Chapitre 29 : Présence écrasante

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La boîte noire repose sur ma commode, aussi immobile qu’énigmatique, son couvercle mat absorbant la lumière tamisée de la chambre. Mes doigts effleurent sa surface, un frisson imperceptible me traverse avant même que je ne l’ouvre, comme si je savais déjà ce que je m’apprête à faire, comme si la décision avait été prise bien avant que ma conscience ne l’admette réellement.

Je soulève délicatement le couvercle, le velours intérieur révèle son trésor avec une évidence troublante. Le bijou est là, paisible et pourtant chargé de tout ce que je projette en lui. Le métal, lisse et froid, capte un éclat pâle alors que je le prends entre mes doigts, le fais lentement tourner dans ma paume, laissant le poids familier me rappeler ce que j’ai ressenti la dernière fois, cette tension diffuse, cette chaleur qui s’insinue insidieusement sous ma peau.

Pourquoi aujourd’hui ?

Je pourrais me raconter que c’est un caprice, une envie passagère née du hasard, un geste impulsif, un simple prolongement de l’expérience précédente. Mais je sais que ce serait faux. La vérité est bien plus intime, bien plus dérangeante aussi. Ce n’est pas seulement une question de sensation. Ce n’est pas simplement pour le plaisir de ressentir ce poids discret en moi. C’est lui. C’est Marc. C’est cette façon qu’il a de s’imposer même en son absence, de s’immiscer dans mes pensées, de marquer mon corps d’une empreinte invisible mais indélébile.

Je baisse lentement ma jupe, fais glisser mon string le long de mes jambes, une fine pièce de dentelle noire, délicate, élégante, un de ces ensembles que j’ai achetés avec Gabi sans vraiment réfléchir, sans savoir alors que ce tissu léger deviendrait une sorte de rituel, un détail insignifiant qui me donne pourtant l’impression d’être une autre. Avant, je n’y aurais pas accordé d’importance. Aujourd’hui, je veux me savoir belle sous mes vêtements, même si personne d’autre que moi ne le voit.

Je m’assois sur le bord du lit, inspire profondément. L’air est frais sur ma peau, mais le métal l’est encore plus lorsque je le presse contre mon entrée, une caresse glacée qui me fait frissonner alors que mon corps se tend instinctivement. La résistance est là, infime, presque taquine, et je prends mon temps, pousse lentement, sentant chaque millimètre s’ancrer en moi, chaque muscle s’adapter à cette intrusion pourtant désirée. Un soupir m’échappe quand il trouve sa place, cette sensation à la fois troublante et familière qui me traverse, un mélange de gêne et d’excitation que je ne cherche même plus à combattre.

C’est là.

Je le sens à chacun de mes mouvements.

Et maintenant, il va falloir l’assumer.

Je remonte mon string, ajuste ma jupe, me contemple une dernière fois dans le miroir avant de quitter l’appartement avec cette impression étrange d’être à la fois la même et totalement différente.

L’hôtel grouille d’activité dès mon arrivée, une effervescence qui m’offre un répit bienvenu, un rythme effréné qui me permet de focaliser mon esprit ailleurs, de ne pas trop penser à ce que je ressens, à cette tension sourde qui pulse doucement à l’intérieur de moi. Aujourd’hui, l’établissement affiche complet, les séminaires se succèdent, les appels s’enchaînent, les clients impatients se pressent à la réception.

— J’ai déjà envie de me barrer, soupire Gabi en s’affalant contre le comptoir, une moue dramatique sur le visage alors qu’elle sirote son café.

Je souris en pianotant sur mon clavier, concentrée sur la liste des arrivées, sur les mails à traiter, sur tout ce qui pourrait me détourner de la présence insidieuse du bijou en moi.

— On va survivre, t’inquiète.

Chaque pas me rappelle sa présence. Chaque mouvement un peu brusque, chaque fois que je m’assois, chaque fois que je croise les jambes, un frisson imperceptible me traverse, une pulsation discrète qui resserre mon ventre et accélère mon souffle. C’est diffus, subtil, mais c’est là. Je l’ai voulu, et maintenant je n’ai plus d’autre choix que d’en supporter les conséquences.

L’après-midi s’étire en un tourbillon d’appels, de mails, de documents à imprimer et de clients à satisfaire. Pendant quelques heures, je parviens à oublier. Jusqu’à ce qu’un détail infime me ramène brutalement à la réalité.

