Intermezzo

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Tu me pries de me rhabiller et de regagner le salon ? Quelle étrange requête ! Nos ébats t’auraient-ils laissée échouée sur les rivages de l’insatisfaction ? Puisque nul ne semble s’enquérir de notre absence, pourquoi ne pas demeurer céans à dériver entre ciel et terre dans cette douce félicité ? Tes lèvres effleurent les miennes, tu t’esclaffes, tu me qualifies d’insensée de croire que je n’ai pu te procurer d’indicibles frissons. En réalité, tu souhaites t’apprêter ? À quel dessein ? C’est une surprise que tu ménages à Wardy et à moi-même ?

Fort bien, je m’incline. Cesse ce sourire enjôleur, il éveille en moi des sensations de plus troublantes. Oui, oui ! Je revêts à nouveau le « nukiemon » et m’empresse de rejoindre ton époux. Je gage qu’il sera fort aise de me voir ainsi découverte. Tu es extravagante, d’une extravagance qui me comble : tu me charges de l’embrasser et de l’occuper pendant que tu te prépares. Tes désirs sont des commandements. Je n’aurai point à me forcer, je t’en donne l’assurance.

Oui, je m’éclipse.

******

— Je constate avec satisfaction que vous avez recouvré bonne mine, chère enfant. Et cette interprétation du kimono vous sied à merveille. Votre beauté s’en trouve magnifiée. Pardonnez-moi, je m’exprime mal : l’harmonie de votre corps sublime ce vêtement.

Quel sourire ! Et cette moustache qui frémit, espiègle. Ces prunelles qui me cajolent. Et voilà que j’éprouve de nouveau une faim dévorante. Mes délices avec Makéda ont aiguisé mon appétit.

— Wardy, pardonnez-moi, Edward. Vous semblez vous gausser de moi. Daignerez-vous, enfin, m’éclairer sur cette mise en scène ? Et puis l’heure est fort avancée, nous avons depuis longtemps dépassé celle du thé. Jenny doit trépigner d’impatience, désireuse de rentrer lamper son potage. Si elle venait à soupçonner quelque chose d’inhabituel, nul doute qu’elle s’empresserait d’en informer Madame ma mère. Je ne redoute point sa fureur, mais concevez la position délicate dans laquelle je me trouve. Je pense qu’il n’est guère utile d’aggraver ce qui est déjà navrant.

Quand cessera-t-il de me considérer avec cet air sibyllin, affiché tel un défi à mon intelligence ? Soit, j’ai fait preuve d’une franchise frôlant l’impolitesse. Qu’importe s’il s’en offusque, ce n’est point lui qui se retrouvera cloîtré entre quatre murs si quiconque découvre ce qui s’est récemment produit avec sa femme.

— Ma chère petite. Bannissez toute crainte. Jenny jouit d’un sommeil réparateur dans l’une des chambres de l’aile réservée à la domesticité. Elle a passé une soirée fort agréable, m’a-t-on rapporté, à évoquer des souvenirs de son bref séjour aux Indes, en compagnie de Charles. De plus, voyez-vous, il avait été convenu avec Madame votre mère que vous demeureriez ici pour le dîner et le couché…

— Pour quelle raison suis-je la dernière informée ? C’est affreusement discourtois. Que vous et votre ensorceleuse me manipuliez, soit ! J’ai fort bien compris que je constituais votre divertissement de la Saint-Valentin. Mais vous auriez pu m’avertir de vos desseins. Et pourquoi Mère ne m’a-t-elle point signalé que je resterais pour la nuit ? C’est exaspérant, à la fin, d’être trimballée telle une vulgaire babiole.

— Savez-vous que la fureur vous sied à ravir ? Athéna dans toute sa splendeur. Les éclairs qui brillent dans vos yeux, les petites rides léonines qui se creusent entre vos sourcils, ce froncement de nez méprisant, vous confèrent une attraction que les âmes timorées ne posséderont jamais. Décidément, tout en vous me plaît !

Je brûle de te gifler et pourtant tu me désarmes. Ah, enfin, tu daignes te lever de ton fauteuil. Tu n’envisageais tout de même pas que j’allais m’élancer vers toi ! Ta comparaison avec la déesse de la justice me convient. Ainsi donc, tu es mon sujet, me devant déférence. Approche donc, Wardy, puisque ta femme m’y a si chaleureusement conviée, je vais lui complaire.

Hummm, cet embrassement, tel que dans mon souvenir, long, profond. Ta langue semble transpercer bien plus que mes lèvres, pénétrer bien plus que ma bouche. J’ai l’impression qu’elle quête mon essence, qu’elle cherche à percer mes secrets les plus enfouis…

— Wardy, ne croyez pas que vous allez vous tirer, ainsi, d’affaire. Un baiser d’oubli pour que je cesse de vous questionner ! Allez-vous enfin m’éclairer sur les raisons de ce manège ?

— Ma chère enfant…

— Il suffit !  Que vous vous jouiez de moi avec Makéda, soit, j’y consens. Vous paraissez si au fait des faiblesses de ma constitution ardente que j’ai l’intime conviction qu’il se cache quelque diablerie, mais arrêtez sur-le-champ de m’appeler « ma petite », ou « mon enfant ». Je suis veuve et de plus mes vingt-cinq ans sont bel et bien révolus ! C’en est assez de cette condescendance.

— Et comment souhaiteriez-vous donc que je vous nomme ?

— Anne, tout simplement. « Darling », pourquoi pas ! Puisque votre épouse semble être au fait de notre nuit de Noël. D’ailleurs, il est si étonnant qu’elle ne s’en formalise point, qu’elle ne soit pas en proie à la jalousie. Je vous avoue ma perplexité. Si vous avez des révélations à me faire, c’est le moment opportun.

