Anand Upvan [1]

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T’es-tu, enfin, résolu ? Je ne puis que l’espérer. Autrement, pourquoi m’aurais-tu entraînée au sein du Mystère [2]?

Cesse donc de te dandiner ainsi ; tu évoques un caneton effarouché. Allons, lance-toi ! N’ai-je pas laissé transparaître mon désir ? Ce n’est certes point à moi d’accomplir le premier pas. Achève donc ce que tu as amorcé.

Lorsque, quittant le grand salon après le breakfast, tu m’as interceptée avec une gêne manifeste pour quémander, presque à voix basse, si, avant notre départ, je consentirais à découvrir l’une des merveilles de ce lieu, je n’ai pu dissimuler ma curiosité. Mais quel étrange tigre fais-tu ! Je te crois capable d’occire homme ou bête sans ciller, et pourtant, quand tu te tiens en ma présence, on dirait que tu rapetisses, tel un enfant fautif.

Vikram, tu es décidément singulier. À dire vrai, tu es de ces hommes dont la timidité déroute tant elle contraste avec la férocité dont il t’arrive de faire montre.

J’en veux pour preuve l’incident d’hier matin : tandis que nous rentrions du parc, achevant notre promenade équestre du jour, tu as provoqué mon effroi. J’ai cru, l’espace d’un instant, que tu allais égorger ce capitaine qui nous avait rejoints alors que nous chevauchions paisiblement, au pas, botte à botte. Tes paupières se sont étirées pareilles à deux lames acérées au moment où il est survenu, au grand trot à ma hauteur, avant de freiner brusquement. Et là, sans une once de courtoisie, cet odieux personnage a craché son venin : « Il est déplorable qu’une lady monte à califourchon, surtout accompagnée par un sauvage. Quelle indécence ! L’Empire court à sa perte avec des femmes telles que vous ! »

Je n’eus guère le loisir de répliquer ; tout juste le temps d’apercevoir ton entier se cabrer sous l’impulsion brutale de tes éperons. À peine ses antérieurs eurent-ils touchés le sol, qu’en un seul bond déjà il barrait le chemin du butor. Heureusement que je suis cavalière aguerrie ; ma jument tanguait sous l’effet de la panique et aurait fait volteface si je n’avais maintenu bride ferme.

Le petit capitaine devint livide s’efforçant tant bien que mal de maîtriser sa monture terrifiée par cet assaut soudain. Face à lui, ta mâchoire contractée semblait vouloir broyer chacun des os de cet insolent personnage. Tu étais semblable à une bête furieuse dérangée dans son antre, prête à déchiqueter l’importun qui osait s’aventurer trop près. Il balbutia quelques mots empreints d’une fanfaronnade pathétique : « Nous n’en resterons pas là ; je déposerai plainte pour outrage aux bonnes mœurs devant des autorités ! »

Toutefois, il battit en retraite et s’enfuit au galop, l’échine pitoyablement courbée, empruntant le bas-côté, jetant des regards apeurés dans notre direction, de crainte que tu ne lui fasses la chasse.

J’eus toutes les peines du monde à te calmer ; tu brûlais d’envie de le poursuivre. Sur le chemin du retour, tes épaules tressaillaient encore sous l’emprise d’une colère mal domptée ; la crispation de tes traits trahissait l’état dans lequel ton esprit se trouvait : l’affront infligé à ma personne, conjuguée au mépris venimeux contenu dans ce mot — « sauvage » — avait éveillé en toi une fureur irrépressible, primitive.

Et pourtant… Depuis mon arrivée en ce lieu, chaque jour, tu veilles sur moi avec un dévouement infaillible, tendresse, même, dois-je dire. Parfois, je perçois ta présence dans mon ombre ; je te surprends m’observant furtivement au détour d’un couloir ou lorsque l’on amène nos montures. Ne voyais-tu pas que j’en avais grande envie ? Depuis cette première fois où je t’ai aperçu, aussi stoïque que puissant, conduisant la Rolls-Royce pour venir me prendre devant chez moi…

Il y a quatre jours à peine, tu as en définitive osé frôler ma main en me tendant ma houssine. Mais d’un geste brusque et maladroit, tu as aussitôt desserré tes phalanges, comme si le contact de mon gant eût été un poison te corrodant la paume.

