Chapitre 28 : Attente infinie

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Jamais encore je n’avais autant regardé mon téléphone. Jamais je n’avais ressenti cette attente aussi viscéralement, ce mélange oppressant d’impatience et de frustration, ce besoin presque physique de voir enfin son nom s’afficher sur mon écran. Depuis que j’ai appuyé sur "envoyer" ce matin, chaque vibration, chaque minuscule notification déclenche en moi un sursaut, un espoir fugace aussitôt balayé par la déception dès que mes yeux parcourent l’écran. Une alerte pour une réservation annulée. Une offre promotionnelle sans intérêt. Un message de Gabi qui m’envoie un énième meme idiot accompagné d’un commentaire moqueur. Tout, absolument tout, sauf ce que j’attends.

Marc ne répond pas.

Les heures s’étirent, lentes, pesantes, me donnant l’impression d’être suspendue à un fil invisible, incapable de véritablement me concentrer sur quoi que ce soit. Je tente pourtant. Je me force à suivre la routine habituelle, à répondre aux clients avec mon professionnalisme habituel, à taper des mails comme si de rien n’était, à agir comme si ma journée était aussi banale que les autres. Mais rien ne capte réellement mon attention. Tout me semble fade, dénué de sens, réduit à un arrière-plan flou et insignifiant.

Il a vu mon message. Il a forcément vu mon message.

Alors pourquoi ce silence ?

Je tente de me raisonner, de me convaincre qu’il est simplement occupé, qu’il ne passe pas son temps collé à son téléphone, qu’il a des obligations bien plus importantes que de répondre immédiatement à un mail. Mais je sais que ce n’est pas une question d’oubli ou de manque de temps. Tout chez lui est calculé. Chaque geste, chaque mot, chaque absence. Ce silence, ce n’est pas un contretemps. C’est un choix.

Il joue avec moi.

Et je suis en train de perdre.

Je soupire, secoue la tête, tente de chasser cette tension qui s’accroche à ma peau, qui me rend fébrile et incapable de penser à autre chose. Je pose mon téléphone face contre le bureau, prends la décision ferme de ne plus y toucher jusqu’à la fin de mon service. Je me jure de tenir au moins une heure sans vérifier.

Je tiens dix minutes.

Puis je craque.

Rien.

Le trajet jusqu’à chez moi se déroule dans un brouillard d’ennui et de pensées parasites, chaque feu rouge devenant une nouvelle occasion de jeter un coup d’œil furtif à mon écran, chaque vibration fantôme me faisant sursauter avant même de réaliser qu’il ne s’agit que d’une illusion de mon esprit trop impatient. Quand j’ouvre enfin la porte de l’appartement, l’odeur familière du dîner me frappe, réconfortante et pourtant étrangère, comme si j’étais déconnectée de mon propre quotidien.

Vincent est déjà là. Il s’affaire dans la cuisine, concentré sur une casserole dont il surveille distraitement le contenu. Il lève les yeux vers moi, m’offre un sourire tranquille, un sourire qui, d’ordinaire, aurait suffi à m’apaiser, mais qui ce soir glisse sur moi sans véritablement m’atteindre.

— Ça s’est bien passé aujourd’hui ? demande-t-il en jetant un coup d’œil rapide dans ma direction.

— Ouais. Comme d’hab.

Je m’approche, l’embrasse machinalement sur la joue, pose mon sac près de la porte. Tout est normal. Tout est parfaitement banal. Mais en moi, rien ne l’est.

Je me force à participer au dîner, à hocher la tête aux bons moments, à sourire quand il le faut, à poser quelques questions d’un ton qui se veut intéressé. Vincent parle de sa journée, me raconte une anecdote sur un collègue, plaisante sur le dernier mail aberrant de son patron. Je réponds. J’acquiesce. Je fais ce qu’on attend de moi. Mais mon esprit est ailleurs.

Mon cœur bat au rythme d’un téléphone toujours silencieux.

À chaque fois que je baisse les yeux vers mon assiette, j’ai cette envie irrépressible de le vérifier à nouveau, ce besoin absurde de confirmer une information qui n’a pas changé depuis la dernière fois. C’est ridicule, je le sais. Mais c’est plus fort que moi.

Je relis mon mail en cachette, encore et encore, comme si la réponse pouvait apparaître d’elle-même, comme si fixer ces quelques lignes pouvait faire plier le destin, me donner ce que j’attends désespérément.

Toujours rien.

— T’es fatiguée ?

La voix de Vincent me ramène brutalement à la réalité. Je relève les yeux et réalise qu’il m’observe, qu’il a remarqué mon absence, mon manque d’appétit, ma distraction.

— Ouais… Longue journée.

Une excuse facile. Une vérité partielle.

Il ne pose pas plus de questions, se contente d’acquiescer en ramassant son assiette avant de se lever pour débarrasser. Je saisis l’occasion, me lève à mon tour, glisse mon assiette dans l’évier et m’éclipse discrètement dans la salle de bain, refermant la porte derrière moi avec un soupir silencieux.

Enfin seule.

Je m’appuie contre le lavabo, ferme les yeux une seconde, tente de faire taire cette impatience qui pulse dans mon ventre comme une vibration sous ma peau. Puis, lentement, je déverrouille mon téléphone.

Mon doigt hésite au-dessus du clavier.

Je pourrais lui écrire.

Un simple "Bien reçu mon message ?"
Ou quelque chose de plus subtil.
Ou… rien du tout.

Je serre les dents, repousse cette tentation qui me dévore. Non. Je ne vais pas lui courir après. Je refuse d’être celle qui cède en premier. Il veut jouer ? Très bien.

Moi aussi, je peux attendre.

Je verrouille mon téléphone et le pose face contre la vasque, comme pour lui retirer son pouvoir sur moi, comme pour m’arracher à cette attente qui me consume.

Mais dans le miroir, mon propre reflet me trahit.

J’ai perdu.

Je suis déjà piégée.

Et je le sais.

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