La Proposition

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Mais pour qui me prennent-ils ? Leur proposition s’avère un affront ! Comment ont-ils pu, ne serait-ce qu’un instant, concevoir que j’acquiescerais à pareille infamie ? Ma génitrice en est informée et y consent, m’ont-ils assuré.

Encore une fois, je ne suis qu’un jouet, un pion devenu fort encombrant que l’on déplace à sa guise. Déplacer ? Jeter, plutôt !

Qu’ai-je donc fait au destin pour qu’il s’acharne ainsi sur moi ? Ses griffes n’ont eu de cesse, depuis le décès de Monsieur mon père, de m’écharper. Il y eut d’abord le mariage avec cet exécrable de Breuil. Son passage de vie à trépas, bien qu’il me soulage, ne tardera guère à me plonger dans les affres d’une précarité pécuniaire. Et maintenant… cela ?

Pourtant, la nuit dernière s’est déroulée sous de si suaves auspices ! La perfection incarnée, dans le plus idyllique des mondes. Nous nous sommes adonnés aux plaisirs de la chair, puis avons réitéré nos ébats, à maintes et maintes reprises.

J’avais imaginé, des dizaines et des centaines de fois : les émois procurés par des étreintes auxquels deux bouches, quatre mains, participeraient ; cependant ce que j’ai éprouvé en leur compagnie a surpassé mes songes les plus débridés.

Musc de la transpiration, crémeuse acidité du foutre, effluves de cyprines entremêlés nous ont accompagnés tout au long de la nuit, jusqu’à frôler l’écœurement. La musique nous a portés de ses accords langoureux, syncopés qui rythmaient nos caresses, nos enlacements, nos unions sensuelles.

À l’aube, du moins, me semble-t-il, je me suis assoupie entre leurs deux corps las.

Wardy avait passé une main sur mon épaule. Makéda reposait entre mes seins. Entre deux eaux, je sommeillais, les chairs de mon intimité se crispant au souvenir de la cavalcade à laquelle mon beau cavalier s’était livré entre mes cuisses. Je me suis entendue gémir. J’ai senti mes mamelons se dresser, me remémorant la bouche qui les avait aspirés.

Le réveil fut le prolongement de l’ivresse nocturne. Je flottais dans un univers de bien-être. Les époux furent tous deux aussi prévenants que charmants. Wardy, câlinant ma chevelure, me disant que j’étais son « autre aimée ». Makéda me couvrant de baisers, assortissant ses gestes de force « sista ».

Tout cela n’était que pour mieux m’emberlificoter. Que peste bubonique et choléra les attrapent ! Ils doivent se gausser à présent de ma candide âme.

Y compris le bain que cette sorcière m’a fait elle-même couler, y versant des sels provenant de chez Roger & Gallet, me frictionnant l’échine, comme on cajolerait une chatte domestiquée. Au sortir, elle m’a enveloppé dans un linge moelleux, puis m’a invitée à me parfumer, allant jusqu’à m’offrir un jus hors de prix de la maison Guerlain : Jicky, un sillage qui s’accordera à ta personnalité, m’a-t-elle susurré en battant des cils.

Quelle fourberie ! Toutes ces simagrées pour mieux m’entourlouper !

Le temps s’est horriblement gâté, lorsque je les ai rejoints au salon, de nouveau affublée de mes oripeaux de veuve.

J’ai parfaitement perçu leur mine ennuyée. Leurs chuchotis à mon arrivée. C’est Wardy qui s’est décidé s’exprimer suite à un silence oppressant, seulement interrompu par les tintements de couverts.

Diable, il devait bien s’attendre à ma réaction !

Moi, dame de compagnie d’une mulâtresse ? Jamais, plutôt trépasser !

Et il a osé recommencer, ces mots, je les ai reçus telles des injures : « Allons, Anne, ne faites pas l’enfant ! Considérez les avantages de la situation… »

Ne leur ai-je point prouvé que je n’en étais plus une ? Et moi qui croyais qu’ils me chérissaient. Les gens ont de ces détours pour abuser de votre nature aimante.

Ils veulent se servir de moi, m’avilir, me réduire à l’état de servitude.

Je refuse de finir comme « Goat Goiter », à baver en surveillant la marmaille d’une autre. De ployer sous les injonctions d’une femme bien inférieure à ma condition.

