Chapitre 31 : L'insupportable manque
Minuit.
L’hôtel est enfin calme. L’agitation de la journée a laissé place à un silence feutré, interrompu seulement par quelques clients qui rentrent tard, des pas étouffés sur la moquette, des murmures lointains. C’est l’heure où je devrais partir, où je devrais attraper mon sac, lancer un dernier "bonne nuit" et refermer la porte derrière moi, mais je suis toujours là, assise derrière mon écran, un dossier ouvert devant moi que je ne lis pas, mon regard fixé sur le téléphone du standard comme si je pouvais l’invoquer par la seule force de ma volonté.
Mais rien.
Depuis que j’ai quitté sa chambre, je guette, j’espère, j’attends. Mon corps entier est en attente. Une tension insupportable me ronge de l’intérieur, une chaleur sourde qui refuse de s’éteindre, une impatience qui me fait tourner en rond, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre que lui.
Pourquoi il ne rappelle pas ?
Il m’a laissée là, tremblante, brisée, frustrée à en hurler. Il m’a rendue folle de désir, il m’a laissée croire que ça ne faisait que commencer, que peut-être, il m’offrirait plus. Et maintenant… plus rien. Un silence qui me torture.
À ma droite, Gabi s’étire en poussant un long soupir avant de refermer son ordinateur.
— Putain, quelle journée. J’suis éclatée. T’attends quoi pour rentrer, toi ?
Je sursaute légèrement, prise en faute. Elle s’attend à ce que je parte en même temps qu’elle, c’est l’évidence, mais je n’en ai pas envie.
— Je vais rester encore un peu… j’ai pris du retard, je préfère avancer sur la matinée de demain.
Mensonge.
Gabi fronce les sourcils, visiblement sceptique. Elle me connaît trop bien.
— T’es sérieuse ? Putain, t’es vraiment une employée modèle, toi.
Je ris doucement, feignant l’indifférence, jouant le rôle de celle qui travaille dur, alors qu’en réalité, je me mens à moi-même, je cherche n’importe quelle excuse pour rester, pour attendre encore, pour lui laisser une chance de me vouloir.
— À demain, alors.
Je hoche la tête. Je la regarde s’éloigner, son sac sur l’épaule, jusqu’à ce que les portes automatiques se referment derrière elle. Et je me retrouve seule.
Seule avec mon attente.
Minuit trente.
Je n’en peux plus.
Je fais semblant de travailler, je clique sans réfléchir, je trie des dossiers inutiles. Tout pour me donner une contenance, tout pour m’empêcher de craquer. Mais mon ventre se tord de frustration, mon corps me trahit.
Le plug est toujours là. Toujours en moi.
Je le sens à chaque mouvement, à chaque respiration, comme un rappel constant de ce qu’il m’a fait aujourd’hui, de ce qu’il a éveillé en moi.
Pourquoi il ne me rappelle pas ?
Il a senti mon état, il a vu la façon dont je tremblais en quittant sa chambre, il sait exactement ce qu’il m’a laissé sur la peau, ce désir insupportable qui me consume depuis des heures. Pourquoi ce silence ?
Je pourrais partir. Je devrais partir. Mais l’idée de rentrer chez moi dans cet état, d’aller me coucher avec Vincent en gardant ce feu sous ma peau, c’est impossible.
Une heure du matin.
J’ai l’impression de devenir folle.
Je ne réfléchis plus.
Je craque.
D’un geste hésitant, mon cœur battant jusque dans ma gorge, je tends la main vers le téléphone du standard, mes doigts tremblent légèrement alors que je compose lentement, trop lentement, le numéro de sa chambre.
308.
Chaque bip me semble une éternité.
Puis, il décroche.
Directement.
Comme s’il savait. Comme s’il attendait que je le fasse.
— Bonsoir, monsieur, ma voix se veut posée, professionnelle, comme si je passais un simple appel de courtoisie, mais je sens mon trouble percer malgré moi, une fébrilité que je n’arrive pas à masquer complètement. J’ai terminé mon service. J’aurais voulu savoir si vous aviez besoin de quoi que ce soit avant mon départ…
Un silence.
Il savoure.
Puis, sa voix, toujours aussi calme, toujours aussi maîtrisée, me frappe comme un coup de fouet.
— J’ai eu tout ce qu’il me fallait pour ce soir.
Un vertige.
Je ne réponds pas tout de suite, ma gorge se serre, ma main se crispe sur le combiné.
Il me repousse.
Il sait que j’espérais plus. Il sait que je supplie presque derrière cette fausse politesse. Il sait à quel point j’ai besoin de lui maintenant.
— Mais ton moment viendra. Sois patiente.
Je ferme les yeux, l’impact de ses mots me transperce.
Je ne peux pas parler, je suis incapable de répondre, alors j’acquiesce simplement, en silence, je raccroche lentement, et je reste figée, le combiné encore dans la main, une boule de frustration coincée dans ma poitrine.
Je voudrais hurler. Pleurer.
Mais je me contente d’attraper mon sac, de traverser le hall, et de rentrer chez moi.
Le froid de la nuit ne calme rien.
Quand j’arrive, l’appartement est plongé dans l’obscurité, le silence épais seulement troublé par le tic-tac discret de l’horloge et le souffle régulier de Vincent qui dort déjà dans la chambre. L’espace semble figé, comme si le monde entier s’était arrêté sans moi, comme si je rentrais dans une vie qui n’était plus vraiment la mienne.
Je referme la porte aussi doucement que possible, retire mes chaussures, les dépose près de l’entrée, laisse tomber mon sac sur la chaise du salon avant de me diriger vers la chambre, mon corps encore électrisé par l’attente, brûlant de tout ce que je n’ai pas eu.