Un mouvement, une silhouette, une impression fugace qui traverse mon champ de vision avant même que mon esprit n’ait le temps de l’analyser, et pourtant, sans comprendre comment ni pourquoi, quelque chose en moi sait déjà, une certitude muette qui s’impose avant même que mes yeux ne se lèvent, avant même que mon souffle ne se suspende, avant même que mon cœur ne rate un battement en s’écrasant contre mes côtes sous l’effet d’une pression soudaine et incontrôlable.

Je relève la tête, mes doigts encore figés sur le clavier, et il est là.

Marc.

Immobile, ancré dans l’espace avec cette présence silencieuse et pourtant écrasante qui ne demande rien pour s’imposer, ce charisme brut qui ne cherche pas à attirer l’attention mais qui, pourtant, absorbe tout autour de lui, efface le brouhaha ambiant, le fond sonore des conversations, le bruit des claviers, le vrombissement de la machine à café, comme si son apparition suffisait à figer le monde quelques secondes, à me détacher de tout ce qui m’entoure pour me forcer à ne voir que lui.

Je reste figée un instant, incapable de bouger, incapable de détourner le regard, consciente de la tension qui envahit mon corps d’une manière bien trop familière, bien trop immédiate, bien trop viscérale pour être ignorée, alors même que je sens, au fond de mon ventre, le rappel troublant de ce que je porte, ce poids discret et pourtant omniprésent qui devient presque insoutenable maintenant qu’il est là, maintenant que son regard, calme et précis, s’est posé sur moi comme s’il savait, comme s’il pouvait voir à travers mes vêtements, à travers ma peau, jusqu’à la plus infime de mes failles.

Je ravale discrètement ma salive, tente de masquer mon trouble en redressant imperceptiblement les épaules, en ancrant mes doigts sur le comptoir comme si ce simple contact pouvait m’aider à retrouver un semblant d’ancrage, mais mon cœur bat trop fort, ma respiration est trop courte, et je réalise, avec un mélange de panique et d’excitation, que je suis incapable de contrôler quoi que ce soit.

— Bonsoir, Cloé.

Sa voix, grave, posée, toujours aussi maîtrisée, glisse sur moi comme une lame parfaitement affûtée, douce et pourtant tranchante, un murmure qui me pénètre sans effort, qui s’insinue sous ma peau et s’accroche là où il ne devrait pas.

J’inspire légèrement, tente de ne pas laisser paraître l’effet qu’il me fait.

— Bonsoir.

Le mot est neutre, simple, mais ma voix l’est moins, trop légère, trop fragile, un peu trop précipitée, et je vois, dans l’infime lueur qui traverse son regard, qu’il l’a remarqué.

— Je n’ai pas eu le temps de réserver, mais il me faudrait une chambre pour ce soir.

Je cligne des yeux, détourne brièvement le regard vers mon écran pour m’offrir une fraction de seconde de répit, une excuse pour échapper à son attention brûlante, mais mon estomac se serre aussitôt en découvrant l’état des réservations : complet, aucune disponibilité, Pas la moindre place laissée au hasard, pas le moindre recoin dans lequel le loger, aucun espace où dissimuler l’ombre de mon désir ou la trace de ce trouble qu’il provoque en moi sans même avoir à prononcer un mot, simplement par sa présence, par cette façon qu’il a de m’observer avec une patience presque calculée, une attention qui ne vacille jamais, qui s’ancre sous ma peau sans me laisser d’échappatoire.

Je le sais déjà, avant même d’avoir vérifié l’écran, avant même d’avoir cherché la moindre issue, l’hôtel est complet, toutes les chambres sont prises, chaque réservation confirmée, et pourtant, l’idée de lui dire non, de lui opposer un refus, de briser cette tension à peine voilée qui s’étire entre nous, me semble impensable, presque insupportable, comme si je refusais d’accepter que cette soirée puisse s’achever ainsi, sans qu’il ne demeure quelque part dans ce même bâtiment, entre ces mêmes murs, à une distance à la fois infime et vertigineuse.