Ils ont eu beau me rassurer : « C’est l’unique stratagème que nous ayons conçu afin de convaincre votre mère de vous laisser partir à New York, avec nous. Du reste, cela ne sera que pour la forme. Voyez-vous, nous avons davantage à vous offrir que cette condition qui ne sied point à votre personne. Nous avons besoin d’une Amazone pour nous aider à animer et organiser les réjouissances du « Baudelaire ». Vous maîtrisez la lecture, le calcul, vous êtes charme, fougue, élégance, désirable et capable d'éveiller le désir. Vous feriez une intendante rêvée. Makéda est fort accaparée depuis que sa mère a été victime d'une attaque et que son père, éperdu de chagrin, passe ses heures à son chevet.

Elle est désormais, seule en charge de la gestion des diverses entreprises. Elle ne saurait les négliger, la majeure partie de ses journées y est consacrée. Sans compter ses actions bénévoles et politiques en faveur de sa communauté, auxquelles elle se voue de toute son âme. Votre compagnie lui serait d’un immense secours.

Alors, aquiescez et mettez votre orgueil en suspens. Ce n’est qu’une question de quelques mois. Le temps de vous installer, afin d’éviter les médisances. Voyez-vous, bien que libérés, nous n’en sommes pas moins surveillés par les fâcheuses des ligues puritaines. Des harpies, des « WASP », que l’on se doit de ménager.

Le club n’est qu’une façade, sous prétexte d’accueillir, dans la journée, des intellectuels, des poètes, nombreux dans le quartier de Greenwich, nous organisons également des soirées hédonistes. Des parties fines clandestines, à l’heure où les chats feulent sur les toits.

Nous ne souhaiterions pas que ces rabat-joie fourrent leur binocle et leur long museau flétri dans nos affaires.

Évidemment, elles jaseront qu’une Lady soit au service d’une mulâtre. Mais précisément, cela les occupera, elles n’iront pas chercher plus loin le scandale. Une sorte de contre-feu à votre installation dans notre demeure.

Vous ne pouvez, hélas, y séjourner en simple amie. Il y eut des précédents chez un couple que nous fréquentions. L’affaire a mal tourné. Soupçons, calomnies. L’ostracisme les a frappés.

Notre position est précaire : le mariage d’un fils, même adultérin, d’un Lord et d’une mulâtresse a suscité de multiples jaseries. L'opulence de la famille Thompson nous vaut d'être acceptés dans la haute société ; l'afflux de dons destinés aux actions caritatives a, sinon fait taire les rumeurs, du moins adouci les moralisateurs. De l'intérieur, nous œuvrons pour les droits des gens de couleur ; nous ne pouvons nous permettre de perdre ce levier d'influence.

Déjà, que d'aucuns chuchotent à propos des pratiques du club, colportant murmures et ouï-dire. Votre arrivée, en qualité d' « amie », risquerait d'exacerber la précarité de notre situation.

Mais, voyez-vous, Anne, non seulement nous avons besoin d’une personnalité de confiance, mais de surcroît, lors de mon séjour à Craigdarroch, vous avez su me séduire : par votre fraîcheur, ainsi que par votre esprit d’une vivacité étonnante. Vous vous êtes révélée une amante des plus exquises, comme en témoigne la nuit que nous venons de partager.

Certes, vous possédez un tempérament quelque peu impétueux, ainsi que vous nous le démontrez présentement par votre refus épidermique. Néanmoins, Makéda et moi-même nourrissons l’intime conviction que vos humeurs s’apaiseront avec le temps.

Songez-y, votre place n’est plus ici dans ce monde qui vous étouffe. Si tant est qu’elle n’y ait jamais été. Votre nature n’est pas de celles qui se plient, aisément, aux contraintes.

Je vous en conjure, patientez quelques mois afin de sauvegarder les apparences et la flamme de la liberté sera à votre portée. Pour l’amour de nous, de vous, prenez le temps d’y réfléchir avant de nous opposer un refus catégorique. »

Plus j’observe les murs de mon boudoir, témoins muets de mon ennui, et les livres poussiéreux, sagement alignés, qui m’ont fait exister par procuration ; plus je contemple mon étagère dissimulée où reposent mes précieux ouvrages voués aux enfers ; plus je me remémore mes soirées à me procurer du plaisir, de mes doigts gourds, en solitaire entre des draps glacés. Plus cette proposition m’apparaît moins déraisonnable qu’il n’y paraît. Au moins, je trouverais compagnie et chaleur.

Mais tout de même, je suis descendante directe de Lady Winter. Quelle déchéance cela serait !

Moi, devenir une domestique !

Makéda m’a juré que ce ne serait qu’une façade, une simple convenance. Je pourrais vivre à ma guise, m’a-t-elle assuré. Mon unique service consisterait à lui offrir des caresses, mais seulement si tel est mon désir. Elle a même promis de m’enseigner la comptabilité et la gestion des affaires. Veut-elle donc me transformer en une de ces créatures voûtées, aux lunettes de taupe ?