Je me débarrasse de ma veste, puis de mon haut, le tissu glisse lentement le long de mes bras, caressant ma peau encore trop sensible. Mes seins sont lourds, tendus, mes tétons douloureusement dressés sous l’excitation qui n’a jamais faibli, un rappel impitoyable de mon état.
J’ouvre le bouton de mon pantalon, le fais glisser sur mes hanches, le laisse tomber à mes pieds avant de l’abandonner sur le sol. Puis, enfin, je glisse une main derrière moi, frôle la base métallique du bijou toujours ancré en moi, ce témoin silencieux de la journée que je viens de traverser, de l’emprise invisible qu’il a laissée sur mon corps.
Je presse doucement l’extrémité avant de commencer à le retirer, lentement, trop lentement, et la sensation me fait haleter. Je le sens glisser hors de moi, étirant doucement la chair sensible, laissant derrière lui un vide physique qui me foudroie, un manque si violent que je serre les dents pour ne pas gémir.
Putain.
J’ai l’impression d’être plus nue que jamais alors que je le repose dans sa boîte, comme si ce simple objet avait emporté avec lui une partie de moi.
Mais mon corps, lui, réclame toujours.
Je baisse les yeux vers mon ventre, effleure ma peau brûlante du bout des doigts, laisse glisser ma main entre mes cuisses. Je suis trempée. Encore. Comme si mon corps refusait d’abandonner, comme si tout ce que Marc a réveillé en moi ne pouvait pas simplement disparaître avec un refus.
Je prends une inspiration tremblante avant de soulever les draps et de me glisser dans le lit. Il est tiède, imprégné de la chaleur familière de Vincent, et pour une fraction de seconde, j’y cherche un refuge.
Mais ce n’est pas du réconfort que je veux.
Je me tourne immédiatement vers lui, m’approche, me colle contre son dos, ma peau brûlante cherchant la sienne comme une imploration muette.
Je laisse mes doigts glisser sur son ventre, plus bas, plus impatients, je ne réfléchis plus, je veux juste sentir, je veux juste être prise, possédée, comblée.
Sous mes caresses, son souffle change légèrement, un grognement endormi s’échappe de ses lèvres. Il bouge à peine, je presse mes seins contre son dos, ma cuisse entre les siennes, je veux qu’il comprenne, qu’il me réponde.
Je frôle son sexe du bout des doigts.
Il est mou. Endormi. Loin de mon état.
Je le caresse doucement, essaie de l’éveiller, ma main plus insistante, plus impatiente, presque suppliante.
— Mmh… qu’est-ce que tu fais ? Sa voix est rauque, endormie, lointaine.
Je me presse davantage contre lui, embrasse l’arrière de son cou, laisse mes lèvres effleurer sa peau dans une supplique silencieuse.
— Prends-moi, Vincent… s’il te plaît…
Je ne reconnais pas ma voix, trop basse, trop tremblante, trop désespérée.
Il grogne, tourne légèrement la tête vers moi, plisse les yeux dans la pénombre.
— Cloé… il est deux heures du mat’…
— J’en peux plus… j’ai besoin de toi…
Je continue mes caresses, je suis prête à tout pour qu’il me veuille, pour qu’il me soulage, pour qu’il m’arrache enfin à cette frustration insupportable.
— Bordel… t’es sérieuse ? Il soupire, agacé, repousse ma main sans ménagement.
— J’me lève dans trois heures, dors.
Le choc me foudroie.
Mon corps entier se fige.
J’ai l’impression que tout s’écroule en une seconde.
Il ne veut pas de moi.
Il ne me voit même pas.
Il ne comprend rien.
Je reste immobile quelques secondes, ma poitrine se soulève rapidement, mes doigts encore tendus, figés dans le vide, là où il aurait dû être.
Il ne se retourne même pas.
Il se rendort.
Un putain de poignard en plein cœur.
Je me sens humiliée.
Mon corps brûle toujours, mais cette fois, c’est de honte.
Je ravale la boule dans ma gorge, attrape mon oreiller et me lève d’un mouvement sec. Je refuse de rester là, à côté de lui, après ça.
Je traverse l’appartement à pas rapides, je sens encore l’humidité entre mes cuisses, preuve accablante de tout ce qu’il a ignoré.
J’abandonne mon oreiller sur le canapé, me laisse tomber sur le cuir froid, seule, perdue, à bout.
Pourquoi j’ai fait ça ?
Pourquoi j’ai cru qu’il pourrait… ?
Je passe une main tremblante sur mon visage, je veux me calmer, respirer, oublier…
Mais je n’y arrive pas.
Je ferme les yeux.
Et je le vois.
Marc.
Son regard sur moi, l’exact opposé de celui de Vincent.
Là où Vincent m’ignore, Marc me voit.
Là où Vincent me repousse, Marc me pousse à m’abandonner.
Là où Vincent ne comprend rien, Marc sait déjà tout.
Ma main glisse entre mes cuisses, comme un réflexe, comme une évidence, comme un dernier espoir d’éteindre enfin ce feu insoutenable.
Mes doigts trouvent ce que lui a refusé de toucher.
Je me caresse.
Furieusement. Désespérément.
Je repense à la pression des doigts de Marc sur moi, à sa voix posée, à la façon dont il a fait de moi un pantin sous ses ordres.
Je jouis en me mordant la lèvre pour ne pas crier.
Et je pleure presque aussitôt.
Ce n’est pas assez.
Ce ne sera plus jamais assez.
Je finis par sombrer dans un sommeil agité, seule sur ce canapé trop grand, trop froid.
Et dans mes rêves, ce n’est plus Vincent qui est là.
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