Alors je prends une décision. Une décision absurde, irréfléchie, une décision qui défie toute logique et qui pourtant s’impose comme une évidence, une nécessité que je ne peux pas ignorer. Mes doigts glissent sur le clavier, ajustent les données, déplacent une réservation, réattribuent une chambre qui n’aurait jamais dû lui revenir, et dans ce geste, dans cette infime transgression, je sens une montée d’adrénaline, une exaltation troublante qui me fait comprendre, avec une clarté presque brutale, que je viens de franchir une ligne et je n’ai aucune intention de revenir en arrière.

Je relève les yeux vers lui, lui tends la clé.

Il ne la prend pas immédiatement, se contentant de la faire tourner entre ses doigts, un geste lent, mesuré, presque distrait, mais je sais qu’il n’a rien d’anodin, qu’il est en train de décortiquer chaque détail, d’évaluer ce que je viens de faire, d’en prendre toute la mesure, comme s’il goûtait le moment avant même d’y répondre.

Je soutiens son regard sans ciller, même si mon cœur bat un peu trop vite, même si la chaleur diffuse qui s’accroche à ma peau refuse de s’atténuer.

— Chambre 308, dis-je d’une voix que j’essaie de rendre neutre.

Puis, marquant une pause à dessein, comme si je testais quelque chose, comme si j’attendais de voir sa réaction, j’ajoute, doucement, volontairement :

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez l’accueil.

Je le vois, l’éclair fugace qui traverse ses prunelles, la tension infime dans sa mâchoire, la façon imperceptible dont son pouce caresse la tranche de la carte, et je sais qu’il a compris, qu’il a saisi chaque nuance cachée derrière ces mots anodins.

Ce n’est pas une simple formule de politesse.

C’est un rappel.

Un écho à notre première rencontre, à ce moment où, sans le savoir, il a ouvert une brèche en moi.

Il ne répond rien tout de suite, laissant le silence s’étirer juste assez pour que l’attente devienne presque insoutenable, puis, dans un murmure parfaitement maîtrisé, il lâche simplement :

— Je n’y manquerai pas.

Et ces quelques mots suffisent à me couper le souffle.

Je le regarde s’éloigner, traverser le hall d’une démarche posée, confiante, maîtrisée.

La porte de l’ascenseur se referme derrière lui, et seulement alors, je réalise que je retiens mon souffle.

— C’était une très belle improvisation, ça.

La voix de Gabi me ramène brutalement à la réalité, et je cligne des yeux, retrouvant le hall, l’accueil, la lumière artificielle de l’hôtel, tout ce qui, quelques secondes plus tôt, semblait avoir disparu.

Je me tourne vers elle, retrouve son sourire en coin, la lueur amusée qui danse dans ses prunelles, l’attente évidente de celle qui a tout vu, tout compris, et qui ne laissera pas passer ça si facilement.

Je hausse légèrement les épaules, tentant un détachement que je ne ressens pas.

— Je gère.

Elle ricane doucement, secoue la tête.

— Ah ouais ? Et tu vas gérer comment, exactement ?

Son regard se pose sur l’écran encore ouvert, sur la réservation officielle de la chambre 308, sur le nom du client qui, dans quelques heures, viendra réclamer un lit qui n’est plus le sien.

Elle attend une réponse.

Mais on sait toutes les deux que je n’en ai pas.

Elle soupire, attrape son téléphone d’un geste nonchalant, et tout en s’éloignant, lance, faussement blasée :

— Laisse tomber, va. Je vais m’en occuper.

Elle compose un numéro, plaque le combiné contre son oreille et, avant de disparaître dans l’arrière-bureau, je l’entends encore dire, sur un ton faussement affligé :

— Bonsoir monsieur, je suis désolée, mais nous avons un problème dans votre chambre…

Et moi, plantée derrière le comptoir, les mains crispées sur le bois verni, le cœur battant encore un peu trop vite, je ne peux ignorer cette sensation tenace, ce frisson logé quelque part entre la peur et l’excitation.

Je viens de franchir une ligne.

Et je n’ai aucune envie de reculer.

Je décroche machinalement le téléphone, enchaîne les conversations avec une efficacité mécanique, note des informations, donne des instructions, mais chaque geste est automatique, chaque parole dénuée d’intention réelle, comme si mon corps suivait le rythme imposé de la routine tandis que mon esprit, lui, était ailleurs, flottant dans un entre-deux où l’excitation et l’incertitude se confondent en une impatience insupportable.