Wardy, quant à lui, m’a affirmé que je serais traitée, au quotidien, comme une invitée de marque et non point comme une bonne.

Oui, mais auprès du voisinage ? Des connaissances ? Quelle image auront-ils de moi ? Makéda souhaite que je l’accompagne et l’assiste, en plus de mes services au club, dans l’organisation de réceptions destinées principalement à des personnalités éminentes de sa communauté.

Moi, passer pour une dame de compagnie, qui plus est auprès de nègres ! D’anciens esclaves affranchis ! Jamais !

Elle cherche à m’humilier ! Cette fois, j’en suis convaincue ! Sorcière doucereuse ! Ma première impression était la bonne ! Il faut toujours se fier à ses premières intuitions !

Cette soirée, toute cette mise en scène n’étaient qu’un stratagème savamment orchestré pour me contraindre à plier. Ah ! Wardy a su discerner le point faible de mon armure : mon incapacité à résister aux appels du désir, ce démon intérieur qui me condamne !

Finalement… il se peut que mère ait raison : je suis une hystérique, atteinte de cette maladie utérine, qui me fait vriller au moindre attouchement câlin. Que ne suis-je faite de bois, de marbre, comme elle ? Pourquoi suis-je affligée par cette malédiction d’être dotée d’une nature si ardente ? Pourquoi cette soif inextinguible d’exister  ?

Peut-être devrais-je accepter, après tout. Remiser ma fierté entre parenthèses.

Mais… et s'ils se lassent de moi ? S'ils me rejettent après quelque temps ? Que deviendrais-je alors, loin des miens ? Comment survivrais-je en cette terre étrangère ? Quelle sorte de consolation pourrais-je y trouver ? Il me reste seize mois dans cet endroit avant que mon destin ne soit scellé. Qui sait ce qui pourrait arriver d’ici là ? Peut-être une rencontre providentielle ? Je suis encore séduisante ! Tout n’est pas perdu en ces lieux !

Ou peut-être que si… quel jeune homme au sang bleu daignerait se fourrer dans une matrice déjà employée ? Qui plus est sans fortune ?

Les murs de cette maison semblent vouloir m’engloutir tout entière ; ma tête tourne.

Et jusqu’à Jenny qui, par sa sotte frayeur, m’a privé d’un ultime plaisir. Elle refusait, obstinément, d’être raccompagnée en automobile. J’ai dû céder pour ne pas provoquer d’esclandre et filer au plus vite de l’antre de ce Méphistophélès uni à une Lilith.

Un fiacre de location est venu nous chercher. Les Battenborough n’ont pas d’écurie. Satanée chèvre ! Elle m’aura fait braire jusqu’à m’en rompre les cordes vocales.

Bon… au moins ne m’accompagnera-t-elle pas à New York. Elle quittera notre service si je pars de Londres en compagnie des Battenborough — cela aussi a été convenu avec Mère.

Tous étaient de mèche ! Un pion, voilà ce que je suis ! Une simple pièce sur leur échiquier, déplacée au gré de leurs desseins sans considération pour mes aspirations.

J’ai chaud… puis froid. Cette fébrilité m’accompagne depuis mon retour en fin de matinée.

Bien sombre m’a paru le vestibule avec ces parements, plafonds, colonnes en chêne patiné par les pleurs des femmes qui m’ont en cet endroit précédée.

Et puis, ces ignobles portraits des aïeux contrefaits de feu de Breuil.

Quelle idée a-t-on d'accrocher sur des cloisons une parentèle aussi laide ?

Chaque fois que je monte à l’étage, ils ont l’air de me dévisager de leur regard torve, de me juger avec leur bouche pincée ou en cul de poule.

Et que dire de ma chambre avec cette stupide coiffeuse en noyer. Ce lit aux boiseries si massives. Un cercueil !

Alors, quel avenir puis-je espérer ici, hormis une lente et inexorable décomposition ?

Déjà, les miasmes de la moisissure imprègnent mon linge, et cette maudite humidité corrompt les draps dans lesquels je m’agite, en proie à des assoupissements peuplés d’ombres.

New York pourrait-elle me réserver un destin plus funeste encore ?

Voici que je suis saisie de tremblements. Ma tête me fait souffrir le martyre. Un goût âcre envahit ma bouche.

Plaise au ciel que je n’aie point contracté quelque mal pernicieux en compagnie de ces malfaisants.

Pitié ! Morphée, emporte-moi sur les ailes d’un oubli apaisant.

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