Prologue
Les deux dernières choses dont se souvenait le gouverneur Liu étaient la moiteur des seins lourds de la première hôtesse contre son visage et la chaleur de la bouche de l’autre autour de sa queue. Quand la porte de la salle privée du karaoké s’était ouverte brutalement, il avait à peine eu le temps de lever ses yeux vitreux. Les hommes encagoulés n’étaient pas venus pour trinquer.
Comme tous les mercredis soirs, le gouverneur du Xinjiang, Bo Liu, festoyait et se vautrait dans les privilèges qu’offrait le Parti à ses hauts-gradés. La soirée commençait toujours au restaurant, où l’on commandait les mets les plus délicats, copieusement arrosés de tournées de baijiu, cet alcool de riz brûlant, au goût prononcé et à l’ivresse brutale. Puis, immanquablement, on migrait vers le karaoké jouxtant l’établissement. Avec sa façade arc-en-ciel lumineuse, sans fenêtre, bardée du signe KTV, il aurait tout aussi bien pu s’appeler « débauche ». En tant que clients fidèles et bons payeurs, Bo Liu et son équipe étaient reçus avec les égards dus à leur rang.
La table basse était déjà garnie : plateaux de fruits, pattes de poulet grillées, alcools européens. Alignées contre le mur, les hôtesses en uniforme de soubrette vert attendaient sagement. On ne faisait venir que le meilleur pour le gouverneur. À priori, elles ne couchaient pas avec les clients, mais Bo Liu faisait ce qu’il voulait. Et c’est précisément ce qu’il s'apprêtait à faire lorsque les terroristes enfoncèrent la porte.
Cela faisait deux heures que le commando attendait dans la salle voisine, patientant que l’alcool engourdisse les cerveaux et embrase les passions. Quand ils firent irruption, les six Chinois étaient déjà ivres morts, la chemise blanche à moitié déboutonnée, jaunie par la sueur et le tabac. Les cinq premiers conseillers reçurent chacun une balle de silencieux dans la poitrine, puis une dans la tête. Les hôtesses, témoins gênants, furent exécutées avec les autres.
Les attaquants trouvèrent Liu qui s’était isolé dans les toilettes privatives de la salle accompagné de ses amies payées à l’heure. Il eut à peine le temps de crier. En quelques secondes, il se retrouva ligoté et bâillonné à l’arrière d’un véhicule en mouvement.
Les deux vans noirs aux vitres teintées glissaient dans la nuit noire de la province du Xinjiang. Éviter la surveillance constante du Parti n’avait pas été facile, mais les véhicules étaient officiels et l’alerte n’avait pas encore été donnée. Ils avaient fait la moitié du boulot, et maintenant ils roulaient vers le sud-ouest, en direction des montagnes du Kashmir. Après avoir brûlé les vans, personne ne le retrouverait.
Des six membres du commando, trois possédaient la nationalité pakistanaise, un venait d’Afghanistan et les deux derniers étaient des Ouïghours chinois. Des années que leurs frères ouïghours étaient traités comme des chiens. L’énorme machine chinoise serait mise à genoux, ce n’était plus qu’une question de temps.
Les autoroutes chinoises étaient généralement en très bon état. Les vans ne tremblaient presque pas et le précieux cargo n’était pas trop secoué. La Chine, atelier industriel du monde, n’en restait pas moins une puissance mondiale, et cela se voyait dans ses routes qui étaient d’une qualité irréprochable. Bientôt, ils bifurquèrent sur une petite route secondaire, à travers les sables, pendant encore une heure.