Et voilà qu’aujourd’hui finalement tu te rends ! Comme si l’heure était venue… Les hommes ont toujours cette étrange propension à choisir si mal leur moment ! À force de différer indéfiniment ce qui pourrait être accompli sur-le-champ, ils nous placent dans des situations pour le moins incommodantes. Mais soit : puisque tu as enfin empoigné ton désir et admis ta faiblesse à mon égard, je ne vais point bouder cette victoire.

J’ai bien fait d’accepter cette promenade improvisée que tu m’as proposée dans un souffle inquiet alors que je regagnais ma chambre pour me changer : « « Men Sahib », as-tu murmuré accompagné d’une révérence presque imperceptible, « si vous daignez m’accorder un instant… Je souhaiterais vous conduire en un endroit cher à mon cœur. J’ai la conviction qu’il saura vous plaire et vous offrir un refuge propice à la détente… »

Comment résister lorsque l’on en appelle ainsi à mes inclinaisons ? Peu importe si cela me met en retard pour le déjeuner ; les convives attendront.

Et voilà, nous y sommes, et pourtant tu tergiverses encore. Me voici donc en robe de chambre et lingerie de nuit, dans le sanctuaire même de cette poésie olfactive et visuelle. Comment ne pas s’extasier devant le génie onirique de celui qui a conçu les plans de cet endroit exquis ? Chaque détail semble murmurer un songe délicat, chaque recoin invite à l’évasion des sens.

Tandis que nous cheminions sur cette allée pavée, embaumée des effluves enivrants de jasmin, de tubéreuse et de citronnier, nos regards se sont portés sur des rosiers éclatants et des haies constituées d’essences exotiques. Ces buissons touffus formaient un écrin verdoyant, enveloppant ce lieu enchanteur. Tu m’as ainsi confié que cette extraordinaire plantation n’était qu’une réplique miniature : l’original avait été réduit en cendres lors de l’assaut du palais par les Britanniques. Ce chef-d’œuvre horticole avait été imaginé par ton arrière-grand-père, le Raja Jai Singh, qui l’avait conçu comme un hommage à son amour profond pour la Rani Padmini.

Puis tu m’as précédée sur une minuscule sente, à peine discernable, s’insérant entre les hauts buissons de jasmins en fleurs. Cette voie secrète serpentait dans un dédale insoupçonnable avant de déboucher sur un kiosque extraordinaire, invisible depuis l’extérieur. Ses colonnades rouges et brunes soutiennent gracieusement un chapiteau sculpté dans le même esprit délicat. L’ensemble baigne dans une atmosphère saturée de fragrances boisées et épicées, mêlées à une odeur persistante de résine ambrée.

Tu m’as expliqué que ton père avait entendu dire que ses grands-parents trouvaient refuge dans ce sanctuaire caché. Après leur décès, le lieu avait sombré dans l’oubli, mais la conception du labyrinthe s’était transmise de père en fils. Le soir de tes quinze ans, ton géniteur t’en avait offert les plans accompagnés d’une seule indication : « Elle t’attend ». Elle, c’était ton initiatrice, celle qui te conduirait sur les chemins des plaisirs inconnus de ta virilité naissante.

J’en conviens, ce kiosque est indéniablement propice aux jeux de l’amour. J’avoue que les scènes sculptées sur les colonnes m’ont quelque peu troublée : elles représentent des couples enlacés dans des poses si lubriques, de complexes acrobaties défiant l’imagination. En m’approchant davantage, j’ai pu discerner chaque détail : les bijoux ornant les corps embrasés, les expressions d’extase gravées sur leur visage, les phallus érigés et les intimités offertes. Ces sculptures paraissent si vivantes qu’on dirait qu’elles sont sur le point de s’animer

Je t’ai fait part de mon étonnement face à ces représentations si explicites, et tu m’as répondu avec ton sérieux coutumier : « Ces bas-reliefs se retrouvent fréquemment dans nos temples consacrés. Les artisans qui les façonnent s’inspirent des soixante-quatre asanas décrites dans le Kama Sutra, symboles de l’harmonie parfaite entre plaisir et spiritualité. L’acte d’amour y est perçu telle une métaphore de la fertilité universelle et de la prospérité. Ces œuvres s’intègrent à notre conception du divin, où chaque détail célèbre l’union charnelle comme un pilier essentiel de l’existence cosmique. En cela, nous sommes très différents de vous autres Européens. »

Je ne suis pas de ces donzelles qu’on scandalise aisément, toutefois, je dois avouer que ton discours m’a troublée. Il me semblait presque inconvenant qu’un tel art soit gravé dans des temples dévolus à des déités… Et pourtant, après réflexion, cela n’est pas si illogique. Nous, Britanniques, sommes prudes face à ces choses-là, bien qu’elles soient à l’origine même de notre conception.

