Reconquête

7 minutes de lecture

« Ma chère enfant,

Enfermerait-on un oiseau dans une cage, aussi exiguë soit-elle, qu’il s’évertuerait à battre des ailes. Vous êtes ainsi faite, ma fille : votre nature vous appelle irrémédiablement vers la liberté. À mon grand désarroi, feu Monsieur votre père a nourri ce penchant avec une ferveur que je n’ai jamais partagée.

J’ai toujours discerné le danger qu’il y avait à vous inculquer savoir et à stimuler votre appétence pour l’affranchissement des normes établies. Mon dessein ne fut jamais de vous brider par cruauté, mais bien de vous prémunir contre les désillusions qu’engendre la singularité dans une société qui nous condamne, nous les femmes, à l’asservissement. Je ne désirais nullement vous voir souffrir. Vous avez compris, aujourd’hui, ma très chère fille qu’être différente revient à porter une croix invisible neanmoins implacable.

Je suis pleinement consciente de mon échec dans la mission d’éducation qui m’incombait : celle de vous façonner à endurer les jougs imposés. Je souhaitais vous épargner les tourments que j’ai moi-même éprouvés avant mon union avec Monsieur votre père. Ceci, un jour peut-être, fera l’objet de quelques confidences ; pour l’heure, je ne puis m’y résoudre.

Bien que vous en doutiez — ne niez point ! Je devine d’ici le plissement de votre charmant front… et la moue dédaigneuse que vous imprimez à vos jolies lèvres — Anne, sachez-le : je vous aime infiniment plus que vous ne pourriez l’imaginer.

Je suis encline à considérer la proposition d’Edward comme une opportunité providentielle. Cependant, prenez soin de cette liberté que vous affectionnez tant, ma chère enfant. Une fois la porte de votre cage ouverte, mille périls guetteront vos pas. Je ne serai plus là pour veiller sur vous et dissiper les ombres menaçantes qui pourraient obscurcir votre chemin.

Edward m’a longuement entretenue des mérites de la famille Thompson, et particulièrement d’Harriet : bien que catholique, une femme admirable à maints égards. Elle a su combattre avec bravoure les préjugés raciaux et sociaux. Savez-vous que je l’envie ? Jamais je n’ai possédé cette opiniâtreté qui semble l’animer contre vents et marées.

Je suis convaincue qu’avec les Battenborough, vous serez entre de bonnes mains. Edward est un gentleman accompli et son épouse a su trouver les mots justes pour apaiser mon cœur de mère — un cœur qui saigne à l’idée de laisser s’envoler son oisillon tant aimé.

Des médisances ? Il y en aura ! Des murmures perfides émaneront de celles qui osent se prétendre mes amies. Notre parentèle — tant du côté de ma famille que de celle de feu votre père — m’accablera sans nul doute de reproches pour avoir consenti à votre départ avant même la fin de votre période de deuil ; pour vous avoir permis d’embrasser une condition jugée indigne de votre rang : celle de dame de compagnie — qui plus est auprès d’une “mulâtresse”.

Autrefois, j’ai préféré me conformer aux convenances afin d’échapper aux regards moqueurs et aux langues vipérines. Aujourd’hui, par amour pour vous, j’affronterai les remontrances, ainsi que les traits acérés sans faillir. Si là réside votre bonheur, sachez qu’il n’a pas de prix à mes yeux.

Votre absence se fait déjà cruellement sentir, ma fille bien-aimée… mais New York et sa dame au flambeau vous attendent avec impatience.

Ma très chère Anne, j’eusse ardemment souhaité me tenir à vos côtés afin que nous puissions ensemble soupeser le pour et le contre d’une décision si cruciale. Néanmoins, comme vous le savez, je prends présentement les eaux à Cheltenham et ne puis me déplacer avant que mon médecin n’ait jugé ma rémission suffisante. Toutefois, si vous me faites parvenir promptement votre résolution d’accompagner ce charmant couple dans le Nouveau Monde, je hâterai mon retour ; il m’est insoutenable d’envisager votre départ sans pouvoir vous accorder ma bénédiction et une ultime fois vous étreindre.

Votre mère qui vous chérit tendrement. »

Oh ! Mère, comme vous allez vite en besogne ! Je n’ai point encore arrêté ma décision… Les Battenborough ne prennent le large que dans une vingtaine de jours ! Ils viennent tout juste de m’informer que ma cabine est réservée et qu’ils seraient fort affligés qu’elle demeurât inoccupée lorsque le Majestic lèvera l’ancre. Chercheraient-ils à forcer la main qu’ils ne s’y prendraient guère différemment.

Que ne puis-je emprunter une autre voie ? Par exemple… m’enfuir avec Vikram ? Le seul être qui me témoigne quelques sollicitudes — exempte, enfin, me semble-t-il d’arrière-pensées ou d’intérêts dissimulés… Depuis la Saint-Valentin où nos chemins se sont croisés, tous les deux jours, il s’enquiert de ma santé avec une constance des plus touchantes.

Lors de sa seconde visite, je l’ai interrogé sans ambages :

— Sont-ce les Battenborough qui vous dépêchent ?

