Chapitre 31 : L'evidence
J’ouvre les yeux avec difficulté, engourdie, la peau encore marquée par le tissu rêche du canapé. Un instant, je ne me souviens plus pourquoi je suis là, pourquoi mes membres sont si lourds, pourquoi ma gorge est serrée comme si j’avais pleuré toute la nuit.
Puis tout revient d’un coup.
Vincent.
Son rejet.
Le vide insupportable qu’il a laissé en moi.
J’inspire lentement, le cœur engourdi par un mélange d’amertume et de frustration. J’ai l’impression d’être suspendue entre deux mondes, incapable de revenir à celui d’avant, mais pas encore tout à fait prête à plonger dans celui qui m’appelle.
Un bruit me fait sursauter.
Je tourne la tête et le vois, debout dans l’encadrement de la porte, en boxer, les cheveux en bataille, les yeux plissés par le sommeil. Il me regarde, et je devine la question avant qu’il ne la pose.
— Pourquoi t’as dormi ici ?
Sa voix est rauque, marquée par la fatigue. Mais il n’y a pas d’inquiétude, juste de l’incompréhension. Comme si la situation lui échappait totalement.
Je me redresse lentement, passant une main dans mes cheveux emmêlés. Une part de moi voudrait éviter cette discussion, prétendre que rien ne cloche, qu’on peut continuer comme avant.
Mais c’est faux.
Je suis à bout.
— Parce que je voulais être seule, Vincent.
Il fronce les sourcils, avance de quelques pas.
— Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe en ce moment, Cloé ?
Sa voix est plus tranchante cette fois, comme s’il réalisait enfin qu’il y a quelque chose qui lui échappe, quelque chose de plus profond qu’une simple nuit passée sur le canapé.
Je laisse échapper un rire nerveux, secoue la tête.
— Tu veux vraiment savoir ?
Il croise les bras, son regard ancré dans le mien.
— Oui.
Je le fixe une seconde, cherchant mes mots, puis je me lève d’un coup, incapable de rester assise une seconde de plus.
— Ce qu’il se passe, Vincent, c’est que j’en ai marre.
Il fronce les sourcils, déstabilisé.
— Marre de quoi ?
Je laisse échapper un souffle tremblant, sentant la colère monter, une colère que j’ai enfouie trop longtemps.
— Marre de cette relation. Marre d’être un fantôme à tes côtés. Marre de tout faire comme si ça me suffisait alors que ça ne me suffit plus.
Il cligne des yeux, comme s’il ne comprenait pas ce que je suis en train de lui dire.
— Attends, t’es en train de dire que…
— Que je ne peux plus continuer comme ça, oui.
Le silence tombe entre nous, lourd, oppressant.
Il secoue la tête, passe une main sur son visage comme s’il espérait se réveiller d’un mauvais rêve.
— Mais… d’où ça sort, Cloé ? On n’a jamais eu de gros problèmes.
Je ris, amer.
— C’est bien ça le problème, Vincent. On n’a jamais eu de gros problèmes, mais on n’a plus rien non plus. On est juste… là. Deux colocataires qui partagent un lit et qui font semblant d’avoir encore quelque chose à se dire.
Il ouvre la bouche pour répliquer, mais je l’interromps, portée par cette vérité qui s’impose enfin à moi.
— Tu t’es jamais demandé pourquoi on n’a plus rien à se dire ? Pourquoi je n’ai même plus envie de te toucher, sauf hier soir, par désespoir ?
Il se tend, comme frappé par mes mots.
— C’est quoi cette histoire ?
Je secoue la tête, exaspérée.
— Hier, j’ai essayé. J’ai essayé d’avoir envie de toi. J’ai essayé de ressentir quelque chose. Mais tu m’as repoussée comme si j’étais un fardeau, comme si j’étais une emmerdeuse qui voulait juste te déranger dans ton sommeil.
Il passe une main dans ses cheveux, soupire.
— J’étais crevé, Cloé, qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?
— Je voulais juste que tu me désires. Que tu me regardes comme avant. Que tu me fasses sentir vivante.
Ma voix tremble sur la fin.
Je réalise à quel point j’ai attendu ça. À quel point j’ai espéré, encore et encore, qu’il me prenne dans ses bras, qu’il me montre qu’il me voit toujours.
Mais il ne l’a jamais fait.
Et maintenant, c’est trop tard.
Il reste silencieux, le regard perdu.
Puis, au bout d’un moment, il lâche simplement :
— T’es en train de me dire que c’est fini ?
Le dire à voix haute me terrifie.
Mais c’est la vérité.
Alors j’inspire profondément, ancre mon regard dans le sien et prononce les mots qui changent tout.
— Oui, Vincent. C’est fini.
Un silence brutal.
Puis, lentement, je le vois comprendre.
Je le vois réaliser que cette fois, je ne reviendrai pas en arrière.
Il baisse les yeux, hoche la tête, comme s’il encaissait le coup.
— D’accord.
Et c’est tout.
Pas de cris, pas de disputes, pas de supplications.
Juste ça.
Un accord silencieux sur ce que nous sommes devenus.
Il se détourne, quitte la pièce sans un mot de plus.
Et moi, je reste là, au milieu du salon, le cœur battant, la gorge serrée… mais plus légère que jamais.
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