne veux pas lui donner ça. Pas comme ça.

Alors, je ravale l’envie brûlante de lui répondre, je me tourne sur le côté, j’enfouis mon visage dans l’oreiller et je tente de me convaincre que je peux attendre. Que je peux ignorer cette tension qui pulse encore sous ma peau, cette excitation trouble qui ne me quitte plus depuis que j’ai lu son message.

Je ferme les yeux, je m’efforce de ne plus penser à lui, à ses mots.

Mais même dans le silence de la chambre, il est là.

Il est partout.

Je franchis les portes de l’hôtel, l’air tiède du hall, l’écho des conversations, le bruissement des valises que l’on traîne sur le sol carrelé, tout semble étrangement lointain, étouffé par cette sensation diffuse de décalage, comme si le monde autour de moi continuait de tourner à son rythme habituel tandis que je restais figée dans un état d’attente que je ne veux pas nommer, une fébrilité discrète que je tente de dissimuler sous la mécanique bien huilée de mes gestes.

Je passe derrière le comptoir, pose mon sac avec une lenteur calculée, allume mon écran, lance les premiers logiciels de la journée, autant d’actions répétitives qui, d’ordinaire, m’ancrent dans ma routine et m’aident à retrouver une forme de normalité, mais qui, aujourd’hui, me paraissent creuses, mécaniques, comme si je les exécutais en pilote automatique, incapable de réellement me concentrer sur ce qui se passe devant moi.

Et puis, il y a Gabi.

Je sens son regard sur moi avant même de le croiser, cette façon qu’elle a d’observer, d’analyser sans en avoir l’air, toujours à l’affût du moindre changement, du moindre signe qui pourrait trahir un secret encore inavoué, et je sais, avant même qu’elle ne parle, qu’elle va dire quelque chose, qu’elle a remarqué cette absence dans mon regard, ce flottement imperceptible que je pensais pourtant camoufler avec soin.

Oh non, pas encore…

Sa voix traîne dans l’air, amusée, presque complice, et lorsqu’enfin je lève les yeux vers elle, je la trouve accoudée au comptoir, une tasse de café entre les mains, l’observant avec ce sourire en coin qui en dit long sur ce qu’elle pense avoir deviné.

Quoi ?

Je tente de garder un ton léger, naturel, feignant l’indifférence en refermant un dossier que je n’ai même pas pris la peine de lire, espérant qu’elle ne creusera pas plus loin, qu’elle laissera cette conversation mourir d’elle-même.

T’as l’air complètement ailleurs.

Elle ne me lâche pas du regard, ses prunelles pétillent d’un éclat malicieux qui me fait comprendre qu’elle ne va pas en rester là, qu’elle a déjà perçu quelque chose et qu’elle compte bien tirer sur ce fil invisible jusqu’à en dérouler toute la pelote, et je sais que si je montre la moindre faiblesse, si je laisse transparaître ne serait-ce qu’une fraction de mon trouble, elle s’y engouffrera sans hésiter.

Je me redresse légèrement, attrape un stylo pour me donner une contenance, et tente un sourire qui, je l’espère, suffira à la convaincre.

Je suis juste fatiguée.

Elle plisse légèrement les yeux, me jauge avec cette expression mi-sceptique, mi-amusée qui lui est propre, puis, contre toute attente, hausse simplement les épaules avant de souffler, d’un ton plus doux, presque sincère :

T’sais, t’es pas obligée de me dire ce qui te travaille… mais quand t’auras envie d’en parler, j’suis là.

Et contre toute attente, cette phrase me déstabilise plus que je ne l’aurais cru.

Je m’attendais à une remarque acérée, à une pique déguisée, à un commentaire un peu moqueur qui me pousserait à rouler des yeux avant de détourner la conversation, mais pas à ça. Pas à une attention sincère. Pas à un soutien silencieux, offert sans insistance, juste là, posé entre nous comme une évidence.

Et l’espace d’un instant, je suis tentée de tout lui dire, de lui avouer que je ne maîtrise plus rien, que mes pensées sont envahies par un homme qui n’est même pas là, qu’un simple message a suffi à raviver un trouble qui ne m’a pas quittée depuis des jours, que je suis en train de basculer dans quelque chose dont je ne mesure pas encore les conséquences.

Mais je n’en fais rien.

Je me contente de lui offrir un sourire, un vrai cette fois, de ceux qui ne nécessitent pas de mots, de ceux qui disent merci sans avoir besoin d’être prononcés, et je murmure simplement :

Merci, Gabi.

Elle hoche la tête en buvant son café, comme si de rien n’était, et l’instant s’évapore dans le tumulte de la réception.

Mais moi, je reste figée, incapable de vraiment reprendre pied.

Je tente de me concentrer, de me forcer à suivre le fil des conversations, à répondre avec l’efficacité habituelle, mais à chaque fois que je baisse les yeux vers mon bureau, mon regard glisse imperceptiblement vers mon téléphone, tentation silencieuse que je me refuse à céder, comme une brûlure sous ma peau qui ne demande qu’à être attisée. Je le sais, je pourrais ouvrir ma boîte mail d’un simple geste, relire encore une fois ses mots, chercher dans chaque phrase une nuance que j’aurais pu manquer, une intention à décrypter, une attente à combler, mais je lutte, je m’accroche à ce qu’il me reste de raison, repoussant encore et encore ce moment où je finirai par flancher.

Lorsque la pause arrive enfin, je me lève avec une précipitation à peine contenue, traverse le couloir d’un pas plus rapide qu’il ne le devrait, me réfugie dans la salle de repos et referme la porte derrière moi avec la sensation d’avoir enfin arraché un masque que je portais depuis des heures. L’espace exigu, le bourdonnement sourd du distributeur de café, l’odeur fade du plastique chauffé par les gobelets en carton, tout s’efface alors que je glisse une main dans ma poche, que mes doigts se referment sur mon téléphone et que, d’un mouvement presque fébrile, je déverrouille l’écran pour voir s’afficher ce message que je connais pourtant déjà par cœur.

Les lettres noires sur fond blanc sont les mêmes, inchangées, mais cette fois, je ne me contente pas de lire, je me laisse happer par ce qu’elles provoquent en moi, par cette impression vertigineuse qu’il a laissé une porte entrebâillée, attendant que je décide si je veux la pousser ou non, me laissant le choix tout en sachant pertinemment que l’illusion du contrôle est la plus subtile des manipulations. Il sait que je vais répondre. Il sait que je n’ai pensé qu’à ça depuis hier soir.

Alors je cède.

Mes doigts tapent sur l’écran avec une hésitation presque douloureuse, les mots se forment puis s’effacent aussitôt, trop directs, trop transparents, pas assez maîtrisés. J’essaie encore, cherche le bon équilibre, ce subtil entre-deux où je ne dévoile rien tout en laissant entendre l’essentiel, et lorsque je trouve enfin la formulation qui sonne juste, celle qui joue avec cette tension sans trop en donner, je me fige, le pouce suspendu au-dessus du bouton d’envoi.

Objet : Une réponse tardive aussi

J’imagine que la curiosité est un trait que nous partageons.
Quant aux découvertes… disons que ce bijou a trouvé sa place.
Cloé.

Une seconde. Deux. L’adrénaline pulse sous ma peau alors que je prends une dernière inspiration, puis, sans réfléchir davantage, j’appuie.

Je reste figée, consciente d’avoir franchi une nouvelle limite sans savoir encore où elle va me mener.

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