— Oui, « Mem Sahib », mais j’aurais pu déléguer un serviteur ; cependant je tiens à venir moi-même… Edward et Makéda brûlent d’impatience à l’idée de connaître le fruit de vos délibérations. N’ayez aucune crainte, « Men Sahib », ce sont d’excellentes personnes : ils auront à cœur de veiller à votre bien-être.

Hier, n’y tenant plus de tant de solitude… J’ai scandalisé ma domesticité en l’invitant à prendre le thé ! Quelle immense tragédie est son histoire ! Moi qui me croyais accablée par le sort… ma situation pâlit face aux épreuves qu’il a traversées.

Troisième fils d’un guerrier de la caste des Rajputs, Vikram descend de l’illustre lignée des Chahamanas, une dynastie qui régna jadis sur les terres arides du Rajasthan. Son père, le Maharajadhiraja Amar Singh Chauhan, gouvernait un petit royaume localisé près de Jalor, autrefois contrée prospère. Le commandant de la garnison coloniale l’accusa de fomenter un complot contre le Raj britannique. En vérité, son propre frère, dévoré d’ambition, avait ourdit cette machination de concert avec un officier vénal. On lui refusa jusqu’au droit de se justifier, le palais fut pris d’assaut par une colonne britannique, sans autre forme de procès.

À seize printemps à peine, l’univers de Vikram s’écroula dans un chaos sanglant. Le Rajmahal, où il avait grandi, fut pilonné puis pillé, sa parentèle massacrée sans pitié. Il ne dut son salut qu’à l’intervention providentielle de feu Lord Battenborough, alors gouverneur en charge de la région. Ce dernier, venu superviser les manœuvres militaires, fut saisi de compassion devant l’adolescent promis au peloton d’exécution. Peut-être Vikram lui rappelait-il par son âge et sa fougue le fils qu’il avait laissé en Angleterre. Il décida de le sauver et, une année plus tard, lorsqu’il rentra au pays, il le emmena avec lui pour le confier à sa maîtresse adorée, afin qu’il poursuivît son apprentissage aux côtés de Wardy.

À compter de leurs dix-huit ans, les deux garçons devinrent inséparables. Lorsque Wardy entra à l'université de Cambridge, Vikram l'accompagna, conformément au vœu de l'ancien Lord Battenborough. Ce dernier avait souhaité que Vikram reçût une éducation similaire à celle de son fils adultérin.

Leur amitié semble forgée dans l’acier, mais je ne peux m’empêcher de me demander si cette loyauté indéfectible n’est pas teintée d’une douleur sourde : celle d’un homme arraché à ses racines et contraint de vivre sous l’aile protectrice d’autrui.

Sa paume a brisé la tasse en porcelaine qu’il tenait, ses prunelles ont rugi, tandis qu’il jurait solennellement de reconquérir un jour son héritage spolié. Depuis ce massacre infâme, son oncle règne sur des terres qui lui reviennent de droit.

Il m’a confié que Makéda a promis de l’aider financièrement dans cette entreprise. Mais rassembler les fonds nécessaires exige du temps. De son côté, Wardy a juré d’intercéder auprès d’amis influents au Parlement britannique lorsque l’heure viendrait. La distance ainsi que la terreur inspirée par son oncle entravent par ailleurs le ralliement des partisans dont il requiert le concours. Dans l'attente du moment propice, Vikram ronge son frein, brûlant d’une impatience à grande peine contenue.

Je demeurai suspendue à ses lèvres ; chaque parole irradiait d'une telle intensité. Aussi, lorsqu’il prononça son serment, de venger les siens et de restaurer l’honneur familial, le souffle vint à me manquer. Pourtant, sous cette farouche détermination perçait une tendresse déchirante : son admiration pour son père défunt et son amour pour les disparus, les stigmates d'une âme meurtrie.

Et quelle habileté de langue ! Tandis qu’il me dépeignait les merveilles du palais natal — ses jardins luxuriants parés de fontaines étincelantes sous le soleil rajasthani —, je me surpris à m’imaginer chevauchant à ses côtés en ces étendues désertiques. Je me vis brandissant épée pour reconquérir son royaume perdu, chargeant vaillamment ses ennemis.

Et pourquoi cela ne serait-il pas ? Mon défunt père me fit enseigner l’escrime dès ma prime jeunesse ; mon maître d’armes louait ma dextérité. Quant à mon instructeur équestre, il vantait le liant de mon assiette. Qui sait ? Peut-être deviendrais-je sa Maharani… Régnant à ses côtés sur ces terres baignées de légendes et de vents arides.

Quelles chimères ! Et pourtant… Mon cœur galope rien qu’à y songer.

Et si j’osais le lui proposer ? Ne serait-ce pas préférable à cette condition avilissante que ma mère et les Battenborough prétendent m’imposer ? Devenir dame de compagnie puis tenancière de club… Perspectives affligeantes ! À quoi bon vivre si c’est pour abdiquer mes songes aux pieds de l'implacable réalité ?

Mais hélas… Je redoute que Wardy et Vikram ne me tournent en dérision, ne me rétorquent que ce sont des sottises de bonne femme.

Pourtant, pourtant… Cette aventure serait digne de mon rang et du sang de Mylady Winter circulant dans mes veines ! Si seulement je possédais le courage de…

Annotations

Vous aimez lire anarelle.auteure ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0