Et voilà que tu recommences à m’apprivoiser, à flatter le dos de ma main. Pour tranquilliser l’enfant que tu supposes que je suis. D’un autre côté, ce n’est point une simple caresse d’apaisement. À présent, tes doigts remontent le long de mon poignet, les pressions de ta paume, de tes phalanges entourant mon avant-bras me procurent des frissons du haut de l’échine jusqu’au bas des reins. Ou est-ce la fraîcheur qui m’envahit ? Après tout, ce vêtement expose ma peau aux quatre vents.

— Ma chérie, en temps voulu, nous vous dévoilerons tout, je vous en fais la promesse. En attendant que ma chère âme achève de s’apprêter et qu’elle nous convie à la rejoindre au petit salon de la volupté, daignez prendre place à mes côtés et badinons gentiment comme deux aimables complices. Voulez-vous ?

Quelle étrange sensation : nulle gêne entre nous. Tu m’interroges : ai-je éprouvé du plaisir ?  De combien d’extases ai-je frémi ?

Hummm, tu me trouves divinement belle dans ce « nukiemon ». Ma nuque offerte attire tes baisers. Ils sont si doux, posés, patients. Les souffles de Cupidon en personne. Jamais je ne pourrais me lasser de ces marques d’affection qui ravivent mon désir de toi, jusqu’à l’exaspération. Demeurer ainsi des heures durant à être mignoté, quel bonheur !

— Savez-vous ce que sont les Geishas ? Chérie, vous êtes encore partie loin de la terre, dérivez-vous toujours entre les bras de Makéda ?

— Oui, non ! Il se peut ! Alors qu’est-ce donc ?

— Au Japon, il existe des femmes de l’art, des Geishas, non point des prostituées, mais des chefs-d’œuvre vivants versées dans le chant, la danse, la poésie. Des « Zaïkaijin » [1] dilapident des fortunes pour passer un moment en compagnie d’une des leurs au faîte de sa gloire.

— Des courtisanes, en somme !

— Ce n’est pas exactement cela. Là où la demi-mondaine occidentale ne provoque, bien souvent, que la concupiscence sexuelle, les geishas de grande renommée cultivent l’éclosion d’un instant désirable. Voyez-vous, le comble de l’érotisme à la japonaise est d’apercevoir une nuque offerte. Un seul regard, déposé sur cette parcelle de peau dénudé, peut inciter un homme à dépenser des millions de yens pour acquérir la vertu ou la possession d’une de ces Maîtresses dans l’art des divertissements aussi sophistiqués qu’esthétiques. Et bien que leur condition ne soit pas toujours enviable, il est des enseignements que nous pouvons tirer de cette lenteur dans la séduction. Dans les plaisirs de la chair, le chemin est le but. Et il n’y a nulle hâte d’y parvenir.

— Mais n’est-ce point si délectable de jouir ! Cette explosion qui comble chacune de nos terminaisons nerveuses, pourquoi différer cet instant ? On peut toujours recommencer.

— Voyons voir, comment vous expliquer au mieux ce que nous ressentons dans la frustration ? Êtes-vous au fait des us et coutumes lors de la dégustation de grand cru ? L’œnologie…

— Non, quel rapport cela peut-il bien avoir ?

— Chérie, les plaisirs d’amour se savourent tel un vin millésimé, on les hume, on en admire la robe, le velouté, rien ne presse, la volupté est contenue dans ce moment qui espère, qui soupire de goûter au nectar des dieux…

— Ainsi, vous insinuez que désirer est plus grand que posséder ?

— C’est à peu près cela, mais il vous faudra l’éprouver afin d’en appréhender toute la richesse ! Ma chérie, ce n’est point le coït qui est recherché, celui-ci est aussi bestial que fugace. Non, dans les félicités charnelles suprêmes, l’importance est le momentum, celui qui se cultive avec spiritualité, finesse et délicatesse.

— Où donc avez-vous acquis cette science ? C’est la première fois que j’entends discourir de ce genre de pratique. Hormis lorsque vous m’avez fait jouir d’une si puissante manière, au cours de de notre unique moment, où vous avez pris votre temps, où vous vous êtes consacré à ma seule extase, sans attendre en retour que je vous satisfasse. Jamais rien, dans mes lectures et encore moins avec Monsieur l’« Anguille » qui ne songeait qu’à me fourrer, ne m’a donné à penser l’acte sexuel comme étant un délice de gourmet, que l’on se doit de prolonger.

— Chère Anne, c’est l’un des piliers de l’hédonisme libertin, il en existe d’autres. C’est la « philosophie » que nous prônons lors de soirées secrètes, privées, dans notre club « le Baudelaire ». Makéda est une fabuleuse maîtresse de cérémonie. Elle conçoit des mises en scène aussi inventives que superbes. Une merveilleuse instigatrice d’atmosphère propice à des festivités hors du commun, loin des ébats vulgaires que nous ne prisons guère. C’est d’ailleurs dans une circonstance fort particulière que j’ai effectué sa rencontre, il y a deux ans…

— Contez-moi cela ! J’avoue que je suis totalement déroutée par votre comportement, par celui de Makéda, par tout ceci…

— Ah ! Une prochaine fois, Anne. Le tintement que vous venez d’entendre me signale que ma très chère nous attend dans le petit salon de la volupté. Prenez mon bras et allons découvrir ce qu’elle nous réserve.

[1] Baron de la finance de l’ère Edo, au japon

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