Ah ! Enfin ! Il t’en a fallu des palabres avant que ta langue ne franchisse le seuil des miennes… Tes mains, étonnamment légères lorsqu’elles se posent sur mes épaules, insufflent en moi un sentiment mêlé de quiétude et de sécurité. Ton aura diffère tant de celle de Wardy : là où tout n’est que jeu pour lui — il s’adonne aux plaisirs d’Éros, comme un autre se passionnerait pour les courses de chevaux —, toi, il me semble que tu aspires à une communion, presque sacrée… Et pourtant, dans la pesanteur de tes caresses, dans la lourdeur de tes souffles courts et haletants, je crois discerner l’ombre d’un désespoir enfoui, une vive douleur qui se dissimule sous ton apparente maîtrise.

Tes mains, habiles artisanes, à chacun de leurs frôlements, à chacun de leurs touchers, dénouent mes tensions. Ce n’est pas une excitation brute ni un désir ardent que j’éprouve lorsque tu ôtes ma robe de chambre, ma chemise de nuit, avec une attention presque cérémonieuse ; c’est plutôt une invitation à l’abandon, à une sérénité profonde.

Je me sens plume voletant au vent, alors que tu me soulèves avec précaution et m’emportes vers la couche posée sur des lattes de bois exhalant la myrrhe — ou peut-être est-ce l’huile dont tu te sers pour oindre ma peau qui diffuse cette fragrance épicée ?

À présent, tes deux paumes encensent ma nuque et mes épaules ; elles flattent mes omoplates avec une alternance d’effleurements et de pressions calculées, provoquant en moi un apaisement ineffable. Une onde bienfaisante se propage jusqu’à mes extrémités ; mon corps tout entier semble se fondre dans les soieries recouvrant le matelas cotonneux. Mon essence s’unit à l’univers environnant — au bois parfumé, à la terre elle-même. Le paysage se brouille lorsque j’entrouvre les paupières, et pourtant jamais je n’ai perçu avec autant d’acuité.

Peu à peu, sous tes attouchements patients et méticuleux, l’anxiété qui ronge sans relâche mes entrailles se dissout. Mes souffles s’approfondissent tandis que tes mains libèrent mes muscles crispés ; je ne cherche plus à réprimer mes soupirs ni à contenir les frissons qui parcourent ma peau lorsque l’une d’elles entame l’exploration de mon sillon. Tes doigts effleurent puis se retirent avant de plonger plus loin. L’attente devient en elle-même un délice.

Les cercles précis effectués par tes phalanges favorisent l’éclosion de mes pétales qui se gorgent de sève, jusqu’à la congestion. Tu cultives avec une patience infinie ces fragiles corolles ; mon bouton croit, inexorablement, irrigué par tes affleurements minutieux. La rosée se fait abondante tandis que tes doigts explorent l’onctuosité de mon étamine. Ce butinage est d’une douceur exquise, presque divine.

Une de tes paumes, aussi ferme qu’assurée, posée sur ma chute de reins, recueille chacun de mes tressaillements. Mon sexe devient l’épicentre de mon être, le point d’où naissent et d’où convergent toutes les sensations. Tu ne me presses pas ; tu m’invites. Tu ne me prends pas ; tu m’offres.

Mon orgasme, si soigneusement pollinisé par ton art délicat, ne peut plus se contenir. Il s’épanche en un miel précieux qui ruisselle sur tes tiges accueillantes. Je succombe alors à une torpeur bienheureuse qui m’attire irrésistiblement vers un monde serein et bienveillant.

Alors que je perçois tes pas feutrés s’éloigner dans le silence sacré du sanctuaire où nous nous trouvons, du creux même de cet assoupissement, une lumineuse certitude point : je suis semblable à ces chenilles qui s’extraient enfin de la chrysalide oppressante de leur passé. Ma délivrance commence ici et maintenant. Mon envol ne saurait tarder…

[1] En hindi : le jardin de la félicité

[2] Ici le terme mystère désigne un espace réservé où s’accomplit la rencontre entre le divin et l’humain, souvent accessible uniquement à des initiés ou lors de rites spécifiques. Ce lieu symbolise la présence directe du sacré et est associé à des révélations spirituelles ou des vérités cachées liées au divin.

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