Puis, soudain, la sonnerie retentit à nouveau, semblable à toutes les autres, banale, anodine, et pourtant, lorsque mes yeux glissent vers l’écran et que je lis ce qui y est affiché, mon souffle se suspend brutalement.

Chambre 308.

Mon cœur bondit dans ma poitrine, un frisson invisible me traverse la peau, et avant même que ma raison n’ait le temps de réagir, mes doigts ont déjà décroché, portant le combiné à mon oreille avec un calme feint, une maîtrise vacillante, tandis que ma voix s’élève, posée, professionnelle, presque trop neutre pour être naturelle.

— Ici Cloé, que puis-je pour vous ?

Un silence, bref, juste assez pour faire monter la tension d’un cran, puis cette voix grave, lente, calculée, celle que je reconnaîtrais parmi toutes, résonne à mon oreille avec une précision implacable, me frappant de plein fouet avant même que les mots ne prennent tout leur sens.

— J’ai besoin que tu viennes me montrer ton professionnalisme.

Une onde de chaleur fulgurante déferle sur ma peau, embrase mon ventre, s’immisce dans chaque muscle, chaque nerf, chaque battement de mon cœur, et pendant une fraction de seconde, je reste figée, incapable de respirer, les joues en feu, les doigts crispés sur le téléphone, consciente du chaos environnant, du bruit, des clients qui passent, des conversations qui se déroulent autour de moi, mais totalement déconnectée de tout, comme si ce simple murmure avait fait basculer mon univers entier.

Ma main se resserre instinctivement autour du combiné, je plaque discrètement le téléphone contre mon oreille, comme pour m’assurer que personne ne puisse entendre ce qui vient de se passer, ce qui est en train de se jouer entre nous, ce fil invisible qu’il tisse avec une habileté effrayante, ce piège dans lequel je tombe volontairement, sans la moindre hésitation.

— Très bien, j’arrive de suite.

Les mots quittent mes lèvres avant même que j’aie pris conscience de les prononcer, une réponse immédiate, instinctive, qui scelle ma décision avant que je n’aie eu le temps de peser mes choix, et à l’instant même où je raccroche, où le silence reprend sa place autour de moi, mon souffle se raccourcit, mon cœur s’emballe, une vague d’adrénaline se répand sous ma peau, brûlante, incontrôlable.

Je relève les yeux et tombe immédiatement sur le regard perçant de Gabi, un sourire amusé flottant sur ses lèvres, un air faussement innocent qui ne trompe personne, elle sait, elle a vu la façon dont j’ai réagi, elle a perçu l’électricité dans l’air, et sans un mot, sans la moindre question, elle me laisse passer, me regarde simplement récupérer un trousseau de clés, prétexte maladroit qui ne dupe personne, et alors que je murmure un rapide "Je reviens dans quelques minutes", elle ne fait que hausser un sourcil, un ricanement léger au bord des lèvres, comme si elle connaissait déjà la suite, comme si elle savait exactement où tout cela allait mener.

Je m’éloigne sans me retourner, traverse le hall, emprunte le couloir menant aux ascenseurs, mes talons résonnant doucement sur le sol ciré, et chaque pas que je fais, chaque mètre que je franchis, je ressens la présence du bijou en moi, cette pression subtile, ce rappel constant de ce que je porte, de ce que j’ai décidé d’offrir à cette journée, de la façon dont mon propre corps me trahit, s’abandonne déjà à quelque chose que je n’ai pas encore pleinement exploré.

Je m’arrête devant la porte de la chambre 308, mon souffle court, mes doigts légèrement tremblants lorsque je lève la main, le poing suspendu dans l’air une fraction de seconde avant d’oser frapper, un battement de silence, une attente insupportable, puis un bruit feutré de l’autre côté, des pas, le cliquetis métallique d’une poignée qui tourne, et enfin, l’instant où tout bascule.

La porte s’ouvre lentement, et il est là.

Marc.

Debout face à moi, imposant sans le moindre effort, le regard ancré dans le mien avec cette intensité calculée qui me cloue sur place, aucune surprise dans son expression, aucun étonnement, juste cette certitude silencieuse, cette évidence brûlante qui flotte entre nous, comme s’il avait su, comme s’il n’avait jamais douté une seule seconde que je serais là, que je viendrais à lui sans résistance, sans question, portée uniquement par cette attraction sourde qui me consume de l’intérieur.

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