Ils cherchaient un endroit isolé, invisible depuis la route. L’Afghan, chargé de la réalisation, avait insisté pour voir des montagnes dans le décor. Après deux heures de route inconfortable, il avait décrété que cela suffisait. Les deux vans s'arrêtèrent et les hommes se mirent au travail. Ils sortirent les grilles d’un des coffres et, à trois, commencèrent à ériger la cage. Le générateur fut installé à une cinquantaine de mètres pour ne pas déranger la production. Il servait à alimenter trois spots de cinq cents Watts qui éclaireraient la scène. Deux poteaux en bois furent dressés et la grande bannière noire tendue entre eux. Le réalisateur fit quelques pas en arrière et estima que le décor était enfin prêt. Il ordonna à ses hommes de sortir le prisonnier. L’un des deux Ouïghours sortit la caméra et commença à filmer.
Dans l’angle de la caméra, on plaça le prisonnier dans la cage. Deux bidons d’essence furent déversés à travers les barreaux et trempèrent la salopette orange dont on avait affublé Bo Liu. On pouvait l’entendre supplier et se débattre à travers son bâillon, mais rien ne pouvait plus interrompre l'exécution du gouverneur chinois.
L’un des bourreaux sortit un briquet à essence qu’il alluma et lança à l’intérieur de la cage. Le gouverneur prit feu en un instant. Il se mit d’abord à hurler de douleur et à bondir d’un bout à l’autre de la cage. On le voyait sauter et crier comme un diable. Après quelque secondes, il se tu et Bo Liu se mit à flotter dans les flammes. Il avait en réalité perdu sa voix, sa trachée ainsi que ses cordes vocales avaient été carbonisées et il ne pouvait donc plus produire aucun son. Mais la douleur était bien là et il la ressentait comme à la première seconde. Quand il tomba enfin à genoux sa graisse enflammée dégoulinant sur le sable, la caméra bifurqua sur l’autre star de la vidéo, L’Afghan, qui déclama son monologue.
De Abdullah, le serviteur d’Allah, à Xi Jinping, le chef des infidèles. J’ai exécuté un de tes chiens de l'enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment. Nous avons fait allégeance au commandeur des croyants et émir des musulmans, le Cheikh Abou Hafs al-Hachemi al-Qourachi. Par Allah le tout miséricordieux nos frères ouïghours ne souffriront plus de l’esclavagisme, des expérimentations médicales et de l’extermination par les mécréants rouges. Par cette exécution, nous déclarons l’indépendance de l’Etat Islamique du Milieu, qui s’étendra de l’Himalaya aux plateaux de l’Altaï, Frères fidèles, rejoignez-nous et tuez les mécréants où qu’ils se cachent. Si Dieu le veut, notre califat convertira le monde. Tremblez devant l’épée d'Allah.
Le réalisateur coupa la caméra. Une prise. La vidéo fut uploadée sur Telegram. Quand la réception fut confirmée sur le serveur, on enterra les uniformes et le matériel, puis les deux vans prirent des routes séparées pour ne jamais se retrouver. La mission avait été accomplie, c’était aux autres de faire le reste.
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Quand l’étudiant reçut la notification Telegram, il était encore assis dans l’amphithéâtre à moitié vide de la place Montesquieu, en plein coeur de la cité universitaire de Louvain-la-Neuve, en Belgique. Comme toujours, il s’était installé au fond.
L’auditoire avec ses sièges en bois fatigués et ses murs couverts d’un tissu orangé délavé résonnait sous la voix monocorde du professeur de droit romain. L’assemblée était clairsemée, normal pour une session débutée à 19h. Entre deux prises de notes sur son cahier ligné A4, Il jetait des regards compulsifs à sa messagerie. Il attendait la vidéo depuis des heures.
Quand la notification apparut enfin, il ramassa ses affaires, les fourra dans son sac et quitta le cours magistral sans se retourner. Il avait du pain sur la planche. Toute la nuit, il monta la vidéo. Il s’assura que le discours soit clair, que l’intro et l’outro respectent les règles strictes de diffusion du Califat. Sur la bande-son, il ajouta les nashids, ces chants guerriers et hypnotiques. Ensuite, il la posta sur différents canaux publics et privés sur X, Reddit, Discord et Telegram.. En quelques heures son travail fut diffusé à travers le monde.
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